‹ Hippolyte BoratynskiChapitre 6 sur 9 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Piusles efforts avaient été grands qu'Anne de Mazowie avait faits pour cacher en présence du maréchal de la cour la sensation horrible que lui faisaient éprouver une si profonde humiliation et le renversement de toutes ses espérances, plus elle la ressentit avec force quand elle se retrouva seule avec sa conscience. Sa tête se penchait sur sa poitrine; sa démarche n'était plus ferme et fière comme autrefois. Elle s'avança vers la fenêtre en chancelant , comme si elle eût craint d'entendre les pas

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de la femme courageuse que le malheur n'avait jamais pu faire fléchir, tant que le crime ne s'y joignit pas. Elle jeta les yeux sur la cour devenue déserte, et à la lumière de la lune elle aperçutles hallebardes des soldats qui cernaient sa maison. Elle entendit donner la consigne de ne laisser entrer ni sortir personne de cette maison sous aucun prétexte sans un ordre par écrit. Alors le sentiment de sa honte la saisit avec une double force, et elle murmura tout bas :

«Voilà donc où j'en suis venue! La descendante de Boleslas III est prisonnière dans la ville de ses pères!... Elle est prisonnière et elle se sent coupable!... Jagellons, vous avez vaincu! Et toi aussi , monstre couronné, plein d'hypocrisie, tu as vaincu!... Hélas! pourquoi faut-il que je l'avoue? La fille des Piast est tombée d'une manière indigne d'elle ! Il avait raison ce prêtre quand il me disait de ne pas traverser ce seuil, au-delà duquel la trahison et le malheur seuls m'attendaient! Je n'ai pas voulu l'écouter. Aveugle et insensée que

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j'étais, je me suis livrée sans défense à ma cruelle destinée. Oui, j'étais insensée; car comment ai-je pu croire que la vérité pouvait parler où règne le mensonge? Et cependant tout n'était pas mensonge ; le biea seul l'était : le mal s'est vérifié. »

Elle venait de voir passer un homme à l'approche duquel les coups de hallebarde frappés contre la terre indiquèrent un militaire d'un grade élevé. Après avoir échangé quelques mots avec le poste , il s'était éloigné et paraissait contempler dans une triste rêverie et les bras croisés , la partie de la maison habitée par Hélène. Un rayon de la lune qui tomba sur sa figure lui fit reconnaître le staroste de Samborz.

« Non, tout n'était pas mensonge, répéta la princesse avec la joie du désespoir. Une prédiction était vraie. Celui qui contemple ces murs qui renferment celles qu'il a livrées à la destruction, n'est-il pas l'homme qui se disait l'ami de la maison , qu'il renverse avant qu'elle ne se soit relevée de ses ruines ! Il voulait appuyer sa cabane contre les piliers de cette maison , et main-

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tenant qu'elle est tombée, ilregarde de loin son ouvrage... Son ouvrage! Qu'ai-je dit? ]N'est-ce pas bien plutôt le mien? Jamais je ne me repentirai des projets que la vengeance et une juste fierté ont fait naître. Je ne me repens que d'une chose, c'est d'avoir pu un seul instant croire à la sincérité d'une hypocrite Italienne, et d'avoir mis moi-même les armes à la main de ma mortelle ennemie ! »

Nous ne répéterons pas le reste de ce monologue, dans lequel l'infortunée princesse, déçue dans tous ses projets, dupe et sans défense, exhalait ses regrets et sa colère. L'image de Boratynski se présenta encore une fois à ses yeux dans les ombres de la nuit. Sa vue augmenta sa fureur; elle se demanda s'il venait insulter à son malheur en lui montrant une insultante pitié?'

