CHAPITRE V
Le lecteur se rappelle sans doute le salon en bois de cèdre , dans lequel nous l'avons introduit le jour où nous lui avons fait faire la connaissance d'Anne de Mazowie et de son aimable fille. Un temps assez long s'est écoulé depuis cette époque jusqu'à celle 'où nous allons l'y ramener. Il retrouvera la princesse entourée , comme alors , de rouleaux de parchemin et d'autres écrits répandus sur la table de marbre rouge. A côté d'elle se trouve la jeune Hélène penchée sur un de ces écrits et le baignant de
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ses larmes. Sa mère , sans prendre aucune part à son attendrissement , jette autour d'elle un regard vague, et tourne par momens avec impatience les yeux sur un homme qui se tient debout à une distance respectueuse , et de qui le manteau noir et court , coupé à l'allemande, la large fraise non plissée, etTécritoire attachée à sa ceinture , indiquent un officier de justice d'un rang inférieur.
Cependant , au bout de quelque temps, la princesse , rompant le silence , dit à sa fille d'un ton sec et presque dur :
« Je ne veu-x pas blâmer , Mademoiselle , les sentimens que vous inspire la marque de souvenir que vous venez de recevoir de l'amitié de sa majesté; mais je vous ferai observer qu'il convient peu à d€S femmes de notre rang de se livrer ainsi à leur attendrissement en présence d'étrangers , et je crois qu'il est t^mps de donner congé à Monsieur, que vous avez rendu assez long-temps témoin de votre reconnaissance. »
Hélène leva à ces mots les yeux but sa
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mère , étonnée de l'entendre parler ainsi dans un pareil moment. Ses larmes s'arrêtèrent , comme si elle eût craint de se livrer, en présence de tant d'insensibilité , à la sensation , à la fois douce et cruelle , qui remplissait son cœur. Prenant donc une plume, elle écrivit quelques mots au bas d'un rouleau de parchemin. Pendant ce temps , l'étranger , répondant à un discours qui ne lui avait pas été adressé , disait :
« J'ai en effet été témoin de la manière dont mademoiselle a reçu ce que je lui ai remis, et je ne manquerai pas d'en faire part à celui qui m'a envoyé , ainsi que de tout ce qu€ j'ai vu et entendu ici. »
Hélène ayant fini se leva et remit à cette personne l'écrit , en lui disant d'une voix encore tremblante, mais avec un visage calme:
« Allez, Monsieur, et portez au roi avec ce peu de lignes l'hommage d'une reconnaissance qui lui est due aussi bien qu'à celle que la mort nous a enlevée. Puissent»
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ajouta-t-elle d'une voix plus basse , puissent ses généreux projets s'accomplir* Veuillez dire encore que je prie sa majesté de me conserver ses bontés et de ne point cesser de me protéger. *
« Quant à cette assurance , reprit l'étranger d'un ton lent et en appuyant particulièrement sur les mots, je suis spécialement chargé de vous la donner , ainsi que devons prier, au nom de mon auguste maître , de vous rappeler sa promesse dans tous les cas où vous pourriez vouloir ou devoir en faire usage. »
« Il s'inclina pour lors avec cérémonie devant la princesse, qui lui rendit son salut par une légère inclination de tête; après quoi il fit une révérence plus amicale à la fille et quitta l'appartement.
