CHAPITRE YIL
Les Yues de Bonne de Milan étaient remplies : elle avait détruit le bonheur de tous ceux qui l'entouraient, et sur les ruines de ce bonheur s'élevait l'édifice de ses propres projets. Catherine d'Autriche était arrivée pour remplacer une sœur charmante et l'aimable Barbe. Sigismond-Auguste , qui avait renoncé à toute espérance de félicité, lui donna une main que n'accompagna pas son cœur. Les fêtes du mariage et du couronnement de la nouvelle reine furent très-brillantes; mais la froideur del'é-
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poux, jointe aux habits de deuil qu'il ne voulut pas déposer, même dans un jour si solennel , étaient peu d'accord avec la pompe de la fête. Aussitôt qu'elle fut terminée Hippolyte se présenta devant le roi pour prendre congé de lui :
«Vous partez, lui dit Sigismond, pour cacher dans la solitude la douleur d'une espérance déçue. Vous fuyez, le lieu où vous ne trouvez plus ce que vous avez perdu, et TOUS cherchez le repos près du foyer domestique d'un frère, d'un ami, dans le château de VOS encêtres. Notre deslinée est moins heureuse. Dans ce palais , qu'il ne nous est pas permis de fuir,^tout nous offre le souvenir du passé et la comparaison avec le présent. INous envions votre sort, M. le Staroste , quoique vous ne soyez pas heureux , nous vous envions l'avantage de pouvoir en liberté exhaler vos douleurs dans, le sein de l'amitié, tandis que la dignité de notre rang ne nous permet pas la plainte , qui ne rencontrerait qu'une froide compassion, ou pis encore peut-être. Allez donc , nous ne vous retenons pas. Vos
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services seraient trop chèrement achetés à nos yeux au prix de votre repos. »
Après ces adieux touchans , Hippolyte Boratynski quitta la cour pour n'y plus retourner. Il passa ie reste de ses jours au château de Boratyn , loin de ce monde, qui à la fleur de ses ans avait déjà trompé toutes ses espérances. La mort lui ayant enlevé son frère Pierre , il reporta son avenir i sur ses enfans que ce frère lui avait recommandés. Ses années s'écoulèrent dans une vie simple et patriarcale. La satisfaction d'avoir rempli tous ses devoirs soutint son courage jusqu'au moment où il alla rejoindre dans un monde meilleur la bien-aimée de son cœur , qui déjà l'y attendait.
De toutes les personnes qu'il avait connues dans le temps de sa vie agitée , il ne conserva de relations qu'avec Walenty Bielawski, qui, plus heureux que lui, avait épousé sa chère Tofia , avec qui il habitait la ferme que le vieux Etienne leur abandonna.
En attendant, si la reine-mère s était
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flattée que Sigismond -Auguste , détaché de tous ses liens , se soumettrait à la tutelle à laquelle il n'avait pas offert une très-vive oposition lors desa plus tendre jeunesse, elle fut bientôt désabusée. Les malheurs qui l'avaient frappé , sans changer le fond de son caractère , avaient néanmoins endurci son cœur par les cicatrices qui s'étaient formées sur les plaies profondes que ces malheurs y avaient faites. Yainementcherchait-il parfois dans l'éclat des fêtes et de la dissipation à s'étourdir sur ses peines ; tout lui annonçait qu'il n'y avait plus de bonheur pour lui stir la terre. Des motifs politiques l'avaient engagé à placer Ciitherine sur le trône à côté de lui ; mais dès les premiers jours de leut union il ne lui cacha point que c'était à eux et non au choix de son cœur qu'elle devait le titre de reine. Le mauvais état de sa santé et son extérieur peu agréable augmentèrent l'aversion du roi pour elle , et bientôt elle alla au point que la nouvelle reine s'éloigna de la cour pour se retirer dans la ville de Radow.
Des raisons puissantes avaient engagé Si*
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gismond à cacher aux yeux du monde les crimes de sa mère; mais son éloignement pour elle en prit des racines d'autant plus profondes. Toutes les tentatives de Bonne de Milan pour recouvrer son ancien pouvoir sur son fils furent inutiles et n'eurent pour résultat que de l'humilier davantage. La mère et le fds ne se remontraient presque jamaissanssedireniutuellementlesparoles les plus dures. Peu à peu Bonne cessa de se montrer à la cour. Elle se retira d'abord à Gomolin, et ensuite à Varsovie. Ce ne fut pourtant que fort tard que cette femme ambitieuse se convainquit que ses efforts seraient vains , et que dans ce fils qu'elle s'était flattée de trouver si facile à mener, elle ne verrait désormais qu'un maître sévère, que le sentiment de sa dignité empêchait seul de se livrera son indignation; et lorsque enfin elle ne put douter de l'anéan. tissement total de son crédit, elle résolut de quitter la Pologne , et de se fixer pour le reste de ses jours dans sa principauté héréditaire de Bari, dans le royaume de Na-» pies. Son départ, ou pour mieux dire l'en-
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îèvenient de ses trésors, éprouva une grande résistance de la part du sénat et de l'ordre équestre; mais % roi, à qui sa présence était fort à charge , parvint à écarter ces obstacles, et elle quitta Varsovie le i" février i556, après avoir fait partir en secret, deux ans auparavant, pour Tïtalie , les richesses qu'elles possédaient , et qui étaient fort considérables pour le siècle. On assure que l'argent comptant seul qu'elle emporta du royaume se montait à sept millions de florins polonais , somme qui , d'après la valeur du marc d'argent, vaudrait aujourd'hui plus de cinquante millions de francs. La plus grande partie de .ces richesses provenait de la vente des places et des dignités de l'état pendant, les dernières années du règne de Sigismond le Vieux.