«Qu'il vienne! s'écria-t-elle , et je lui ferai voir que les ruines de ma maison sont encore trop illustres pourlui servir d'asile, »

D'un pas ferme , elle se dirigea vers la chambre d'Hélène. Les premiers mots

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qu'elle prononça dissipèrent le sommeil dont les pavots bienfaisans commençaient à fermer les yeux de sa malheureuse fille. Elle déroula sans pitié devant ses regards l'affreux tableau du présent et de l'avenir; et ce ne fut que quand elle eut étouffé jusqu'au moindre rayon d'espérance dans le sein d'Hélène , qu'elle s'éloigna pour aller, dans la solitude de son propre appartement, invoquer tout l'orgueil de son âme pour soutenir les événemens que la matinée suivante devait amener.

Elle arriva, ceîte matinée, après une longue nuit privée de sommeil, et avec elle le vaivode de Lublin. Cette fois, il entra dans la chambre de la princesse sans se faite annoncer. Il la trouva pcâîe, troublée; et sa robe qui était la même qu'elle portait la veille au soir, indiquait qu'elle n'avait pas même essayé de trouver le repos qui l'avait fui. Eu attendant, son regard et son maintien étaient redevenus impérieux; le ton de sa voix était mesuré, et elle paraissait décidée à tout faire ou à tout supporter.

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« Vous n'avez pas d'excuse à m'offrir, M. le Maréchal delà cour, répondit-elle au discours qu'il avait essayé de faire en entrant. La chambre d'une prisonnière ou son cachot sont de droit ouverts à ceux qui viennentlui annoncer des arrêts judiciaires, ou bien , si vous l'aimez mieux, aux médiateurs officieux. »

« Madame , reprit Firley en s'efforçant de vaincre sa susceptibilité, vous avez hier rejeté trop positivement ma médiation pour que vous puissiez vous attendre à retrouver en moi aujourd'hui autre chose qu'un juge, autant au moins que le haut rang que j'occupe près de la couronne, ainsi que le caractère de celui que je représente auprès de vous, me permettent d'employer cette expression. »

« Je ne doute pas, répondit Anne , que vous ne me fournissiez l'occasion de me louer du choix que votre maître a fait du vaîvode de Lubiin, ainsi que de la clémence avec laquelle il condamne le dernier rejeton d'une race dont la présence ne saurait être agréable à la sienne. »

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« Je VOUS apporte en effet , Princesse , une grâce. S'il en était autrement, je ne me serais pas chargé de la commission , et peut-être n'aurais-je pas paru ce matin devant VOUS; si le maréchal de la couronne avait jugé convenable de rapporter textuellement les paroles prononcées par une dame dans un moment de colère. »

— « Je vous ai déjà déclaré que je ne désire point les égards du roi, et bien moins encore ceux de son serviteur, fût- il un des premiers , comme vous vous vantez, de l'être, et un de ceux en qui il met le plus de confiance. C'est pourquoi je vous prie d'annoncer sans détour à la princesse de Mazowie ce que le roi Sigismond lui ordonne. »

« Le roi Sigismond pense que le séjour de sa capitale ne saurait vous être agréable après ce qui est arrivé , et il en conclut que TOUS devez désirer d'habiter une province éloignée. Il vous accorde en conséquence d'avance son approbation de la résolution que vous prendrez. »

t II faut convenir. Monsieur, que ce

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n'est pas inutilement que vous avez visité les cours de l'Occident, d'où bien des nouveautés ont été apportées dans notre patrie. li serait difficile en effet de prononcer un arrêt d'exil en paroles plus flatteuses. Cependant, M. le Vaivode, qu'arriverait-il si je n'avais point d'envie de m'en aller et si je ne voulais pas profiter de l'approbation si généreusement accordée d'avance par le roi ? »

« Alors, Madame, répondit Firley dont la patience commençait ù s'épuiser , je crois que le roi ordonnerait. »

— «Il ordonnerait! C'est là un mot auquel mon oreille est peu accoutumée. Une femme de la plus haute naissance se verrait bannie sans avoir été entendue et sur le témoignage d'une misérable inconnue! »