« Vous voilà devenue riche, Mademoiselle, dit la princesse de Mazowie après un court silence et d'un ton ironique. Vous pouvez vous croire indépendante de votre mère , qui n'a rien à vous oiïrir que le souvenir de la race d'où vous sortez, trésor
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dont je me suis aperçue plus d'une fois que vous méconnaissiez la valeur. »
— «Moi! me croire indépendante de vous, ma mère! Comment pouvez-vous avoir une pareille pensée? Le riche don que je viens de recevoir m'est cher à cause de la personne de qui je le tiens , mais bien^plus cher encore par l'idée qu'il me procure le bonheur de pouvoir embellir la fin de vos jours, qui n'ont été que trop souvent troublés par les soucis. Maintenant je puis vous offrir une ombre au moins de l'éclat qui entoura votre berceau et auquel vous avez renoncé, avec courage à la vérité , mais non pas sans regrets. »
Au lieu d'être touchée par un discours dicté par la piété filiale , Anne se leva vivement de son siège et dit d'un ton mordant :
— « Il faut avouer que l'on est devenu bien généreux à Cracovie. Déjà plus d'une fois on a osé offrir une aumône à la fille du duc Conrad, et maintenant son propre enfant se permet de lui jeter une part du
I don avilissant d'une personne abhorrée!» V. 6
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Hélène pouvant à peine croire ce qu'elle entendait, pressa sa poitrine de ses deux mains, et regardant la princesse d'un ton suppliant n'eut que la force de prononcer ces mots :
«0 ma mère ! »
Celle-ci continua :
«Mais je n'en suis pas encore là. Vous imaginez-vous que je n'aie pas remarqué la condition que la magnanime reine a attachée à son legs ?»
« Gomment pouvez-vous appeler une condition, dit Hélène en fondant en larmes, ce qui n'est que le désir bienveillant d'une âme généreuse qui vent étendre ses bienfaits au-delà du tombeau? Oui, c'était le vœu de la défunte, et c'est aussi le mien, ma mère. Fermerez-vous encore le cœur à ma prière et aux dernières paroles de mon père mourant? La voix de deux morts s'élève déjà du fond de leurs tombes pour vous supplier de ne pas renverser le bonheur d'une vivante, et cette vivante est votre unique enfant ! ■
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— « Que voulez-vous de moi , Mademoiselle ? La propriétaire de tant de riches terres, l'héritière de la reine , la protégée du glorieux Sigismond-Auguste, que peutelle désirer d'une femme exilée et sans asile sur la terre? Allez invoquer la protection que le monarque vous a promise , afm de mettre une fille en état de braver sa mère. Foulez aux pieds la mémoire de vos ancêtres. Vous n'avez pas besoin de ?no}i consentement. Jetez-vous à la tête d'un simple gentilhomme, vous qui étiez destinée au trône. Traînez une existence indigne dans la bassesse et l'obscurité , indifférente si la bénédiction de votre mère vous y accompagne, ou bien »
« Ne prononcez pas ce mot affreux , s'écria la jeune personne. Puis détournant la tête elle ajouta avec le ton de la plus profonde douleur : Reprenez-les ces dons, magnanime infortunée , reprenez-les! La semence de vos bontés est tombée sur un terrain stérile. Elle ne portera point de fruits. Je n'accepte que l'autre legs que TOUS m'avez fait à votre lit de mort : car je
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Yois que c'est tout ce qui me reste sur la terre. »
« Je ne sais pas , reprit la princesse qui avait retrouvé, du moins en apparence, une sorte de calme, je ne sais pas quel est cet autre legs que tous avez reçu de Barbe : mais il y en a un qui vous était destiné d'avance , et auquel son amitié n'aura sans
doute pas songé C'est la main de son
époux. »
« Est-il possible, ma mère, que vous pensiez, encore à cela? Ainsi, la volonté bien prononcée durci, le choix de mon cœur coniiimé depuis peu, en un mot tous les indices de l'impossibilité n'ont pu vo s faire renoncer à un projet dont l'exécution n'a jamais été qu'un rêve de l'orgueil maternel. »
« La jeunesse rêve, mais non pas l'âge mûr, Hélène Odrowonzowa, reprit la princesse* d'un ton sévère ; et bien des choses paraissent impossibles à l'inexpérience , qui sont au contraire faciles pour une prudence consommée. Et quand auriez
