‹ Hippolyte Bellangé et son œuvreChapitre 15 sur 84 · I. Constitutionnel, j février · texte numérisé non relu

I. Constitutionnel, j février

sans attendrissement ces deux pauvres jeunes gens massacrés si jeunes ; mais son compagnon, vieux zouave, vieux routier, dont la vie des camps a émoussé les impressions délicates, attend, en fumant sa pipe, que les constatations soient faites. Pour lui, c'est une corvée, et rien de plus, et la mort est un devoir. C'était hier le tour de ceux-ci, pense-t-il, demain ce sera le mien, et son indifférence n'est pas du cynisme.

Dans le lointain, les soldats russes, coiffés de casquettes plates, enterrent leurs morts, et les officiers échangent pendant l'armistice quelques courtes et banales paroles de courtoisie, ainsi qu'il est d'usage pendant ces intermittences de massacre.

Hippolyte Bellangé avait traduit — on voit avec quel bonheur — un simple fait-divers de journal, et l'illustration de l'émouvant récit de la mort de deux jeunes officiers sortis récemment de Saint-Cyr, et tués dans la même affaire à quelques pas l'un de l'autre, avait figuré au Livret du Salon avec une légende de deux vers qu'on trouvera reproduits dans le catalogue des tableaux.

Les Deux Amis avaient été, en effet, poétiquement décrits par le fils de l'artiste, M. Eugène Bellangé, et, après la prose des différents critiques, il ne nous a pas paru inutile de reproduire ici cette description poétique :

La lutte avait cessé : le soleil criméen Semblait sourire encor de ses feux du matin, Et Russes et Français allaient rendre à la terre Les martyrs glorieux qu'avait fauchés la guerre.

Là, parmi tant de morts, un moment confondus, Gisaient deux nobles corps sur le sol étendus. On vint, on reconnut deux enfants de la France Moissonnés tous les deux en pleine adolescence. Hier officiers joyeux, de l'Ecole sortant, Aujourd'hui tous les deux tombés en combattant. Après s'être juré de s'aimer pour la vie, Ils avaient tout quitté pour servir la patrie. Jeunes, ils avaient eu Famitié pour berceau ; Braves, ils recherchaient la gloire pour tombeau. Vivre, combattre ensemble et mourir pour la France Avait été pour eux leur plus chère espérance ; Et tels avaient vécu les deux jeunes aniis^ Tels on les retrouvait dans le trépas unis.

Le Combat dans les rues de Magenta, le Carré d^infanterie républicaine et la Réprimande figuraient également au Salon de 1861 auquel avait débuté le fils du peintre, M. Eugène Bellangé, avec la Garde à Magenta et un Episode de Magenta qui furent tous deux favorablement accueillis du public.

Le Combat dans les mes de Magenta, toile en longueur, nous montre des troupes de ligne, franchissant une rue au pas de course, enfonçant une porte derrière laquelle les Autrichiens sont embusqués.

D'une tournure /rès moderne et habilement peint, cet épisode est un de ceux dans lesquels le peintre

s'est approché le plus près de la vérité du combat sans convention aucune. Peut-être quelques accessoires sont-ils semés trop abondamment pour relier les lig'nes de la composition générale, mais il y a des groupes irréprochables, d'une vérité d'attitude excellente, et de plus le paysage, les cimes d'arbres et les toitures aux tuiles arrondies sont d'un dessin très observé et d'une grande justesse de ton.

Le Carj^é d'infanterie républicaine était un retour aux grognards. Les modèles avaient toujours porté bonheur au peintre, il devait en être de même cette fois encore.

Au centre d'im carré, un tambour-major, calme et solidement campé, rectifie d'un geste la batterie de ses tapins. D'un côté, l'infanterie vient de recevoir un choc formidable ; on a résisté, mais non sans plier, et les serre-file bouscident d'un mouvement énergique les soldats du dernier rang.

Le commandant enfonce son chapeau d'un geste furieux et encourage de la voix cette résistance ou plutôt ce contre-coup. A l'horizon des batteries d'artillerie tonnent et les escadrons ennemis semblent perdre du terrain et vont laisser au carré le temps de se reformer.

Dans un dessin à la plume et au crayon, figurant au catalogue sous le titre du Serre-File, Bellangé avait déjà indiqué ce mouvement énergique du sousofficier qui dans ce tableau bourre de coups de poing le malheureux soldat placé en avant et dont il encourage et augmente la résistance, semblable à un contrefort vivant et animé.

jo HIPPOLYTE BELLANGE ET SON (KUYRE.

M. Ernest Chesneau, parlant de ce Cajv^é d'infanterie, disait :

Les serre-hle ne sont pas là pour la parade; de Tépaule et du genou ils soutiennent ces paysans ayant encore aux mains le cal de la charrue et manœuvrant leurs baïonnettes comme des fourches. Et au milieu ce capitaine sur son maigre petit cheval, brandissant son épée comme il ferait d'un bâton, de ce mélange si profondément calculé d'énergie militaire et de sauvagerie paysanesque; l'effet ressort étrange et magnifique et l'impression du tableau reste ineffaçable.

Le succès de l'année 1861 était donc complet pour l'artiste. Toiles principales, épisodes, œuvres du fils favorablement accueillies, tout avait attiré exceptionnellement l'attention sur Bellangé.

La rosette d'officier de la Légion d'honneur fut la consécration du succès populaire des Deux Amis, mais ce fut aussi la récompense bien méritée de la vie active d'un peintre qui depuis 1835, époque de sa première distinction, avait été constamment sur la brèche, travaillant sans relâche.

La lettre de félicitations du général Mellinet, qui se lia d'ainitié avec Bellangé lorsqu'il n'était que lieutenant, est ime vraie lettre de camarade et d'artiste.

J'ai la joie au cœur de l'heureuse nouvelle, lui écrivait-il'. A la bonne heure, voilà de la justice, de la vraie justice; aussi mille bravos! Battons aux champs sur toute

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