I. Ernest Chesneau
65 HIPPOLVTE BELLANGE ET SON ŒUVRE.
Avant d'étudier rapidement l'œuvre du dessinateur et du lithographe, au moment où nous venons de terminer l'œuvre du peintre, nous éprouvons comme un remords d'avoir négligé quelques détails intimes de la vie privée de l'artiste.
En agissant ainsi, nous n'avons fait que déférer à des désirs éminemment respectables, mais nous ne saurions vraiment dans cette notice — simple préface du catalogue de l'œuvre d'un artiste fécond qui ne doit pas disparaître — nous ne saurions passer sous silence les noms de ces intimes, de ces n vieux amis, ce cordial de l'âme, qui entouraient Bellangé, partageaient sa joie » et devaient plus tard soutenir son courage lorsque la maladie et la souffrance vinrent heurter au logis.
M. Francis Wey, un ami intime lui aussi, en a d'ailleurs soigneusement recueilli les noms. Dans ce petit groupe des derniers temps figuraient avec le gendre du peintre : M. Jules Queval, le colonel de La Combe, MM. Davin, Justin Ouvrié, Gengembre, Delarue, Eugène Le Poittevtn et Mène, le célèbre animalier.
A ceux-là faut-il ajouter ceux qui, aux obsèques
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de l'artiste, prononcèrent quelques paroles véritablement émues : Auguste Bry, le lithographe; Ferdinand Langlé, rappelant au nom des auteurs et compositeurs dramatiques que les œuvres de Bellangé avaient eu l'honneur d'être mises en scène et que, poète dramatique, il n'avait eu qu'un but, consoler sa patrie en lui montrant le drapeau de ses vieilles gloires. C'était enfin le général Le Brun qui, dans une courte improvisation, rappelait nos grandes époques des luttes glorieuses poétisées et exaltées par le peintre, aux funérailles duquel il eût voulu que l'armée pût paraître les armes inclinées en signe de deuil.
Puissent ces tristes détails, que nous croyons cependant indispensables de consigner ici , ne pas réveiller trop longuement de douloureux souvenirs pour la veuve de l'artiste ! M' ne Bellangé, qui fut la compagne fidMe du peintre, — Bellangé s'était marié à vingt-six ans, — a eu d'ailleurs la consolation de voir que les œuvres de son mari n'étaient pas à ranger parmi ces tableaux surfaits du vivant de leur auteur et qui, du jour au lendemain, sont totalement dépréciés.
S'il lui était besoin d'ailleurs d'autres consolations, n'en trouverait-elle pas dans l'affectueuse sympathie de ses deux enfants, dans les délicates attentions de sa fille, M"' Jules Queval, et de son fils, M. Eugène Bellangé, dont l'amitié seule pouvait nous mettre à même d'élever ce modeste monument à la mémoire de son père.
Nous avons passé en revue les principaux tableaux de Bellangé, il nous reste à dire quelques mots de ses dessins et de son œuvre lithographique qui est considérable.
C'est peut-être, d'ailleurs, dans ses aquarelles, ses pastels rehaussés, ses dessins à la plume d'une exécution toujours très soignée, que le talent et la personnalité de Bellangé s'affirment davantage s'il est possible. Sans nul doute ses tableaux sont caractéristiques, ils se distinguent d'ailleurs à première vue. Mais les dessins et les aquarelles sont généralement d'une habileté extrême.
Souvent Bellangé esquissait une scène au crayon, puis quelques larges touches d'aquarelle et quelques vigueurs massées à la plume achevaient le dessin. Ce ne sont pas là ses productions les moins réussies. Les masses de crayon enveloppant les contours semblaient accuser chaque plan avec plus de fermeté, et les tons d'aquarelles devenus ainsi plus solides donnaient au dessin un relief singulier. Parfois aussi — et principalement pour des séries de costumes et pour des études ainsi que pour de simples croquis — Bellangé employait la plume à l'exclusion de tout autre procédé. Il la maniait en virtuose émérite, exprimant à peu de
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frais ce qu'il voulait dire, et modelant les surfaces avec souplesse et à l'aide de travaux très sobres.
Fac-similé d'un croquis à la plume de H. Bcllangé. — Soldat de l'Armée d'Kgyfte (A M"" V* Adcline aîné, de Rouen.)