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VOUS voulu que j'y eusse pensé si ce n'est à présent? Il n'y avait que cette Lithuanienne entre vous et le trône. Elle n'y e&t plus , et l'ancien espoir reprend son empire. »
« N'écoutez pas, dit Hélène tout bas, les yeux tournés vers le ciel, n'écoute/, pas ces paroles impies , ô vous qui fûtes la véritable mère de la pauvre Hélène ! fermez l'oreille aux blasphèmes de l'ingratitude , afin que le bien que vous avez voulu me faire ne se tourne pas pour moi en malédiction. Puis, s'adressant à sa mère, elle ajouta : Âvez-vous donc oublié que vous parlez à une fiancée que la cour et la ville connaissent déjà comme l'épouse future du staroste de Samborz ? »
— « Quand cela serait vrai , la cour et la ville ne tarderaient pas à oublier ce titre modeste, quand vous l'auriez échangé contre le plus élevé de tous. Mais vous ne l'êtes pas, grâces à l'événement envoyé par le ciel pour empêcher inopinément l'exécution d'un projet qui devait à jamais précipiter dans l'obscurité le nom des Piast. »
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— H Comment , ma mère ! vous bénissez levénement qui coûte à la Pologne des flots de douloureuses larmes ? Vous dites que c'est le ciel qui a envoyé le meurtre d'un enfant innocent , et peut-être un crime plus grand encore ! 0 ma mère ! cessez de pareils discours. Il me semble , en les entendant, qu'ils appellent le malheur sur nous , et que déjà sa main destructrice s'étend sur votre tête chérie. »
« Le roi est libre, et vous l'êtes aussi, dit la princesse ; le temps est donc arrivé de reprendre d'anciens projets et de rappeler cêrxsiuGo promesses. »
A ces mots, Hélène se leva , essuya ses yeux , et répondit avec une fermeté soudaine :
« Quel que soit le motif qui vous engage à reprendre ces projets, quelles que soient les promesses qui vous ont été faites, ni les uns ni les autres ne me concernent. La volonté de mon père, l'irréprochable inclination de mon cœur, l'ordre du roi , mon tuteur, et votre consentement , ma
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mère , m'ont destinée à être réponse d'Hippolyte Boratynski , et je la serai jusqu'à la mort. Voudriez-vous séparer ce que le ciel et la terre ont joints? Mais si pourtant vous le voulez, si ma félicité ne vous intéresse pas, si votre cœur se détourne des prières d'une enfant tendre et fidèle, alors, ma mère , je remettrai mon bonheur dans vos impitoyables mains . conformément à l'ordre que celle que vous outragez m'a donné dans ses derniers momens , celle que vous haïssez parce qu'elle aimait la malheureuse, la solitaire Hélène. Oui, je vous remettrai ma félicité ; mais non pas mon honneur. Vous jugez qu'il e«t indigne de moi d'être l'épouse d'un homme irréprochable etd'une naissance noble , si elle n'est pas illustre ; vous voulez jeter le poids de la grandeur, que vous avez perdue, sur ce cœur qui le dédaigne , et c'est en m'avilissant que vous désirez rappeler dans ma personne l'éclat de notre race! Vous pouvez me conseiller d'offrir, avec un front d'airain à mon roi, un cœur qui ne m'appartient plus! Vous voukz qu'en retour des plus grands biens
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que la terre puisse offrir, un trône et la main d'un homme vertueux, je donne la dissimulation et l'hypocrisie! Oh! croyezmoi, si je pouvais être assez" faible pour céder à vos désirs , Sigismond-Auguste ne m'aimerait point ; il me mépriseiait. Vous croyez, ô ma mère ! m'ouvrir la route de l'honneur et de la gloire : tremblez que je ne trouve au contraire au bout l'ignominie. »
La princesse avait écouté avec attention le discours de sa fille, qui déjà commençait à éprouver un peu d'espérance j mais Anne ne tarda pas à reprendre, toujours également inébranlable :
« Et qui es-tu , jeune fdle , pour t'opposer aux desseins de ta mère et de ceux qui la soutiennent ? Le ciel et la terre , dis-tu , t'ont destinée pour épouse à ce Boratynski? ïu te trompes ; moi aussi j'ai entendu leur Toix ; c'est elle qui m'a montré la route que tu dois suivre , et il est de mon devoir de t'y guider. Prends courage. Il est trop tard; le dé est jeté, et tu as gagné une couronne. Hejette donc loin de toi la guir-