— « 11 est vrai qu'on a de la peine à se persuader qu'aucune liaison ait pu exister entre l'illustre veuve de mon collègue Léon Odrowonz , entre la fille et la sœur des ducs de Mazowie, et la misérable inconnue dont vous parlez. En attendant, comme

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cette liaison est incontestable, vous ne pouvez vous en prendre qu'à vous-même de ses suites. »

''^' — «En vérité! sachez donc qu'à cette cour il ne manque pas de grands , d'augustes exemples d'un pareil oubli de son rang, et que mon intention est de les mettre dans tout le jour qui leur convient. »

— « Vous paraissez , Madame , faire de nouveau allusion à une chose dont il ne peut ni ne doit être question : car je vous répète qu'il n'a jamais été question que de vous dans la pénible commission que j'ai reçue, et dont je vous assure , quelque honorable qu'elle soit, que j'aurais volontiers cédé le soin à un autre. »

« Quoiqu'il soit au-dessous de ma dignité, dit la princesse, de souffrir une confrontation avec cette misérable femme , j'y consens néanmoins afin que chacun reçoive le lot qui lui est dû. »

« Il est trop tard , répondit Firley ; hier on vous l'offrait, et vous l'avez refusé.* aujourd'hui la vieille s'est évadée. »

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<i Evadée I s'écria la princesse. Puis elle ajouta plus tranquillement et d'un ton dédaigneux ; Mais on a fait sagement d'éloigner un témoin si bien ^instruit, soit qu'on l'ait fait parla fuite ou par tout autre moyen plus certain encore pour assurer le silence de ceux qui ne dowent pas parler. L'un et l'autre est facile à ceux qui jouissent du pouvoir. »

a II est possible, dit le maréchal de la cour sèchement, qu'il ait plu à sa majesté de l'ordonner ainsi ; mais il n'appartient ni à vous ni à moi de juger les actions ou les motifs du roi. »

— « Il ne me conviendrait pas de me plaindre quand la ruse guide l'épée de la justice et l'éloigné de la tête des vrais coupables pour la faire tomber sur celle qu'il plaît d'accuser. On a su prudemment dérober à la honte ceux qui pouvaient la taire rejaillir sur le juge lui-même; mais la fille des Piast est une victime que l'on peut immoler sans danger. »

— « C'est précisément pour que l'épée

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de la justice ne vous atteigne pas que celui que vous outragez a agi comme il l'a fait. Quant aux moyens que vous supposez, mon royal maître les dédaigne. La bouche de l'accusatrice n'est point fermée. Userait facile de la faire comparaître, si cela était nécessaire , pour vous convaincre d'une faute que tant de circonstances donnent lieu de soupçonner. Cessez donc, Madame, de combattre imprudemment une longanimité qui, loin de vouloir vous punir, accorde à l'illustre accusée un repos qui convient à son âge et à son état de veuve, qui lui donne pour prison un château magnifique, pour fidèle société sa fiile, et son gendre pour gardien, »

Comme le maréchal achevait ces mots, Hélène entrait à pas lents dans la chambre. Elle entendit la fin de son discours, qui démontrait à la fois la magnanimité de Sigismond et l'intérêt qu'il ne cessait de prendre à elle ; mais l'espérance ne pouvait plus entrer dans ce cœur que la cruauté de sa mère avait brisé la veille au soir. Muette et tranquille, elle se tenait la tête penchée,

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et un sourire de tristesse brilla à travers les nuages qui obscurcissaient son front. La princesse regardant sa fille avec un air de hauteur lui dit :

« L'avez-vous entendu , Mademoiselle?