Dans sa première manière, il cherchait la couleur à l'aide de quelques larges touches habilement posées, et plus tard il semblait au contraire prendre
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à tâche d'achever son dessin dans un sentiment d'eau forte, cherchant à varier ses travaux.
Enfin, dans ses nombreuses mines de plomb, Bellangé a prouvé que le maniement du crayon lithographique l'avait rompu aux mille combinaisons du grené et de la hachure.
On trouvera plus loin le catalogue des principaux dessins de Bellangé. Nous ne décrirons donc point ces quantités de sujets toujours spirituellement traités que de nombreux amateurs tenaient à honneur de posséder. Il en est, et parmi eux nous citerons le commandant de la République, reproduit à l'eau-forte 1 et exécuté pendant la première année de séjour de l'artiste à Rouen, qui sont d'une concentration d'effet très réussi et d'une vigueur remarquable; d'autres, au contraire, tels que différents croquis à la plume, sont exécutés avec une légèreté et un brio délicieux, et quantité d'aquarelles sont de petits tableaux minuscules d'un fini charmant.
Mais nous devons mentionner tout spécialement cette série de dessins à la plume inspirés par l'un des romans d'Erckmann-Chatrian, dont l'apparition fit sensation.
Les épisodes de guerre, si admirablement décrits par les romanciers, frappèrent l'imagination de l'artiste.
Bellangé ne devait pas voir la triste époque de l'invasion, mais la lecture de ces romans populaires lui révéla les froides horreurs de la guerre et elles donnèrent à ses derniers dessins un caractère de sincérité
r. A M mt V Adelinc aîné (de Rouen).
que ne pouvaient avoir les brillantes compositions exécutées sous l'influence d'enthousiastes bulletins, peignant la victoire sous les plus agréables couleurs.
Parmi cette suite de quinze dessins, il en est deux qui sont particulièrement remarquables. Le Cuirassier de Ligny, d'abord, traduisant admirablement ces lignes d'Erckmann-Chatrian. « Vers le milieu de la rue se trouvait un cuirassier à cheval, il avait un coup de sabre dans le ventre et s'était retiré là, le cheval s'appuyait au mur pour l'empêcher de tomber. » Puis le commandant Margarot et le colonel Falconette chez l'horloger Goulden, ce brave et excellent homme • touché comme un Meissonier dans le roman d'Erckmann-Chatrian et qui est bien une des figures les plus heureusement venues du roman.
Cette dernière scène représente les personnages à mi-corps. Bellangé avait exécuté cependant les figures en pied, mais un détail lui paraissant désagréable, couché sur son lit de douleurs, il venait à peine de terminer le croquis inspiré par la lecture de Waterloo lorsqu'il demanda à son fils une paire de ciseaux. Brusquement il fit sauter la moitié du dessin, mais la vignette ainsi réduite n'en est pas moins remarquable, et le collectionneur 1 qui s'en rendit acquéreur à la vente posthume possède maintenant l'un des plus beaux dessins de cette série qui ferait une illustration superbe de ces nouveaux romans si jamais un éditeur songeait à faire une édition de luxe de ces romans populaires.
r. M. E. Le Mire (de Rouen)
Quant à l'œuvre lithographique de Bellangé, elle est entièrement remarquable d'un bout à l'autre.
Les solides qualités du peintre et du dessinateur ont permis à Bellangé plus qu'à tout autre d'aborder en lithographie des scènes d'une extrême complication.
Et toujours l'artiste s'en est tiré à son honneur. Maître absolu d'un procédé séduisant et facile, Bellangé a esquissé en outre de ravissantes feuilles de croquis spirituellement enlevés.
Les différents procédés de gravure — l'eau-forte même qui est le mode de reproduction le plus simple et le plus facile — exigent non seulement une certaine connaissance du métier, mais avant tout ils obligent à traduire le croquis qu'on se propose de reproduire. Graver, c'est interpréter à l'aide de hachures, de points, de pointillés, le trait de l'esquisse librement jeté. Lithographier, c'est simplement dessiner au crayon, avec cette seule précaution de retourner son dessin et de ne pas appuyer par trop sur un crayon trop mou. C'est estomper ses masses de larges hachures, c'est enlever ses blancs d'un coup de grattoir, c'est à l'aide d'une tache d'encre habilement posée faire vibrer l'ensemble.