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lande flétrie de myrtes pour t'emparer du bijou précieux que , dans peu d'instans peut-être, tu vas recevoir. Oui, dans peu d'instans peut-être, les images de l'avenir deviendront présentes , et la maison ruinée se relèvera plus belle que jamais. »
« Pse parlez pas ainsi , ma mère , dit d'un ton suppliant Hélène, de qui la fermeté passagère s'était changée tout d'un coup en un effroi inexplicable. Ne regardez pas ainsi devant vous de cet œil fixe qui m'effraie. On dirait que vous apercevez soudain un objet caché qui vient de rejeter son voile, et qui fait sur vous l'effet de ia. tête de Méduse. »
« Aurais-je donc tant fait , dit la princesse en elle-même , pour reculer maintenant que le chemin est tracé? Non ; quoi qu'il arrive , je le parcourrai jusqu'au terme. »
En cet instant, un domestique entra. Il annonça le vaivode de Lublin , et, avant que la princesse put trouver un prétexte pour ne pas le recevoir, ce seigneur se présenta dans le salon. Les manières du ma-
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réchal de la cour n'étaient point celles qu'on lui voyait d'ordinaire ; une sévérité inusitée avait remplacé le sourire sur ses lèvres, et quand son œil, qui errait vaguement autour de lui, tomba sur la jeune Hélène , un léger nuage parut obscurcir un moment sa physionomie. Il commença à parler avec une incertitude qui ne lui était pas habituelle.
« Madame, dit-il, ma visite.... à cette heure peut être indue.,... L'ordre du roi sera mon excuse. »
En parlant ainsi, il jeta encore un regard sur Hélène , comme si sa présence eût empêché la communication qu'il venait faire.
«Toute personne, répondit Anne , que mon royal maître m'envoie doit être bien venue à quelque heure qu'elle se présente; et si ce qu'elle a à me dire ne peut pas m'être convenablement annoncé en présence de ma fille, elle se retirera. »
Hélène obéissant à un signe de sa mère s'éloigna , pour se livrer dans la soUtude à la douleur dont son âme était remplie.
«Nous sommes seuls, M. de Lublin ,
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dit la princesse en regardant avec étonnement le courtisan embarrassé , et qui semblait chercher en vain des paroles. On dirait que la communication que vous venez me faire n'est pas agréable ; mais ne craignez rien. Si Anne de Mazowie a peu à espérer elle croit n'avoir rien à craindre. »
— « Puissiez-vous en dire autant, Madame, après m'avoir entendu. Le roi en sera aussi charmé que moi. »
— « Parlez-donc, afin que je puisse réjouir le cœur compatissant de M. le maréchal de la cour. »
— a Ce que j'ai à dire est d'un gcnrs "îl peu étrange , fort peu important en apparence. Sa majesté a cependant cru devoir en charger un de ses serviteurs les plus dévoués. Il s'agit uniquement, madame la Princesse, de vous demander si vous connaissez ce bijou. »
C'était le chaînon de son collier que la princesse avait donné avec tant de regret dans une heure fatale. Ses yeux se troublèrent , et un froid glacial serra son cœur.
« L'expression de vos regards, continua
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Firley, confirme malheureusement un fait dont personne ne peut douter après avoir ' TU une seule fois la parure dont ce bijou faisait partie. »
« Et quand je le reconnaîtrais? » demanda Anne en s'efforçant de montrer sa froideur et sa fierté habituelle , mais d'une Toix étouffée et le sein oppressé.
— « A dire vrai, Madame , on pourrait croire que la personne chez qui cet objet a été trouvé , qu'un pareil présent
fait par vous...., que la destruction d'une parure à laquelle vous attachiez avec raison
iâiiî ue prix , que ces circonstaiices, réu=^
nies à d'autres, se rapportent à des choses du moins fort étranges. »
« Et à quoi pense-t-on que tout cela se rapporte? » demanda la princesse en réunissant toutes les forces de son âme contre la tempête qui approchait.