Si le noble staroste de Samborz, car c'est lui que le roi me destine pour geôlier, vous trouve encore digne de recevoir sa main de chevalier, le seigneur Sigismond, dans sa grâce inépuisable, veut bien accorder à l'héritière du duc Conrad un asile dans le royaume de ses ancêtres. »

Un profond soupir fut toute la réponse d'Hélène ; mais Firley reprit d'une voix plus élevée et même avec un peu de vivacité :

« Il n'y a que vous seule, m adame de Podolie, qui puissiez méconnaître avec tant d'opiniâtreté les intentions d'un monarque qui avec la plus noble abnégation cache sa mortelle douleur au fond de son cœur grièvement blessé, qui ne veut point rendre le mal pour le mal, et qui dompte ses sentimens d'homme et de roi , afin que la

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vengeance puisse cesser d'étendre autour de lui ses ravages. »

«Le roi est jeune encore, dit Anne, et je conçois qu'il renonce à une haine qui trouble ses plaisirs; mais pour moi, il ne m'est pas aussi facile d'oublier un sentiment que je nourris depuis tant d'années et qui doit son origine à mes griefs. Je refuse donc le pénible bienfait du roi , l'asile qu'il m'offre et le gardien qu'il me donne. »

« Je vous plains , Mademoiselle , dit le vaivode en se tournant vers Hélène. Votre malheur me touche jnfiniment : car en ce cas , Madame, ajbuta-t-il en s'adressant à la princesse , les états soumis à Sigismond II ne vous accordent point de demeure , et il faudra que vous cherchiez au-delà de leurs frontières un lieu où vous puissiez continuer à vous livrer à vos pensées criminelles et à vos vaines illusions; un lieu où tôt ou tard le repentir vous trouvera , qui ne manque jamais d'atteindre les cœurs ingrats et endurcis. »

— « Il n'y a qu'un prince qui puisse avois

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]e droit de parler en ces termes à une princesse; où est le roi?»

— « Il est parti ce matin pour Wilna , afin de se joindre au convoi funèbre de la reine Barbe , qui doit reposer dans l'église de Saint-Jean-Baptiste. Du reste , Madame, vous voyez en moi celui que le roi a chargé non-seulement de vous signifier ses volontés, mais encore de les exécuier. »

La princesse lui jeta un regard plein d'un feu sombre ; après quoi elle dit :

a Et Zebrzydowski ! Me sera-t-il permis de revoir encore cet ancien serviteur de ma maison? »

ft L'évêque de Cnjavie est en route pour Vienne, poury faire , d'après la résolution du roi et le désir des états , la première demande de la main de rarchiduchesse Catherine , veuve de François Gonzague, duc de Mantoue. »

Quand le vaivode, après avoir prononcé ces mots , leva les yeux sur la dame de Podolie , il frémit en voyant l'expression qui

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se peignait sur sa physionomier II recula de quelques pas , et il dit :

« Ma commission est terminée. D'après l'ordre du roi , je vous remets dans les mains de celui à qui votre garde est confiée. Puisse- 1- il obtenir ce que j'ai vainement désiré. »

A ces mots, il s'inclina profondément, jeta un regard de compassion sur Hélène , et se retira. L'instant d'après, le capitaine de la garde entra. C'était Hippolyte Boratynski. Il s'approcha d'un pas tremblant, les yeux fixés sur la princesse , et comme s'il eût voulu juger, par l'accueil qu'il allait recevoir dans ce moment décisif, du sort qui était réservé à son amour. Hélène s'avança vers lui; ses bras s'ouvrirent involontairement; elle paraissait vouloir se jeter sur le sein qui seul pouvait lui offrir une protection ; mais bientôt ses bras retombèreivt d'eux-mên>es , et elle demeura immobile , la tête penchée et offrant l'image du désespoir. La princesse alla au-devant d'Hippoîyte , et lui dit avec une apparente modération :

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« Vous voilà donc, vaillant Staroste de Samboiz? Venez-vous , M. Boratynski , vous réjouir de l'effet de votre zèle empressé ? Prétendez-vous vous rendre encore plus digne des louanges et des récompenses du roi en exécutant avec cruauté ses ordres tyranniques sur des dames sans défense ? ou bien , ainsi que je crois le deviner d'après vos traits 5 votre intention est-elle de vous excuser, et d'augmenter encore le malheur que vous avez causé par une pitié dont je vous dispense? »

