CHAPITRE III
De tristes jours suivirent le fatal festin de Wysniec. Des mois entiers s'écoulèrent dans un sombre silence, pendant lequel on attendait avec inquiétude ce qui allait encore arriver. Tout l'art des médecins fat employé pour soutenir la vie chancelante de Barbe. Par momens une faible espérance réjouissait son époux et les nombreux amis qu'elle s'était acquis depuis le peu de temps qu'elle occupait le trône; et la malade, quoiqu'elle ne partageât point une si flatteuse illusion, n'avait garde de dissiper
Sa . BORATYNSKI.
celle du roi ; car elle savait que sa conservation lui était devenue doublement précieuse, tant à cause de l'amour qu'il lui portait que parce qu'elle lui permettait de croire à l'innocence d'une personne qu'il lui aurait été trop pénible de condamner. Peu de temps après le triste événement qui avait répandu le deuil à la cour, la reine-mère avait quitté sa résidence de Cracovie pour celle ^ son château de Gomolin , et ne revint plus que fort rarement dans la capitale et pour des momens très-courts. Pierre Kmita n'y paraissait aussi presque 'jamais , et il avait surtout soin de ne jamais s'y montrer quand Bonne de Milan s'y trouvait. Il était venu une seule fois la voir à Cromoîin, et les domestiques rassemblés dans l'antichambre rapportèrent que la conversation entre leur maîtresse et le grandmaréchal , dont les paroles n'étaient pas parvenues jusqu'à eux, n'avait pas tardé à prendre le ton d'une discussion très-vive , et qu'en sortant de chez, la reine le vaivode portait sur son visage toutes les marques de îa colère et de l'horreur. Jamais, à compter
BORA.TYNSKI. 53
du jour fatal, Pierre Kmita ne remit le pied dans son château de Wysniec , lequel après sa mort, comme il ne laissa point d'héritiers de son nom, passa dans la famille de Stadnicki, qui le possède encore aujourd'hui.
Les jours de bonheur et d'espérance étaient passés aussi pour notre héros et son amante. Personne ne songeait à renouveler leurs fiançailles , si cruellement interrompues. La princese, quim'avait pas quitté Cracovie , où d'ailleurs elle vivait fort retirée, ne parlait jamais du consentement qu'elle avait donné; et Hélène elle-même, qui passait la plus grande partie de la journée près du lit de la reine , détournait ses yeux d'un avenir heureux : car un triste pressentiment lui montrait sa félicité prête à s'ensevelir dans le tombeau déjà ouvert pour celle qui en avait été la créatrice.
Pierre Boratynski avait exécuté son projet. Les derniers événemens hâtèrent son éloignement d'une cour que le malheur et le crime avaient dévastée. Quand son frère, accablé de douleur, l'embrassa en rece-
54 BORATYNSKI.
vant ses adieux, il lui dit avec un profond soupir :
« Tous mes efforts ont été inutiles , et il ne me reste que le sentiment du bien que j'ai voulu faire. Je crains aussi , mon frère, que I ediijce de bonheur que j'ai vu commencer avec tant de confiance ne s'achève jamais, et que bien des peines ne t'attendent encore. Si les événemens réalisent mes pressentimens , prends aussi le bâton d'une bonne conscience , et reviens me trouver dqns ma solitude. Tu n'y trouveras point un palais pour te recevoir; ce n'est que le simple château de nos ancêtres; mais du moins le crime ne l'habite pas. Laissemoi , mon frère , ajouta-t-il en voyant que ses tristes discours serraient le cœur d'Hippoîyte. Maintenant je ne puis t'offrir aucune lonsolation. Un temps viendra peut-être où je serai plus heureux. Jusqu'à ce moment, adieu. »
Quelques efforts que fit le roi sur luimême pour écarter les soupçons qui, malgré lui, se présentaient à son esprit, il y avait des momens où il lui était impossible
BORATYNSRI. 55
de s'en défendre. Le royaume entier les partagea ; mais ce ne furent jamais que des soupçons. Aucune preuve ne vint les appuyer, et Sigismond n'eut point à ajouter à ses malheurs celui de se voir obligé d'accuser d'un crime affreux aux yeux de la Pologne et de l'Europe, sa mère, la veuve d'un glorieux monarque. Quoi qu'il en soit , après plusieurs alternatives d'espérance et d'inquiétude, les médecins déclarèrent au commencement du printemps suivant , que leur art ne pouvait plus rien pour protéger la vie de l'infortunée reine, et que le moment de sa mort approchait.