— «Ne le demandez pas, Madame; c'est un mot important, que je voudrais ne pas prononcer : car, si je le faisais je ne pourrais
plus le rappeler , et ses suites seraient
la honte et la mort. »
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Anne frémit et demeura muette. Elle commençait à se douter que son ennemie avait profité du seul instant où, après tant d'années de méfiance et de précautions, elle avait cédé momentanément à la faiblesse de son sexe pour préparer le coup qui venait la frapper. Quoiqu'elle ne fût pas coupable de l'acte, une voix intérieure lui disait qu'elle ne l'avait ni repoussé nî ignoré , et quoique la surprise ne lui permît pas de mesurer toute l'étendue du malheur qui la mena(;ait , elle sentait cependant qu'il lui serait bien difficile de sortir d'une pareille accusation avec tout l'éclat de son honneur. Le vaivode toujours balançant continua :
a Celte affaire est trop importante pour que l'on n'accorde pas à toutes les personnes qui y sont compromises les moyens de se justifier. D'après cela , vous serez, si vous le désirez, confrontée avec l'individu qui vous accuse. »
La vaivodine n'ayant rien répondu à ce discours, Firley poursuivit ainsi :
« Comprenez-moi bien. Le roi ne désire
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pas que VOUS le soyez. Je ne remplis point auprès de vous en ce'pénible moment des fonctions judiciaires. Je suis venu au contraire comme un médiateur chargé par mon maître de vous détourner de toute démarche publique dans le cas où vous ne vous sentiriez pas parfaitement innocente. »
« Je remercie le roi , répondit la princesse en s'efforçant de soutenir le sentiment de l'humiliation par l'orgueil delà naissance. Je remercie le roi de ce qu'il épargne à la fille des Piast la honte d'être placée en face d'une voleuse, et je crbis que ma dignité m'ordonne d'accepter une faveur que je pourrais exiger comme un droit. »
« Si j'étais votre juge , et je ne le suis pas, je vous ferais remarquer que votre discours démontre que votre accusatrice ne vous est pas inconnue; mais je ne dois pas m'emparer d'un mot prononcé inconsidérément pour prouver ce qui auparavant n'était déjà que trop clair. »
« Si cela vous était si clair, un homme d'état aussi expérimenté que le vaivode de- Lublin aura sans doute vu non moins cela
rement que, si je connais cette vieille femme , chose que je crois au-dessous de moi de nier , et si de cette circonstance oa tire des conclusions que je ne veux point chercher à deviner, ces mêmes conclusions doivent s'étendre aussi sur d'autres person4ies , et que , par suite de l'enquête par laquelle votre magnanime maître croit humilier la race des anciens rois , l'honneur de sa propre maison pourrait bien, être compromis. »
« Je vous comprends, Princesse, dit Firley après un moment de réflexion, et je ne vous conseillerais pas de vous fier à un pareil espoir. La déposition de l'accusée ne parle que de vous. Il n'est question que de vous dans tous les renseiguemens que Ion a obtenus. Ce n'est pas à moi à décider jusqu'où peuvent s'étendre les soupçons, de mon maître; en attendant, si la supposition que vous admettez en faisait partie, et si elle était fondée , ce que je suis loin d'avouer, je ne vois pas quel avantage vous en pourriez tirer. Vous n'ignorez pas. Madame, que par sa position élevée le trône attire les
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regards du monde, et que le scandale qui part du trône est un scandale pour le monde entier. Croyez-vous que le roi Sigismond-Auguste ignore qu'il est de son devoir de maintenir la pourpre sans tache afin qu'elle ne soit pas avilie aux yeux du peuple ? Soyez sûre , Madame , qu'il écoutera la voix^dece devoir , quelque douloureux qu'il puisse être pour son cœur , et qu'il ne violera pas celui que lui imposent à la fois la voix du sang et le serment solennel qu'il a prêté à une mourante. Vous gardez le silence , madame de Podolie ? Vous sentez que ces motifs ne parlent pas pour vous comme pour celle à qui vous avez fait allusion. JN 'arrachez donc pas le voile à des choses que le roi ne veut pas , n'ose pas voir. Ne vous épuisez pas en vains efforts pour appeler le châtiment sur la tête de celle qui ne peut en recevoir de ce côtéci du tombeau. Une ombre épaisse couvre