Le voyage de Bonne de Milan dans le royaume de son Gis ressembla à une fuite. Elle faisait de longues journées avec toute îa rapidité et les plus 'courts repos possibles. Elle cherchait surtout à éviter les regards du peuple, qui, selon l'usage, instruit à moitié seulement de ce qui s'était v. 8
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passé, ajoutait foi aux relations les plus exagérées qu'on lui faisait sur l'auguste voyageuse. Aussi, quanl? par hasard elle était reconnue , l'acc,ueil qu'elle recevait n'était rien moins que flatteur, et les cn'g' qui suivaient sa voiture ne ressemblaient guère à clés souhaits pour un bon voyage. £n approchant des frontières de la Silésie elle apprit avec effroi qu'une troupe d'environ cent cinquante gentilshommes l'attendaient dans un bois, sous le prétexte de témoigner leur respect à la mère de leur monarque ; mais , selon toute apparence , avec l'intention secrète de visiter ses effets et de s'approprier une partie de ce que. d'après le bruit général , elle enlevait à la république , et par conséquent à ces gentilsiiommes eux-mêmes. Plus on avançait, plus les avis devenaient inquiétans. En approchant de Cracovie , on assura que l'on avait vu plusieurs troupes de cavaliers se dirig(.'r vers l'ouest, et leur nombre était décuplé dans la bouche des nouvellistes. Le fait était vrai ; mais les habitans des environs de la capitale ignoraient que ces
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troupes avaient été envoyées au contraire par le généralissime pour prévenir un attentat possible contre la personne de la reine. En attendant, ces divers rapports l'inquiétaient au point qu'elle se crut entourée d'ennemis qui en voulaient sinon à sa vie , du moins à ses trésors. Afin de mettre ceux-ci eu sûreté aussi bien que celle-là, on envoya les effets au-delà des frontières par des chemins de traverse, pendant que Bonne de Milan prenait une autre direction. Voyageant à cheval et avec une suite fort peu nombreuse, elle se hâta de gagner la Moravie afin de se rendre à Olmutz, oii elle avait donné rendez-vous aux personnes chargées de conduire ses bagages.
Pendant une des journées les plus tristes de la un de l'hiver, la reine-douairière de Pologne traversait la Haute- Silésie. Une pluie froide, mêlée de neige à demi fondue , tombait depuis le matin d'un ciel [couvert de sombres nnage« - et les chemins îtaient devenus impraticables. Harassé de 'atigue , de froid et d'humidité, on arriva vers le soir dans les montagnes boisées qui ,
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aux environs du château de Friedland , séparent le margraviat de Moravie de la principauté de Teschen. Les branches des sapins sous lesquelles on passait se débarrassaient de leur humide fardeau sur les têtes des voyageurs pressés; la boue , en rejaillissant du terrain , avait couvert les cavaliers et leurs chevaux d'une épaisse croûte. Certes , personne , à la vue de ces voyageurs dans un état si étrange, n'aurait reconnu la reine. de Pologne , la veuve du monarque qui avait | autrefois régné sur ces contrées. Le village de Friedland lui-même , qui ne consistait j qu'en un petit nombre de misérables ca- ' bancs, n'offrait point de retraite où une. dame du rang de Bonne Sforce pouvait convenablement passer la nuit.
Ne voulant point se faire connaître, et pensant peut-être que dans l'état où on la voyait , ces bons paysans , accoutumés à ne se figurer une reine qu'une couronne sur la, tête, n'ajouteraient pas de foi à ses assurances , Bonne se contenta de faire demander dans la hutte où l'on s'était mis momentanément à l'abri, si le château était
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habité et si l'on croyait que le propriétaire consentirait à donner un asile à des voyageurs saisis par le froid et l'humiditc. La réponse fut douteuse. Le château et le territoire de Friedland appartenaient au duc de Ilatibor, qui n'y venait jamais. 11 y donnait à la vérité, depuis quelques années, l'hospitalité à une dame étrangère; mais il était fort incertain qu'elle voulût l'accorder à son tour aux voyageurs : car elle vivait dans la retraite la plus absolue, surtout depuis un malheur qu'elle avait en dernier lieu éprouvé, et qui l'avait précipitée dans la plus profonde douleur.
On ne laissa pourtant pas de s'adresser au château , et la dame fit répondre que les étrangers y seraient reçus sans difficulté s'ils Toulaient se contenter d'un asile et de ce ■que pouvait offrir une maison nullement préparée, non plus que celle qui l'habitait, à recevoir des hôtes.