C'était le 9 mai i55i , vers 5 heir*^s du soir, qu'un messager de la cour se présenta chez la vaivodine de Podolie, pour dire que la reine demandait la demoiselle Hélène. La princesse, qui jusqu'alors n'avait accordé qu'à contre-cœur à sa fille la permission qu'elle lui demandait chaque jour de se rendre chez la malade, montra plus de condescendance. Elle semblait prévoir que cette visite serait la dernière. Aussi, lorsqu'aux informations qu'elle prit d'un
56 BORATYNSKI.
ton cérémonieux sur la santé de sa majesté ,. elle ne reçut pour réponse qu'un mouvement trop expressif des épaules; et pendant qu'Hélène effrayée se couvrait en pleurant de son voile, Anne de Mazowie s'étendit en longues protestations de la part qu'elle prenait au malheur dont le royaume était menacé.
D'un pas pressé Hélène Odrowonz courut au château , qui naguère encore retentissait des sons de la joie et brillait de l'éclat des fêtes, et qui maintenant s'offrait à elle triste et sombre dans le calme du jour qui haïssait. Son pas retentissait solitaire dans les longues galeries autrefois remplies de courtisans affairés et richement vêtus, ou si elle y rencontrait quelqu'un, il passait devant elle les yeux baissés, le visage triste, et la saluait d'une muette inclination de la tête. En arrivant dans l'antichambre de l'appartement de la reine, l'huissier ne la nomma point à haute voix , comme aux jours de la pompe ; mais il l'annonça presque à l'oreille de la première femme de chambre, qui, en se couvrant d'une main les veux rouges
BORATYNSKI. 5j
des larmes qu'elle avait versées , montra de l'autre la porte intérieure. Quand Hélène l'eut traversée, elle distingua les voix de deux personnes qui se parlaient et qui pa« laissaient fort émues. Elle reconnut dans l'une des deux la voix affaiblie de la malade qui parlait d'un ton suppliant à un homme qu'Hélène ne reconnut pas sur-lechamp parce qu'il était caché par l'ombre du rideau. Celui-ci n'interrompait que rarement la reine, et toujours d'une voix affaiblie, comme une personne qui cherche à vaincre son émotion. Hélène voulut par discrétion se retirer; mais l'œil de la reine , accoutumé à l'obscurité, la reconnut, et elle lui dit de rester.
a Nous avois fini, mon cher Généralisr sime, dit la reine en tendant sa main toujours blanche, mais maigrie, au comte de Tarnow, et je vous rends de grand cœur le témoignage que , si vous avez servi d'ami et de père à mon cher Sigismond dans des momeus bien difficiles , vous avez été mon soutien dans le plus difficile de tous. 9
58 BORATYNSKLI.
» Quand on possède autant de courage que ma reine, répondit le comte, on trouve en soi-même un meilleur soutien que celui que je pourrais offrir. »
— Ne me rendez pas fière, noble Jean ; pensez-vous donc qu'il ne m'ait point été difficile de combattre ce qui naguère encore remplissait toute mon âme, et de contempler d'un œil désabusé ce que l'approche de la mort a seule pu me montrer sur son véritable jour?»
— C'est la lumière du ciel qui vous éclaire déjà de ce côté-ci du tombeau.
Oui, Madame , déjà depuis quelque temps je sentais la nécessité que vous avev. comme moi reconnue, et je vous avouerai que j'étais venu dans l'intention "de réfuter les objections que je craignais de vous entendre faire , et de vous prier de laisser au royaume, dont vous avez été pendant si peu de temps la mère, un motif pour bénir doublement votre souvenir, auquel il attachera une si haute idée d'abnégation. Mais rien n'empêche que mademoiselle, qui partage sous tant de rapports les
BORATYNSKI. Sq
vertus de son auguste amie , n'entende ce que j'ai à tous dire.... je me sens humilié devant vous. Je ne voyais dans ma reine que son sexe : je croyais avoir à combattre ses faiblesses , et il a suffi d'un mot. Vous le saviez et moi aussi. Je croyais devoir retenir ce mot d'une juste colère dans le sein de l'illustre victime, et j'ai trouvé... O Mademoiselle, jetez, un regard sur cette mourante, et apprenez à souffrir innocemment comme elle et à tresser la palme de la paix dans la couronne d'épines de la souffrance.»