encore ce qui s'est passé. Un hasard di-
rai-je heureux ou malheureux.»* a fait tomber dans les mains du staroste de Samborz ce bijou accusateur, et la fidélité qu'il de-
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vait à son maître a seule pu ouvrir la bouche de l'infortuné , que désormais l'honneur fera vis-à-vis de tout le monde. »
En entendant prononcer le nom d'Hippolyte un effroi soudain s'empara d'Anne de Mazowie. Ses joues pâles se couvrirent d'un vif incarnat ; ses yeux brillèrent. Le vaivode continua :
«C'est pourquoi... je pense. Madame, qu'il n'est pas convenable de tirer cette affaire de l'obscurité dans laquelle il vaut înieux qu'elle demeure ensevelie à jamais , puisque, pardonnez mon observation , vous ne pourriez tirer aucun avantage de sa publicité, si je dois en juger d'après tout ce que je vois. Vous n'êtes pas d'ailleurs sans protection auprès du monarque , que vous pouvez à bon droit appeler magnanime. Il se doute des pièges qui vous ont été tendus. Votre haute naissance vous donne en outre des droits à la faveur de Sigismond-Auguste, qui ne verrait qu'avec regret une maison qui a si long-temps occupé le trône humiliée dans ses descendans. Votre fille lui est chère , et il ne voudrait pas la dés-
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honorer dans la personne de sa mère. En conséquence, si vous avez un seul mot de prière à adresser 'au roi... je vous répète que je ne me présente à vous ni comme juge, ni comme accusateur, ni comme témoin... Si vous croyez avoir besoin de la clémence du roi... vous n'êtes pas une accusée d'un rang ordinaire... En ce cas, confiez-moi votre demande, et moi, Jean Firley, je vous garantis qu'elle n'aura pas été exprimée en vain. »
Le maréchal avait mis toute la douceur qu'il avait pu dans un discours dont le but avait été de tranquilliser la princesse; mais celle-ci répondit :
« Quoique je ne doute pas de la validité de votre garantie, M. le Vaivode, et d'autant moins qu'elle vous a été sans doute dictée par celui de la générosité duquel vous me répondez d'une manière si positive, cependant Anne de Mazowie ne vous importunera pas d'une pareille commission, et ne sollicitera pas la clémence d'un Jagellon , dont la fille de Piast ne saurait avoirbesoin. En attendant, si vous craignez,
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serviteur zélé, de reparaître devant yotre maitre sans lui porter de réponse, vous pouvez lui apprendre que la ûUe du duc Conrad vous a dit que ce qui est arrivé n'est qu'une juste rétribution de ce que ses ancêtres ont fait aux œiens; que le sang di mes frères crie encore vengeance à la face du ciel, et que tout est permis contre l'ennemi de sa race. »
« Ce sont là les paroles , dit Firley surpris, que je dois rapporter au juge qui tient le glaive prêt à vous frapper! »
— «Ces paroles, et point d'autres. »
— «Vous le voulez, il le faut donc. Je vous arrête de par le roi. »
La seule réponse qu'il reçut fut un regard dédaigneux.
a Prenez encore cette nuit pour réfléchir, reprit-il; ce n'est pas à l'oreille d'un ennemi que vous avez confié le mot inconsidéré que votre colère a proféré, et celui à qui je dois le rapporter possède la plus belle vertu des rois. »
La fille des Piast, comme si elle était «ncore environnée de tout l'éclat de son
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rang et d'une réputation sans tache, fit au maréchal un geste pour qu'il se retirât , et Firley la quitta rempli d'étonnement en voyant sa tranquillité en face d'une accusation si grave, tranquillité à laquelle le citoyen d'une république aristocratique et le chef d'un parti ne pouvait s'empêcher d'accorder une certaine admiration.