C'était avec une sensation pénible que la reine avait appris qu'elle se trouvait dans les états d'un prince de la maison de Piast, dont elle connaissait et l'aversion pour sa
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personne et les motifs qui y avaient donDej] lieu; ce ne fut qu'à regret qu'elle se décida à entrer dans une maison qui lui appartenait. Mais la nécessité ne lui permettait pas de balancer. Elle résolut d'accepter l'inyitation peu pressante qu'on lui faisait, après avoir recommandé aux personnes de sa suite une extrême discrétion sur son rang.
Ki l'aspect du château , ni l'accueil que les voyageurs y reçurent , ne leur donnèrent nne haute idée des agrémens qui les y attendaient. Le pont-levis se baissa à la vérité à l'approche de la reine ; mais personne ne vint au-devant d'elle qu'un vieil intendant dont le visage peu gracieux et les manières bourrues faisaient suffisamment connaître combien peu il était charmé de son arrivée. Il la conduisit en lui éclairant avec une lanterne sourde, par une vaste cour, qui, de même que les bâtimens dont elle était entourée , portait toutes les marques de l'abandon. Pas une voix, pas un pas humain ne retentit, et une seule lumière brûlait dans un étage souterrain d'une
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espèce de tour contiguë à l'aile la plus éloignée de la partie où ils étaient.
Le sombre guide conduisait en silence les voyageurs par plusieurs longs passages, dont les rampes de fer paraissaient n'avoir pas servi depuis long-temps , dans une suite d'appartemens vastes, et qui ne contenaient d'autres meubles que ceux que l'on a coutume d'abandonner aux outrages des temps et de la poussière dans les demeures délaissées, parce qu'ils ne valent pas la peine d'être emportés. Les seules choses qui, dans cette habitation inhospitalière, offiissent un aspect réjouissant , étaient les feux qui de toutes parts brillaient dans les larges et hautes cheminées. Les voyageurs fatigués oublient à leur chaleur et à leur éclat , ce qu'ils avaient souffert pendant la pénible route qi^'ils venaient de faire , ainsi que la Duit incommode qu'ils allaient passer.
Les effets de la tempête, de la neige fondue et des mauvais chemins rendaient difficile de distinguer la maîtresse d'avec ses serviteurs : aussi le silencieuxintendantne parut-il pas s'inquiéter beaucoup de con-
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naître le rang des nouveaux arrivés. Il leur dit en peu de mots qu'ils n'avaient qu'à s'arranger le mieux qu'ils pourraient, pendant qu'il allait chercher le peu de rafraîchissemens qu'il était en état de leur offrir dans un lieu où l'on voyait si rarement des étrangers. En effet , les mets dont il revint bientôt après couvrir une grande table de chêne placée dans une des premières pièces, n'offrirent-ils pas une bien grande variété. Les minces restes d'un assez maigre repas, et une cruche de siiwowica (eau-de-vie de prunes) , ce fut là tout ce que l'on offrit à la reine de Pologne et à ses courtisans délicats; et si d'un côté le vieillard ne crut pas nécessaire de les exciter à faire honneur à ce festin , de l'autre il ne remarqua pas non plus l'orgueilleux dédain avec lequel les principaux d'entre cette Jrjoupe errante abandonnaient à leurs domestiques ce qui leur était ainsi présenté.
Livrée à de tristes réflexions auxquelles les objets dont elle était entourée donnaient une teinte plus sombre encore, la reine résolut de passer la nuit dans un fauteuil
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près du feu, pendant que sa suite s'occupait , sous la direction de la dame Falczeska , starostine de Kobryn à tirer les Yêtemens humides des sacs qui les renfermaient pour les faire sécher devant les cheminées. L'intendant était encore dans l'appartement , d'où il enlevait les restes du souper auquel on avait à peine touché, et il remarqua la riche broderie dont était orné le velours bleu qui servait de couverture à l'un de ces sacs. A la vérité la dame Falczeska s'empressa de se placer devant lui pour lui dérober la vue des armoiries royales ; mais cette précaution parut superflue : car ses traits ne présentèrent pas la plus légère marque de curiosité , et il répondit avec son laconisme accoutumé et même avec un peu de grossièreté à la question que lui fit la dame d'alours, où sa maîtresse avait appris une pareille manière de recevoir des voyageurs de distinction? Déjà les personnes de la suite delà reine commençaient à se livrer, dans les premières pièces de l'appartement, au sommeil dont ils avaient si grand besoin. Deux
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d'entre eux veillaient appuyés sur une hallebarde et faisaient l'office de gardes de la porte. La dame Falczeska que rien ne pouvait empêcher de maintenir les privilèges de son rang, s'était placé seule dans Tavant-dernière pièce , où elle cherchait en vain le repos que le siège incommode sur Jequel elle était assise ne lui permettait pas de trouver. La reine ne dormait pas non plus : elle ne pouvait pas se trouver à son aise sous le toit d'un Piast. Cette maison déserte lui paraissait l'emblème de la ruine d'une famille, dont sa main avait achevé la perte. Des fantômes semblaient glisser le long de ces murs dépouillés et la regarderd'un œil accusateur. D'autres images se joignaient encore à eux. Elle sentait qu'à son tour, une juste rétribution avait commencé pour elle ; et vainement cherchait-elle, dans un avenir qui lui promettait toutes les jouissances de la grandeur et du luxe , au sein de sa patrie, à repousser le désir de la puissance et de l'autorité qui pouvaient seules satisfaire son âme et qu'elle avait perdues pour jamais. Elle
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venait de descendre d'un trône qu'elle avait occupé pendant trente-huit ans; fup;itive, poursuivie par la haine d'un peuple qu'elle avait dédaigné, elle ne trouvait d'asile que ce château désert, où l'hospitalité lui était offerte à regret et où elle n'osait prononcer son nom de peur de se trouver entourée d'ennemis. A cette pensée, un frisson glacial la saisit, même à côté du vaste foyer. Elle s'enveloppa donc dans ses fourrures , impatiente de voir poindre le jour qui devait lui permettre de sortir de cette demeure inhospitalière , et la conduire à Oimutz où un accueil brillant était réservé à la parente de l'empereur, à la fidèle alliée de la maison d'Autriche.