« Je n'ai aucune des intentions que vous me supposez, Madame, dit Boratynski d'une voix incertaine. Des événemens bien funestes ont eu lieu , et mon cœur succombe presque sous leur poids. C'est le hasard qui m'a entraîné dans les circonstances qui ont marqué ces derniers jours. Mais mon devoir a parlé, et je ne m'en plains pas ; car il m'a soutenu dans des momens bien pénibles, et il me procure aujourd'hui le plus beau droit , celui de pouvoir réparer comme homme le mal ^ue j'ai été obligé de faire comme citoyen. Je

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ne Tiens point remplir un ordre tyrannique. CoQiment le pourrais-je contre vous, à qui j'ai toujours porté un respect filial , contre la mère d'Hélène! Mon roi ne m'a point imposé un devoir si pénible. Dans sa bonté , il m'a accordé la joie de vous emmener loin d'ici , où tant de souvenirs pénibles doivent vous frapper. Il m'a permis d'être votre appui et votre soutien dans des jours de douleurs. Il vous confie aux soins d'enfans tendres et respectueux , afin que, 50US la douce influence de l'amour et de ia fidélité , votre cœur profondément blessé puisse recouvrer la santé, car les plaies du - cœur ne sont point inconnues au roi. » « Je vous dois une réponse à une offre pareille, dit Anne avec fermeté, mais sans amertume. Je pardonne à votre jeunesse , et à une passion que mon mari avait imprudemment nourrie par son approbation , si vous croyez qu'il dépende de vous de guérir les blessures de mon cœur ; mais vous vous trompez. Je connais mon droit. Vous vous doutez, je pense, jusqu'où j'ai porté mes espérances , et vous voyez ce que j'obtiens.

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Vous ne devez donc pas être étonné si je ne regarde pas comme un dédommagement suffisant ce que je n'aurais jamais voulu accepter. Ne froncez pas le sourcil, M. de Samborz; ne prenez pas un air si sombre. Vous êtes un honorable gentilhomme : plus d'une demoiselle polonaise serait heureuse de votre main ; mais elle n'est pas destinée à la descendante du duc Conrad , à celle à qui même de loin on a fait voir une couronne. Et ce qu'heureuse elle n'aurait pas voulu prendre , il ne lui convient pas de l'accepter après avoir été dédaignée. »

« Dédaignée! interrompit Hélène d'une voix tremblante. O jamais je n'ai désiré ce que l'on a feint de vouloir me forcer à accepter. Je n'ai point été dédaignée , ma mère ; et , heureuse , je n'ai jamais cessé de désirer ce qu'un amour fidèle m'offre aujourd'hui, que je suis infortunée. »

« Tu n'as que trop raison de dire que lu es infortunée; mais songe que la fierté, dont le bonheur peut se passer, ne doit jamais abandonner les malheureux afin de les préserver de l'abaissement. Les choses

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en sont venues où elles devaient venir. La race des Piast va disparaître du pays de ses aïeux. Qu'elle s'éloigne donc avec dignité, et qu'elle ne se laisse pas souiller aux yeux du monde par l'humiliante pitié, de ses ennemis. »

« Vos paroles sont cruelles , dit Hippolyte. Vous opposez une fierté dédaigneuse à un fidèle attachement, et les images depuis long-temps effacées des temps passés à la vie heureuse qui vous est offerte par ma main. Mais il n'en sera pas ainsi ; vous ne détruirez pas votre propre bonheur et celui d'Hélène. Je réclame celle qui est mon épouse devant Dieu et devant les hommes. Personne ne me l'arrachera. »

A ces mots , il saisit la main d'Hélène et l'attira sur son cœur. Celle-ci, les yeux baignés de larmes , tourna un regard suppliant vers sa mère, qui dit :

