RUSSIE
l'anecdote enjouée fut préférée à Télégie. Cette dernière toile eût pourtant bien mieux caractérisé dans un musée l'œuvre et le talent d'im peintre, mais la raison d'État s'introduit partout. C'est encore là im danger de l'abus du pouvoir personnel et ce n'est malheureusement pas le seul, même au simple point de vue artistique.
Les deux figures principales de la Retraite de Russie sont irréprochables. Esquissées au fusain sur la toile avec ime verve étonnante, Bellangé mit à les peindre une telle activité que son iîls n'eut pas le temps de conserver un souvenir photographique de ce croquis superbe, dit-on, comme un Géricault.
Le tableau est, avons-nous dit, un des meilleurs de l'œuvre du peintre ; la muette horreur de la scène et le style de ces figures épisodiques font de cette toile de moyenne dimension un résumé éloquent de l'épouvantable déroute où avait entraîné une insatiable ambition.
Francis Wey a fort heureusement décrit ces débris d'une armée perdue dans la neige des déserts hyperboréens, cette vivandière en haillons et ce vieux soldat d'Egypte, chevronné, ridé, éclopé, mais raide, couvert de haillons, véritable héros ascétique de la résignation militaire.
Cette Retraite de Russie, qui est une des meilleures toiles de Bellangé, a figuré à de nombreuses expositions '. Accueillie avec enthousiasme, cette
I. Cette toile a figuré à une exposition organisée au Havre et aux Alsaciens-Lorrains,
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toile fut partout exposée avec respect, sauf à Rouen, il ne faut pas l'oublier. Par une interprétation peu intellig"ente du règlement, on ne permit pas à l'œuvre de l'artiste décédé de prendre place au milieu des envois des artistes vivants. On ne voulut pas se souvenir que Bellang-é avait été, lui aussi, conservateur de ce musée dont on lui refusait l'entrée. Peut-être après tout Ting-ratitude provinciale s'augmentait-elle de l'effroi que devait causer le voisinage d'un tableau qu'on aurait dii acquérir au lieu de médiocrités beaucoup trop recommandées, qui eussent singidièrement perdu au rapprochement.
Dans le Combat de rues à Magenta qui figurait à ce même Salon de 1863 et dont la composition est toute différente du tableau de 1861, Bellangé avait voulu représenter une véritable scène d'embuscades. Au détour d'une rue bordée de maisonnettes dont les piliers sont chargés de pampres verdoyants, un groupe de zouaves s'avance vu de face. Les balles autrichiennes pleuvent de tous côtés et les zouaves ripostent avec acharnement. Mais des soldats autrichiens se sont réfugiés dans une maison et tirent sur les troupes françaises par des volets entrebâillés. On escalade le petit escalier de la terrasse, on tiraille par les soupiraux des caves contre les assaillants réfugiés sous terre. La scène est très mouvementée et des types très individuels et tout particuliers à l'artiste sont nombreux dans ce tableau dont le nombre de figures est relativement considérable. Mais ce n'était jamais là une difficidté à esquiver pour Bellangé qui, nous l'avons déjà répété plusieurs fois, avait un don tout
Spécial et une facilité merveilleuse pour peindre des foules innombrables.
L'Éj^isode du retour de Vile d'Elbe et les Paj-sans ^jio/5 jetèrent au Salon de 1864 une note complètement gaie.
La première de ces compositions réunit un nombre de personnages relativement considérable. Napoléon, monté sur son légendaire cheval blanc, est au centre d'un groupe de paysans, de soldats , d'ouvriers, Il salue un vieillard, un vieux soldat de Fontenoy, dont les pas chancelants sont soutenus par son fils, soldat de la vieille garde, chevronné et décoré. Le vieillard, tremblant et interdit, ose à peine regarder celui qui le salue et les acclamations de la foule semblent le rendre plus confus encore. Le vieux soldat de Fontenoy, dont les jambes soutiennent à peine un corps amaigri, ne tardera pas à être obligé de regagner le fauteuil transformé à l'aide de bâtons en chaise à porteurs et qui lui épargnera les fatigues du voyage.
Soldats et paysans, ouvriers et curés de village continuent à acclamer Napoléon et le pauvre vieux, accablé d'émotion, ne supporte que difficilement cette ovation, bien qu'il se sente soutenu par le robuste bras
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d'un fils qui semble partager son orgueil et la joie de son cœur entre son père et son Empereur.