Tout à coup la porte intérieure s'ouvrit, et l'intendant se présenta à l'improviste dans l'appartement. Les gardes de la porte qui luttaient avec peine contre le sommeil, le laissèrent passer en s'apercevant qu'il était seul, et quand il eut annoncé à la starostine qu'il venait de la part de la maîtresse de la maison , celle-ci, quoique contrariée d'être troublée dans son repos , crut
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néanmoins devoir le conduire auprès de Bonne de Milan. Arrivé en sa présence, il dit, que sa maîtresse n'avait appris qu'à l'instant même qu'une dame de haut rang se trouvait au nombre de ses hôtes, et, mécontente de la réception qui lui avait été faite , elle l'invitait à l'honorer de sa société dans un lieu qui serait plus convenable pour elle que les appartemens déserts des princes de la race de Piast.
Ce message transmis^ à minuit parut étrange à la reine ; mais il lui tardait de quitter la chambre où elle se trouvait et des alentours qui offraient tant d'alimens à la tristesse de ses pensées. Elle sentait d'ailleurs que son véritable rang, qu'elle tenait beaucoup à cacher dans ce château , pouvait seule l'autoriser à refuser une pareille invitation. Elle se leva donc, et accompagnée de la starostine , elle suivit l'inten- ^ dant. A un regard de la dame Falczeska, les deux hallebardiers les suivirent de loin, et les domestiques éveillés se levèrent de dessus leurs lits de paille.
Le vieillard, toujours muet, conduisit
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ks deux dames à travers des galeries retentissantes jusqu'à un escalier qu'il descendit. De longues galeries voûtées se présentèrent de nouveau à leurs regards, puis encore des escaliers ; mais aucun de ceux-ci n'allait en montant, et les humides vapeurs qui s'élevèrent devant elles après qu'elles eurent descendu le dernier ,jJéur indiquèrent qu'elles se trouvaient dans un souterrain. Alors Bonne rompit le silence.
« Où nous conduis-tu, vieillard? dit-elle. J'espère que tu n'as pas de mauvaises intentions. Les liabitans du village savent que nous sommes dans ce château ; s'il nous arrivait quelque malheur, on ferait des recherches, et les coupables seraient infailliblement punis. 0
«s iNe craignez riep , répondit l'intendant <ivec humeur mais avec calme; vous êtes dans le château d'un duc silésien ; la perfidie n'habite pas chez lui, à moins qu'elle n'y soit introduite par des mains étrangères. C'est dans la chambre de ma maîtresse que je vous conduis, et puisqu'elle y de-
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meure depuis un an , vous pouvez bien y passer une nuit. »
« Elle a des goûts singuliers, dit la starostine; on dirait que nous approchons de l'habitation des morts plutôt que de celle d'une dame châtelaine. «
« Vous croyez ! dit le vieillard en ouvrant une lourde porte de fer qui conduisait dans une espèce de vestibule. Entrez... Mais ce n'est que vous. Madame, ajouta-t-il en s'adressant à Bonne, que ma maîtresse a invitée. Souffrez donc que cette autre dame vous attende ici. »
La reine balança un instant; mais ayant entendu par une ouverture pratiquée au plafond du caveau , les pas des hommes de sa suite qui se promenaient dans la cour du château ; ayant même distinctement reconnu leurs voix, la présence d'une troupe si considérable de personnes armées la t( convainquit qu'elle ne courait aucun danger. Elle s'avança donc vivement et se trouva bientôt dans ce que l'intendant appelnit la chambre de sa maîtresse.