« Eh bien , je la laisse décider elle-même. Si elle m'abandonne pour former un lien qui m'est odieux, elle sait quelle est la dot que je lui destine. Qu'elle choisisse donc entre l'exilée et vous , entre l'amour et la

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malédiction d'une mère , à qui l'on a tout ôté et que l'on veut priver encore de son i| unique enfant. » [

A ce discours, Hélène se débarrassa len- ; tement des bras de son amant, et, s'approchant en silence de la princesse , elle se l pencha sur la main que celle-ci lui tendait; i mais Hippolyte s'écria :

« Tu peux donc ainsi me quitter, Hélène? Tu oublies les paroles que toi-même as prononcées: Nous resterons fidèles jusqu'à la un ! »

« Et ne sommes nous pas à la fin ? répondit-elle d'une voix presque éteinte. Le devoir vient de me montrer le but au-delà duquel il n'y a point d'espérance. Puis levant au ciel ses yeux baignés de larmes, elle ajouta : Regarde-moi , bienheureuse , regarde-moi. N'est-ce pas là ce que tu voulais dire. Donne-moi maintenant ton second legs, la patience et la résignation, afin qu'elles me soutiennent pendant une vie entière sans joie et sans espoir. »

« Allez donc , s'écria Boratynski dans l'excès de sa douleur, et en s'adressant à la

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princesse ; Poursuivez votre route funeste en foulant aux pieds les seuls cœurs qui vous aient aimée. Sacrifiez aux épouvantables idoles de l'ambition et de la vengeance cette innocente colombe. Finissez ainsi que vous avez commencé. Demeurez l'ennemie de vous-même et du genre humain , dont vous vous séparez dans votre coupable orgueil ; et quand un jour vous vous trouverez seule, quand pas une voix aimante ne répondra dans le vaste désert que vous vous serez fait à votre cri de désespoir, puisse alors mon image menaçante se présenter à vos yeux, et vous reprocher la perte de tout ce que j'avais de cher au monde. »

« Épargnez ma mère , dit Hélène. Songez qu'elle n'a plus que moi , qu'elle est âgée et qu'elle a tout perdu. Mais toi , tu es jeune encore, tu as une longue vie devanbtoi. L'espérance te sourit; tu resteras dans ta patrie. Tu y seras un homme respecté et un brave chevaUer ; mais ne m'oublie pas. Songe que je vais habiter des terres tristes et inconnues. N'oublie pas celle qui

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n'aura point d'asile et qui songera toujours à toi. »

« Ma fille , dit Anne d'une voix affaiblie , qui indiquait que son âme , quoique inébranlable , éprouvait involontairement le pouvoir de la nature, ma fille a fait le choix qu'elle devait faire. Suivez son exemple, Chevalier. La nécessité vous sépare: elle a reconnu sa voix. Ne rendez donc pas plus difficile à celle que vous aimez le sacrifice

qu'elle fait; car je sens que c'en est

un pour elle. «

Hippolyte s'avança encore une fois pour saisir son amante dans ses bras ; mais elle s'éloigna.

« Oui , c'est un sacrifice , dit Hélène d'une voix douloureuse. C'est celui d'une vie entière et qui n'est encore qu'à son au* rore; mais je l'abandonne cette vie; car quel charme pourrait-elle avoir si le repentir l'empoisonnait? Laisse-moi doncj.Hip>polyte. Renonce à celle qui ne pourrait jamais être à toi sans partage ; ne la retiens pas; car même dans tes bras le désespoir la surprendrait au souvenir de sa mère

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exilée et malheureuse. Je te quitte maintenant avec toute la pureté de mon cœur, et tu te rappelleras toujours sans regret une amante qui ne t'a abandonnée que pour rester digne de toi. Adieu, Hippolyte, adieu. Nous nous reverrons au-delà du tombeau. » La princesse quitta le jour même la capitale dans le plus grand secret. Un blâme universel l'accompagna. La profonde douleur de son amant , et la compassion de toutes les personnes vertueuses suivirent la malheureuse Hélène.

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