« Puisse Hélène être plus heureuse que moi! dit la reine avec une émotion trop vive pour sa position. Mais non; je suis injuste envers ma destinée : puisse-t-elle être aussi heureuse que moi, et puisse son bonheur durer plus long-temps ! . . . Et qu'ai-je donc fait pour mériter à ce point vos éloges.»^ ajouta-t-elle d'un ton presque gai; je n'ai renoncé qu'à ce que la mort invariable va bientôt m 'arracher malgré moi. Vous croyez voir en moi plus qu'une femme, M. de Cracovie. iN'y a-t-^il donc
60 BORATYNSKI.
point de vanité à vouloir être encore aimée quand je ne serai plus? En faisant rentrer lapaix danslamaison des Jagellons, par laquelle j'ai passée comme une ombre , n'estce point un monument superbe que j'élève sur ma tombe ? Qu'est-ce que je perds puisque je conserve le cœur qui a toujours été à moi ? »
« Son cœur et les nôtres vous suivront , dit Tarnowski.
«Soyez donc heureux jusque là , reprit Barbe en lui tendant de nouveau la main. Soyez heureux, et restez le fidèle ami de mon époux : désormais aussi un peu pour
l'amour de moi Soyez heureux, Jean
de ïarnow. »
Lecastellans'étant penché sur la main que la reine lui tendait, Barbe ajouta:
a Je sens des gouttes tomber sur ma main. Ce sont des bijoux plus précieux que ceux de la couronne que je perds. »
« Ce sont des gouttes de rosée du mont Hermon, » reprit le généralissime d'une voix
BORATYNSKI. 6l
étouiïée. Puis s'étant retourné il sortit de la chambre en se couvrant le visage.
«Assieds-toi près de mon lit, Hélène, dit la reine après une pause. Assieds-toi, et causons comme nous le faisions autrefois quand il ne régnait pas autant d'obscurité et de silence dans cet appartenant qu'aujourd'hui. La violence des douleurs s'est apaisée. Les forces ont renoncé au combat , et les médecins assurent que le vainqueur ne tardera pas à prendre possession de sa conquête sans plus de résistance. Ne pleurepas si douloureusement, Hélène. J'ai toujours été disposée à la gaieté. Elle a été pour moi une fidèle amie tant que j'ai vécu. Il n'est donc pas juste que je la repousse de mon lit de mort. Je viens de mettre ordre à mes affaires dans ce monde. Je viens de léguer ce que j'avais de plus cher; mais ce n'est pas à toi que je l'ai laissé, pas à toi à qui on ne l'avait jamais destiné. Je sais d'ailleurs que mon Hélène ne porte pas si haut ses vues. C'est un honheur plus modeste qu'elle préfère à V. 4
62 BORATYNSKI.
celui dont ce moment démontre le peu de solidité. Puisses-tu l'obtenir! »
« Comment pourrais-je penser maintenant à moi et à mon avenir? répondit Hélène. Comment l'oserais-jemême, puisque toutes mes espérances vont descendre avec vous dans le tombeau ? Vous me laissez après vous sans appui; car mon seul ami succombe à l'excès de sa propre douleur. INe songez pas à mon bonheur, en ce moment qui détruit toute notre joie et toute notre espérance. Les rayons vivifians de votre bonté pouvaient seuls le faire éclore. Mais que m'importe? N'ai- je pas devant moi le plus bel exemple d'abnégation ? et quand Barbe meurt, Hélène Odrowonz peut-elle se plaindre? »
« C'était un jour bien malheureux, reprit la reine après quelques momeus de silence , que celui de tes fiançailles. Une tempête cruelle a éteint le flambeau de ton hymen, et je ne serai plus là pour le rallumer. Je voulais causer avec toi comme en des temps plus heureux ; mais la mort
BORATYNSKI. 63
inspire des pensées plus graves. Quand elle a touché nos yeux, les brillantes couleurs dont les objets se paraient disparaissent soudain. C'est du froid tombeau glacé de ce fidèle et malheureux enfant qu'est sorti le souffle glacé qui a flétri ma vie et, ù ce que je crains aussi , ton bonheur. J'ai renoncé, mais trop tard. Un esprit prophétique parlait par la bouche de ton futur époux, Hélène, lorsqu'en me montrant la colline sous laquelle repose Wanda, il me dit qu'elle avait précipité à la fois sa couronne et sa vie dans les flots de la Vistule pour conserver la paix du royaume : et moi aussi je renonce à la couronne ; mais je ne le fais pas volontairement comme elle. Il n'y a point de mérite dans mon action ; car j'y suis forcée par la destinée. Que mon expérience soit donc un exemple pour toi, Hélène, mais puisse l'avenir te le rendre inutile. J'ai fait ce que je devais, parce que je ne veux pas que ma mémoire devienne iin prétexte de discorde comme l'a été ma vie. L'union et la paix doivent rentrer dans la maison du roi, quand l'intruse