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Si la situation de cette pièce indiquait, selon l'avis delà starostine , un goût singulier, celui qui avait présidé à son architecture et à sa décoration ne l'était pas moins. Deux ou trois marches descendantes conduisaient dans une pièce médiocrement grande, éclairée par une lampe suspendue au plafond élevé et voûté. Cette lampe jetait une lumière incertaine sur les côtés de l'hexagone qui formait cette chambre, pendant que^la partie inférieure demeurait dans une ombre épaisse. Les murs étaient revêtus de marbre gris noir , et leur uniformité n'était interrompue que par quelques colonnes gothiques flùtées et à chapiteaux chargés d'ornemens. Point de meubles consacrés aux usages ordinaires de la vie ne se voyait dans cet étrange séjour. En face de la porte s'élevait quelque chose de blanc qui ressemblait à un autel. A mesure que les 3"eux de la reine s'accoutumaient à l'obscurité , elle reconnut que cet objet , qu'elle ne distinguait pourtant pas encore parfaitement, reposait sur un large piédestal. Au bas de cette espèce d'autel , et
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sur le piédestal, était couchée une figure humaine vêtue de noir. Une sensation pénible agita la reine en entrant dans ce caveau où elle était entourée des vapeurs de la mort. Son pied s'arrêta sur la dernière marche , et elle éprouva encore un mouvement de crainte, sentiment auquel elle était peu accoutumée. Cependant elle réfléchit encore qu'il suffirait d'un cri pour appeler près d'elle ses protecteurs , et elle se dit que si réellement elle courait quelque danger, c'était alors précisément qu'il lui convenait de se munir de cette froide tran- , quillité d'esprit qu'elle n'avait presque ja- ] mais perdue dans les momens les plus xléhcats et les plus douloureux auxquels le crime même, lorsqu'il est heureux, ne saurait échapper.
En ce moment la figure noire se leva, s'approcha d'elle, et d'une voix qui ne lui était pas inconnue lui parla en ces mots :
« Le hasard m'a fait connaître la personne à qui je donnais cette nuit l'hospitalité, et je vous ai fait prier de venir voir la
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demeure que ma malheureuse destinée, et vous qui l'avez dirigée , m'avez préparée pour le reste de mes jours.
Bonne avait reconnu celle qui lui parlait , et elle fut tout à coup saisie par la pensée que , seule avec sa mortelle ennemie, avec celle qu'elle avaitpoursuivie sans relâche pendant tant d'années , et que peu de temps auparavant elle venait encore de tromper avec tant de cruauté, le peu de momens qui s'écouleraient entre ses cri? et l'arrivée de sa suite seraient les plus périlleux de sa vie et pourraient bien se changer pour elle en l'éternité. Elle recula en pâlissant, puis elle se dirigea involontairement vers ce qu'elle regardait comme un autel pour l'embrasser. La princesse de Mazow'ie la suivit promptement; elle saisit avec violence la robe de la reine et l'attira de côté. Ses yeux brillaient comme ceux d'une lionne à qui le chasseur veut enlever ses petits , et elle s'écria d'une voix tremblante :
« Loin d'ici, mère de Sigismond Jagel-
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Ion! Que ta main sanglante ne touche pas la demeure de ta victime ! Que le pied de la méchanceté triomphante ne foule pas la place où le plus cruel repentir verse des larmes qui ne tariront jamais! »
« Que signifient ces paroles? demanda la reine qui cherchait avec peine à conserver du calme. Sachez que je ne suis pas seule : que tous les cheveux de ma tête sont gardés, et que vous aurez un compte difficile à rendre si le moindre mal m'arrivait. »
— '«Un compte à rendre! regardez autour de Yous : vous n'êtes pas ici dans votre palais , environnée d'esclaves gagnés par votre or ou par vos ruses. Vous êtes dans la demeure de la mort; c'est votre ennemie qui est devant vos yeux, et au-dessus de ces voûtes s'élève le château d'un Piast , d'un rejeton de cette race qui vous accuse de sa ruine. C'est le tombeau de ma fdle devant lequel vous vous trouvez, ce tombeau dans lequel vous l'avez précipitée dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. »
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— «Vous m'accusez delà mort d'Hélène!
Ne sont-ce pas là les discours d'une congcience coupable qui cherche à rejeter sa faute sur un autre 1 Je ne nierai pas ce que j'ai souvent avoué dans les jours de ma gloire et de ma puissance; j'ai toujours tenu les yeux fixés sur le but, sans les abaisser sur ceux que j'écrasais dans ma route. Mais Hélène n'a point été du nombre de ceux-là. Ce n'est pas ma main qui a brisé cette rose. Je crois plutôt que c'est celle qui s'est étendue pour saisir ce qui était hors de son atteinte. »
Penchée en silence sur le tombeau , Anne prêta l'oreille aux discours de son adversaire ; et quand elle se releva un brouillard humide avait éteint le feu qui brillait dans ses regards : elle répondit d'une voix beaucoup plus douce :
« Vous avez raison : c'est moi qui ai tué mon unique enfant. Je l'ai écrasée contre mon cœur d'airain.... Mais c'est vous qui avez allumé le feu par lequel je l'ai consnmée , vous qui avez forgé le trait avec
lequelje l'ai percée... Et pourtant ma main devait-elle lancer ce trait que sa mortelle ennemie lui présentait ? Partout ailleurs , reine de Pologne , je me regarde comme inûniment supérieure à vous ; partout ailleurs ma voix peut s'élever pour vous accuser ; mais devant ce tombeau je dois me
taire ici je suis plus coupable que vous.