Ce procédé séduisait les artistes qui voyaient leur travail sur la pierre et ne furent que médiocrement tentés par le travail négatif de l'eau-forte. Presque tous les artistes de 1830 ont lithographie, mais Charlet, RafFet et Bellangé furent certainement parmi ceux qui lirhographièrent avec le plus de frénésie... et de bonheur.
Ces vignettes d'ailleurs , ces feuilles volantes , rapidement improvisées, passaient non moins rapidement de l'atelier de Partiste à l'imprimerie, et de la à la vitrine du marchand d'estampes.
Non seulement en les crayonnant l'artiste pouvait dans ces lithographies réaliser son idée et se livrer soit au genre sérieux, soitau genre comique, mais de plus il complétait sa pensée par la légende, cette légende indispensable et qu'on lit presque aussi rapidement qu'on détaille le sujet.
C'est par ses légendes humoristiques , d'une crânerie et d'une allure éminemment françaises, que Charlet a été classé parmi les plus grands hommes de notre pays, écrivait un jour Delacroix à Th. Silvestre \ Mais, ajoutait-il, on ne dressera jamais chez nous une statue à un homme qui n'a fait autre chose que de jouer avec un petit bout de crayon pour faire de petites figures. Le Poussin, continuait-il, a attendu sa statue deux cent cinquante ans; s'il eût brûlé seulement deux villages, il n'eût pas attendu aussi longtemps.
1. Correspondance de Delacroix — publiée par Ph. Burty. Paris, 1878. — Lettre du 31 décembre 1858.
Il y a des légendes de lithographie dues au crayon de Bellangé qui sont dignes de Charlet, cependant elles sont en général moins mordantes, et le caractère bienveillant de l'homme se dévoile même dans ces courtes phrases. Il est aussi amusant, mais il est moins gouailleur, moins loustic, et pour lui une plaisanterie, pour être réussie, n'a pas besoin d être féroce.
Le tempérament de Bellangé était d'ailleurs tout différent de celui de Charlet. Ce dernier, pour étudier ses modèles sur le vif, ne craignait pas d'absorber une gibelotte arrosée de petit bleu. Bellangé suivit parfois son ami ; mais, dès qu'il eut un intérieur, il songea plutôt aux tableaux et ne put dès lors, ni ne voulut continuer cette chasse aux mots anecdotiques qui demande du temps, de la patience et une forte dose de mémoire et d'observation.
Le caractère de Charlet, mal compris par beaucoup, a été, ce nous semble, merveilleusement résumé par Ch. Blanc Nicolas-Toussaint Charlet, artiste de par la nature, troupier par goût, est resté toujours un grand enfant, c'est-à-dire un gamin de Paris, ne se trouvant bien qu'avec des soldats, des paysans ou des enfants des faubourgs.
Le caractère de Bellangé était tout différent. M. Francis Wey nous a décrit la vie simple, régulière, honorablement entendue et nullement romanesque de cet homme qui ne grimpa jamais sur les tréteaux pour mettre l'artiste en relief, et qui, prudent au plus haut point, sacrifiant de plus en plus àlapein-
t . Histoire des peintres.
rure, dans un pays où à mesure que l'art s'élève les profits diminuent, passa en province un demi-exil volontaire de dix-sept ans. Seulement, au lieu de se cloîtrer dans son emploi provincial, il se mit au travail avec acharnement, « se sentant obligé davantage *, dans cette maison hospitalière de la rue du Champdes-Oiseaux », d'où devaient partir les grandes toiles de Versailles et de nos principaux musées qui perpétueront dans l'avenir le nom de Bellangé.
Les modestes dévergondages des premiers temps — le souvenir des rencontres au cabaret de Charlet et de Bellangé — auxquels nous faisons allusion ont été d'ailleurs consciencieusement avoués par Bellangé lui-môme C'était chez Haguelon, le fameux Haguelon, traiteur du quartier de la Halleaux-Draps qu'avaient lieu ces agapes fraternelles. C'était là que, la tournée achevée, les stations faites devant les escamoteurs, les saltimbanques et les chevaux de bois, les deux amis s'asseyaient face à face,