64 BORATYNSKl.
en sera sortie. Je sais que j'emporte avec moi tout le bonheur de sa vie , mais j'espère lui laisser en place le doux sentiment d'avoir rempli son devoir, et ce devoir deviendra un sacrifice d'expiation pour celle qui ne sera plus. Quand tout sera rentré dans l'ordre, peut-être te réussira-t il de construire avec les ruines du brillant édifice de mon bonheur celui plus modeste du tien ; mais si cela n'était pas , si la voix sévère de la nécessité retentissait à ton oreille aussi clairement qu'elle le fait maintenant à la mienne , alors , Hélène , songe à moi et renonce. »
« Je suis prête, s'écria la jeune personne baignée de larmes. Puisse le souvenir de ce moment soutenir mes forces, si je balance à l'heure décisive. »
« J'entends venir quelqu'un , dit Barbe. 11 ne me reste qu'une chose à faire en ce monde. Elle est à la fois douce et pénible. . . En attendant, il n'est pas juste que celle qui s'est arrogée sur toi le titre de mère quitte son enfant sans lui laisser une marque de son amour. Je désire que ce que tu
BORATYNSRI. 65
recevras de moi facilite l'ouvrage que la mort ne m'a pas permis d'achever. »
Pendant que la reine parlait ainsi, Bartliolomée Sabiuus se présentait à la porte. Il s'avança lentement dans la chambre, jeta les yeux sur l'horloge , dont l'aiguille marquait sept heures. 11 fit ensuite un signe eo éten^dant la main , et l'on vit paraître les chanoines de la capitale ayant à leur tête les évêques de Cracovie et de Cujavie. Ils se rendirent sans bruit dans l'oratoire de la reine, où ils s'agenouillèrent toujours e,n silence. Barbe regarda pour lors avec amitié la jeune personne qui ne cessait-de pleurer, et posa la main sur son front. Hélène s'éloigna et alla se mettre à genoux derrière les ecclésiastiques. Les évêques s'approchèrent du lit', et Samuel Maciejowski adressa à voix basse une question à la malade , à laquelle celle-ci répondit assez haut :
« Pas encore , mon père. Le monde â encore des droits sur moi, »
En ce moment parut dans la chambre un homme enveloppé dans un sombre manteau. Il s'avança à pas chancelans vers le
66 BORATYNSKI.
lit, et les prélats s'éloignèrent. La reine s'entretint avec lui pendant plus d'un quart d'heure à voix basse; mais cependant avec feu. Il s'était agenouillé près d'elle. Les discours qu'elle lui tenait n'étaient interrompus que par de courtes exclamations et des paroles de refus. Cependant la voix de Barbe devenait plus touchante ; elle paraissait supplier, et les refus de l'homme agenouillédevenaient moins fréquens et moins péremptoires. A la fin ils cessèrent, et la reine s'écria :
(( Grâces soient rendues à Dieu et à vous, mon cher époux î »
A ces mots les évêques se rapprochèrent de nouveau , pour apporter à la reine les derniers bienfaits de l'Église. Cette cérémonie terminée, l'archidiacre fit un signe aux chanoines, qui commencèrent les prières des agonisans. Le roi demeurait toujours immobile devant celle que la mort allait lui enlever; et comme l'aiguille de l'horloge atteignait la huitième heure , Sigismond-Auguste se leva, se pencha encore une fois sur son épouse décolorée,
BORÂTYJNSKI. 67
quitta ensuite la chambre du même pas qu'il y était entré , et les cloches de la cathédrale annoncèrent , par leurs coups lents et mesurés , que Barbe Radziwill n'était plus.