Soyez sans inquiétude , continua-t-elle ; bannissez cette peur que la pâleur de vos joues trahit en dépit de votre orgueil qui la nie : ce n'est pas la fidélité de vos serviteurs qui vous protège. Le pied du mercenaire est lent et la main de la mort est prompte. C'est l'ombre d'Hélène qui vous défend et qui crie du fond de ce tombeau : Assez de meurtres et de crimes- ; assez de vengeance qui ne produit que des crimes et des meurtres sans fin. Et de quoi pourrai-je encore me venger sur vous , moi qui ai privé mon enfant du bonheur et de la vie ? Nous sommes égales en toutes choses. Toutes deux nous avons sacrifié la nature à de noirs projets de vengeance et d'ambition. Si nos crimes ont été pareils , notre récom-
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pense l'est aussi. Toutes deux chassées de nos foyers , le blâme nous accompagne dans notre exil ! »
G Vous vous trompez, répondit la reine ; notre destinée n'est pas aussi semblable que vous le pensez. Vous avez suivi aveuglément la passion , et un seul moment a suffi pour vous rejeter à jamais loin du but. Pour moi , au contraire , je me suis toujours fiée plutôt à mes propres forces qu'au hasard , et je n'ai point succombé. J'ai quitté volontairement l'arène où je n'avais plus rien à espérer ; mais ma force m'accompagne et m'ouvre un nouvel avenir.
La reine retourne, dans le royaume de ses aïeux , et le blâme sous lequel plient les têtes vulgaires n'atteint point les fronts couronnés. »
Aces mots la princesse se leva et s'avança vers la reine d'un air de dignité :
« Ce n'est pas ici , dit-elle , qu'il faut proférer des paroles téméraires que les murs du caveau funèbre répètent avec mépris. C'est en vain que vous cachez sous le
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sourire du triomphe , la douleur qui vous ronge le cœur. C'est votre ennemie qui vous contemple. L'œil de la haine est perçant et n'a pas coutume d'épargner ceux qu'il regarde. C'est pourquoi je veux arracher de votre cœur blessé l'appareil que la vanité y a posé, et le dernier regard que je jetterai sur vous me montrera votre humiliation dans le malheur dont vous êtes vous-même la cause. Encore une fois je veux boire dans la coupe de la vengeance , après quoi le seuil de ce caveau me séparera pour jamais du monde et des temps passés. De même que tous les mortels , le sort t'a vaincue , ô reine ! il a anéanti tes projets avec autant de facilité que ceux du dernier des hommes. Ta force t'a conduite, dis-tu? c'est dans un but bien méprisable. Tu croyais braver le sort , et tu ne voyais pas qu'il t'entraînait avec lui : tu ne t'en es aperçue qu'il t'a fait voir la route que tu avais suivie. Oui, tu t'en es aperçue, quoique tu cherches à le nier , et c'est en vain que tu te places au-dessus de moi. Regarde en arrière. Tu es entrée dans le
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monde ornée de beauté , d'une naissance illustre et des dons de l'esprit ; un héros te donna la main , un vaste empire était à tes " pieds , le bonheur te comblait de ses plus riches faveurs. Mes souvenirs me présentent au contraire une race , illustre à la vérité , mais déchue ; des frères assassinés par toi et l'exil. Ton fils porte la couronne qu'il a reçue de son père ; tes filles ont pour époux des rois ou des princes. Moi, j'ai porté mon infortune dans la maison de Léon Odrowonz. Fugitive , c'est dans une cabane solitaire que j'ai donné le jour à ma fille unique ; j'avais réuni sur cette enfant chérie tous les droits de ma race , tout l'éclat de mon origine. Tu n'eus jamais pour les tiens le cœur d'une mère. Les infantes ne te regardaient qu'en frémissant. Sigismond n'a connu en toi qu'une impérieuse tutrice. Cependant la destinée réunit les deux mortelles ennemies , et le sombre génie de la vengeance et de l'ambition les fit travailler de concert à des projets destructeurs. Et quand ma fille , sur qui je fondais mes vaines espérances , dé-
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daigna ce que je lui oiïrais , trompée par tes artifices , je détruisis le bonheur de sa ■vie 5 et elle ne quitta le cœur endurci de sa mère que pour descendre dans le tombeau. Toi, l'heureuse , l'illustre sur la terre , tu as jeté les brandons de la discorde dans ta propre maison ; afin de contenter les vains désirs de ton cœur , tu excitas la tempête qui fit chanceler la couronne sur la tête de ton fils. Tu fis entrer le meurtre caché dans la demeure de ta race afin de détruire un îieo funeste. Vois combien les routes que nous avons suivies ont été différentes , et cependant nous sommes arrivées au même but. Bannie , souillée dans mon honneur et le cœur déchiré , je suis devant le tombeau de ma fille , d'où une voix accusatrice ne cesse de sortir. Toi, chassée par ton fils , mille bouches prononcent des malédictions après toi. Qu'avons-nous donc à nous envier l'une à l'autre ? La maison du duc Conrad s'écroule, et ta race est éteinte. Le dernier des Sforces fait pénitence dans un cloître pour les péchés de ses ancêtres. En ce lieu repose la fille de l'obscur Léon Odrowonz.