Bien des types de cette toile sont familiers à Bellang-é 5 bien des têtes serviraient à elles seules de signatures au tableau et parmi les paysannes du premier plan, dans l'une des vieilles femmes appuyées au bras de son £ls, il est facile de reconnaître le type, moins attristé et moins lugubre de cette vivandière en haillons, qui n'est pas la figure la moins réussie de V Episode de la retraite de Russie.
Le sujet de cet Episode du retour de Vile d^Elbe avait été suggéré à Bellangé par la lecture du Mémorial de Sainte-Hélène. Napoléon désirait, dit- on, que dans l'avenir cette rencontre devînt un motif de tableau et le Livret du Salon de 1864 reproduisait cet extrait du Mémorial qui avait inspiré le tableau :
« Dans une certaine vallée s'offrit le spectacle le plus touchant qu'on puisse imaginer 5 c'était la réunion d'un grand nombre de communes ayant avec elles leurs maires et leurs curés. Du milieu de cette Ibule se précipite aux pieds de l'Empereur un des plus beaux grenadiers de sa garde, qui manquait depuis le débarquement et sur lequel on avait même conçu quelques doutes. Dans ses yeux roulaient de grosses larmes de joie; il tenait dans ses bras im vieillard de quatre-vingt-dix ans; il le présentait à l'Empereur. C'était son père qu'il amenait au milieu de cette multitude. »
Le vœu de celui auquel la fortune avait long-
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temps souri , fut réalisé, mais incomplètement, car ses descendants ne tinrent pas à honneur de devenir possesseurs du tableau.
Les Paj'sans badois allant passer le dimanche à la Ville sont charmants d'entrain. Le petit groupe de jeunes gens bras dessus bras dessous saute allègrement en descendant la montagne. Les vieux parents se retournent à demi au bruit de ces ébats joyeux et de flegmatiques touristes, le monocle à l'œil, paraissent étonnés de ces efîlisions de joie.
Le site alpestre^ et la ville qu'enveloppe encore les brumes du matin, sont presque entièrement de la main d'Eugène Bellangé, dont les excellentes études de paysage servirent parfois de toile de fond aux pittoresques scènes de son père et qui, plus tard, devait d'ailleurs lui-même prendre part aux Salons de Paris avec plusieurs toiles fort honorablement remarquées.
L'épisode de Waterloo est certainement un des plus beaux morceaux des Misérables. L'œuvre de Victor Hugo fut discutée, diversement appréciée, mais la charge de cuirassiers, décrite avec un style magistral, fut admirée sans restriction. Le tableau à la plume du maître est d'une grandeur épique. Il figurera un jour,
espérons-le pour l'avenir, dans les recueils de morceaux choisis de la littérature du xix*" siècle.
Chose singulière, la description qui est superbe aurait été souverainement ennuyeuse, si elle avait été littéralement traduite sur la toile. La longue file de bras levés, les trois mille têtes à moustaches grises, eussent formé une de ces platitudes de vaste dimension qui n'auraient excité que les rires du public.
Bellangé fut frappé du récit du poète. Les heureuses onomatopées qui exprimaient le bruit lui indiquèrent qu'il fallait conserver à son tableau ce caractère d'ouragan, de torrent impétueux lancé à toute vitesse contre un obstacle qu'il eût renversé infailhblement sans le fatal chemin creux et les Cuirassiers de Waterloo, qu'il envoya au Salon de 1865, étaient une interprétation du poème, dans la plus large acception du mot.
Ce n'était pas l'illustration terre à terre de la célèbre page du roman, c'était le tourbillon humain grimpant au triple galop, escaladant les flancs de la colHne. Et avec cette donnée, avec l'entrain et les qualités de composition du peintre, le tableau devait être superbe, et il le fut.
Cette année-là, V Autographe au Salon — cette publication qui fut le précurseur des Catalogues illustrés du Salon qui devaient naître seulement quatorze ans plus tard — l'Autographe au Salon reproduisit un fac-similé d'Emile Bry, accompagné d'une notice de M. Pigalle.
Le critique y faisait sans restriction l'éloge de l'œuvre et déclarait que, quant à lui, Bellangé était
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