B ORATYNSKI. l8ï
Bientôt le nom des Jagellons sera oublié r et le météore brillant s'éteindra , qui pendant plusieurs siècles a éclairé l'Orient de l'Europe (i). C'est là ton ouvrage , et je t'en remercie : car tu as vengé mes griefs et ceux de mes aïeux. Va maintenant chercher ce bonheur que tu as dédaigné quand tu pouvais en jouir et que désormais tu ne connaîtras plus. Ta vois que, dans ce caveau solitaire , j'appuie ma tête coupable contre le tombeau de ma fille : la tienne continuera à porter fièrement sa couronne»
Mais quand une vie de repentir et la mort que j'appelle m'auront purifiée, la terrible main de la rétribution t'entourera, toi , que la justice humaine ne saurait atteindre. Ton image se distinguera jusqu'aux siècles reculés , au milieu des sombres groupes des vulgaires criminels ; et quand mes fautesseront effacées du souvenir des hommes ,. les malédictions de nos derniers neveux
(i) La prédiction de la princesse de Mazowie s'accomplit. Sigismond-Augustc mourut snns enfans le 7 juiMet 157a, Avec lui s'éteignit le nom des Jagellons.
iSl BORAIYNSKI.
poursuivront la mémoire de Bonne ée Wi-
hn l Maintenant j'ai fini, Reine. Votre
suite fait déjà les préparatifs de votre départ. Quittez pour jamais Anne Odro^vonz (4 le château des Piast. »
Le coursier de Bonne la porta promptenicnt à Olmutz. Mais son cœur était rempli des images les plus funestes. Elle se croyait poursuivie parle jugement du ciel. Le canon qui retentit à son arrivée lui parut son tonnerre. Les trompettes lui semblaient ceux du dernier jour , et les cris de joie de la multitude résonnèrent à son oreille comme des imprécations ou d'amères railleries.
A mesure que Bonne de Milan s'appracb^iit de l'Italie , sa conscience cessa par degrés de faire entendre une voix importune ; et quand elle arriva dans sa principauté de Bari , elle avait repris tout son ancien caractère. Sa première passion avait été la volupté ; l'âge avait remplace cellelà parla soif du pouvoir. Forcée de renoncer à tout espérance de gouverner les hommes ,
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des goûts long-temps oubliés reprirentleui* premier empire sur son âme; et quoique ses charmes fussent flétris, moins encore par les années que par les passions tumultueuses auxquelles elle s'était long-temps livrée, elle ne laissa pas de trouver des êtres assez vils pour rechercher les faveufs d'une femme qui ne pouvait plus donner à ses favoris des places et des dignités , mais qui avait encore de vastes trésors à sa disposition. Au nombre de ces amans se trouva le marquis de Cassano , dont il a été question dans les premiers volumes de cet ouvrage. Depuis son départ de Cracovie, c'était lui qui avait été chargé de l'administration de la principauté de Bari au nom de la reine Bonne , et il avait maintenu avec elle une correspondance régulière et intime. Il passait pour être instruit d'une foule de secrets d'une nature fort étrange et qui étaient demeurés inconnus au reste du monde.
Profondément versé dans le caractère de sa maîtresse, le marquis de Cassano n'eut pas de peine à effacer tous ses rivaux et
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à s'assurer sur elle un pouvoir que rien n'était capable d'ébranler. Ce pouvoir ne tarda pas à devenir si grand que Bonne de Milan , oubliant les filles qu'elle avait laissées dans le nord de l'Europe , fit un testament par lequel elle instituait son amant unique béritier de ses immenses ricbesses. La reconnaissance du marquis ne fut pas <î« longue durée. Il ne tarda pas à céder à l'impatience de se voir possesseur des biens de la reine, afin de les partager avec une compagne plus jeune à laquelle il était en secret attacbé. Comme il songeait aux moyens de bâter le moment auquel tous ses vœux aspiraient , il se rappela le cbâteau ^e Giovenazzo , et se flatta d'y trouver ce qu'il désirait. Ce cbâteau , situé sur les bords •de la mer Adriatique et à l'extrémité d'une pointe de terre qui s'avançait dans les eaux, avait été peu d'années auparavant, et :Sous l'administration du marquis de Cas- «ano , le tbéâtre d'un événement étrange et mystérieux dont nous allons rendre «ompte en aussi peu de mots qu'il nousl ^era possible.
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Peu de mois après la fête donnée par le grand-marécbal Kmita , dans son château de Wysniec , un étranger se présenta au château de Giovenazzo accompagné d'un magistrat de Bari. Cet étranger était porteur de lettres de la dame à qui ce château appartenait et qui habitait un pays éloigné. Ces lettres l'autorisaient à s'y fixer jusqu'à la prochaine arrivée du marquis de Cassano momentanément absent. L'étranger prit en conséquence possession de sa nouvelle demeure , dans laquelle il plaça un grand nombre de malles et d'effets précieux , mais en se contentant des meubles les plus indispensables. Il n'avait point de domestiques. Ihi seul jeune garçon de Giovenazzo, âgé d'environ quinze ans, qu'il avait pris à son service , faisait les commissions dont il avait besoin au dehors , lui apportait ses provisions qui étaient fort recherchées , lui préparait ses repas et se retirait à la chute du jour. Il parlait fort peu et n'aimait pas les questions : aussi quand Giulio lui demanda comment il se faisait qu'un seigneur aussi riche qu'il paraissait l'être n'a-
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vait pas une maison mieux montée , il répondit qu'il n'était pas certain de rester à Giovenazzo, et qu'il ne prendrait de résolution définitive qu'au retour du marquis cle Cassano.
Jamais aucun habitant des environs n'allait visiter le mystérieux étranger. Il paraissait ne connaître personne dans le pays. Nous nous trompons. Tous les trois ou quatre jours, un homme , enveloppé dans nn grand manteau , arrivait à pied de Bari , se présentait au pont - levis du château fiprès que Giuho l'avait quitté , et soupait avec l'inconnu. Giulio remarquait que , le lendemain de ces visites , son maître était plus sombre et moins communicatif encore que de coutume.
[In soir que Giulio avait été retenu plus îard qu'à l'ordinaire au château , il revint chez son père , tremblant d'effroi ; il raconta qu'il avait vu de près l'homme de 'Bari qui venait souper chez son maître, et que c'était bien certainement le diable. Sa pideur était affreuse; une large balafre
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couvrait s a figure ; il avait tenu les discours les plus étranges, disant à Giulio de ne jamais se présenter devant lui si la vie lui était chère , parce que la vue de tout jeune homme lui était insupportable. Il avait ensuite prononcé d'horribles blasphèmes , au nombre desquels l'enfant avait distingué le nom de Mahomet.
Quelques bonnes gens du village crurent devoir dénoncer ces faits au tribunal de l'inquisition ; mais ce tribunal leur répondit de s'occuper de leurs propres affaires, et de laisser les juges veiller aux intérêts de la foi.
Plusieurs jours s'écoulèrent après cette circonstance, lorsqu'un matin Giulio se présenta, selon sa coutume, au château pour y faire son service ; il vit, à son grand étonnement, le pout-levis baissé. Il chercha sou maître et ne le trouva point. Après avoir parcouru la pièce qu'il occupait sans avoir rencontré de traces de sa présence , il allait se retirer, quand il vit se soulever une trappe qui servait d'entrée à de istes
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souterrains , et une vieille femme qu'il n'avait jamais vue se présenta à ses yeux. Ignorant la langue du pays , cette vieille ne put répondre à aucune des questions de Giulio , qui la quitta pour retourner chez son père.
Le bruit de ce singulier événement ne tarda pas à se répandre à Bari, et les magistrats firent entourer le château d'une garde. Cependant le marquis de Cassano étant arrivé le surlendemain, son premier soin fut de se rendre au château , où il eut un entretien long et confidentiel avec la vieille. En revenant , il déclara qu'elle était irréprochable en ce qui regardait la disparition du précédent habitant du château , et qu'elle devait être regardée désormais comme la propriétaire de ce lieu et de ses dépendances. A compter de ce moment, le pont-levis demeura toujours baissé , le château fut meublé, le jardin entretenu; la vieille prit plusieurs domestiques à son service , et ne tarda pas à passer pour une dame étrangère de haut rang qui était venue finir ses jours sous le beau ciel de l'Italie.
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Quoique le marquis ne jugeât pas nécessaire de communiquer aux paysans de Giovenazzo les détails de sa conversation avec la vieille , nous n 'avons pas la même raison pour les laisser ignorer au lecteur. Nous lui apprendrons donc que la mère Ursule dit au marquis qu'elle était arrivée dans l'espoir de retrouver ses anciens amis , le docteur Monti et Assano , mais qu'en entrant au cliâteau le spectacle le plus horrible avait frappé ses yeux. Près d'une table dressée et d'une caisse remplie de rouleaux d'or, le docteur était étendu sans vie percé d'un coup de poignard , tandis qu'à ses côtés le Turc se roulait dans les dernières convulsions d'une épouvantable ago- DÏe. ISe pouvant s'accorder sur lepartagedes trésors qu'ils avaient reçus pour le prix de leurs crimeSjle docteur avait administré àsoEi confident un de ses infaillibles poisons, tandis qu 'Assano, ignorant encore qu'il portais la mort dans ses veines , avait immolé Monti à sa cupidité. Ursule, afin de dérober la connaissance de ce tragique événement à tout le monde, avait porté les
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deux corps dans le souterrain et avait soigneusement lavé le plancher avant que le jour ne parût.
Ce fut donc à Giovenazzo, chez la mère Ursule, que le marquis de Cassano se rendit afin d'implorer son secours pour qu'elle le délivrât des soins trop pesans que lui imposait une maîtresse surannée. C'était contre sa bienfaitrice qu'Ursule devait tourner ses armes; mais la reconnaissance n'est pas la vertu des gens de son espèce : un matin la. veuve de Sigismond le Vieux fut trouvée sans vie dans sa chambre, et la terre se hâta de couvrir les traces du crime qui avait abrégé ses jours.
Les fondés de pouvoir du roi d'Espagne s'étant présentés pour prendre possession de la principauté de Bari, le marquis de Cassano se rendit chez la dame du château de Giovenazzopour lui annoncer qu'il allait quitter le pays et qu'elle serait obligée d'en faire autant. Il lui proposa de l'accompagner. Us partirent à l'entrée de la nuit. Arrivés sur le bord de la mer, le mar-
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quis profita de l'obscurité pour la conduire par des chemins détournés dans le même souterrain obscur où elle avait précipité ceux qui jadis avaient participé à ses crimes.