RÉSOLUTION
Toi qui t’es fait une puissance Avec ton rire ex-abrupto (3), Je reviens, frère, à l'ignorance,
A l'ignorance du berceau.
Tu sais donner, Francois, mon frère, Le croc-en-jambe à la raison (4); Converse-t-on de chose austère :
Te voilà prêt muet démon.
On s’attendrit, on s’émerveilie:
Toi, tu surprends, je ne sais où, Le mot imprévu qui réveille Le rire déchaîné du fou.
Puis ton âme se replie,
Car deux hommes luttent en toi, L’un étincelant de folie,
L'autre sage, bien plus que moi, —
Que moi, doté du nom de sage, Au front austère et soucieux.
Triste sagesse, qu’à mon âge On ait l’air défleuri d’un vieux !
(1) François de La Morvonnais, frère aîné du poète, né au Bas-Champ, en Pleudihen, le 17 mai 1797, mort à Saint-Malo le 1er janvier 1845. — Exerça la profession d’avocat.
(2) Gette pièce n’est pas datée, mais la place qu’elle occupe dans le Recueil des Solitudes nous la fait rapporter aux premier: mois de 1832.
(3) Le rire voltairien. François de La Morvonnais appartenait, par son éducation, qu'avait dirigée l'oncle Toullier, à la génération du xvrie siècle, sceptique et gouailleuse.
(4) Est-il besoin de faire remarquer le pittoresque de cette expression, formule même du sarcasme voltairien? François de La Morvonnais ne craïgnait rien tant que de paraître dupe — des autres et surtout de soi. Cf. dans notre thèse principale (H. de La Morvonnais etc. Appendice II) la lettre si curieuse qu’il écrit à
son frère, le 9 mai 1834.
Tu soufflais sur les vains nuages Qu’amoncellent nos passions; Et moi d’orages en orages, J’égarais mes pas vagabonds.
Le ciel me fit cette nature :
Le chagrin sut trouver en moi Une opiniâtre pâture (1), Béni soit le ciel et sa loi!
Il faut, frère, que je te fasse
Ma confession : Voici Dieu
Qui m’aborde; mon âme est lasse.
Je serai dévot avant peu (2).
Dévot? Non pas, j’ai voulu dire Croyant; dévot te fait effroi (3).
Mon cœur aura ce qu’il désire, Je m'humilierai dans la foi (4).
Aux orages de ton poète,
La foi doit porter le grand coup.
La volonté de Dieu soit faite !
Ce mot est le terme de tout.
C’est triste chose que le doute, Long travail des esprits ardents, Dis-moi donc où trouver ma route Parmi tant de cris discordants? (5).
{1) Hippolyte de La Morvonnais est l’enfant de Rousseau, dès l’abord voué au malheur, — le type même du héros romantique, — tout comme son frère est le fils de Voltaire, toujours prêt à railler.
(2) L’um des motifs pour lesquels La Morvonnais se convertit fut donc le besoin de repos intellectuel.
(3) Le mot « dévot » devait tout naturellement évoquer à l'esprit de François l’image de Tar tuffe. ,
(4) L’orgueil, le défaut de soumission aveugle aux enseignements de PEglise était ce qui retenait Hippolyte loin de la foi. I lui fallait avant tout, — s’il voulait vraiment revenir à sa croyance première, — renoncer à son sens propre, «s’humilier ».
(5) Nous avons déjà dit l'angoisse de La Morvonnais en proie au scepticisme,
ES
Celui-ci par ici vous pousse,
L'autre par là, — que sais-je, moi?
Oh! que c’est chose bien plus douce D’écouter l'hymne de la foi.
On écoute la foi qui chante,
On la suit libre de douleurs, Comme le ruisseau suit sa pente, Comme le colibri les fleurs.
Ne dis point : « Il cède à sa femme, Le cotillon prend le dessus. » (1)
Je ne cède à rien, qu’à mon âme Qui dans ce chaos ne voit plus,
N’aperçoit plus que cette étoile Qui brilla, divine clarté, Quand la terre étendit sa voile Sur la mer de l’éternité (2).
Le temps est venu; je vais, frère, Pacifique et religieux, Chercher, catholique sincère, L’antique parole des cieux (3).
Désormais, je veux à la messe Aller (4); le ciel reprend ses droits.
Touché d’une sainte tendresse, Je ferai le signe de la croix.
Comme A. de Musset, comme les autres «enfants du siècle », il soufïre de ne pouvoir se guider à travers les contradictions des systèmes philosophiques. Il appelle de ses vœux la certitude dogmatique.
(1) Ferons-nous remarquer la trivialité rude, mais très expressive de ce vers ? Ce n’est plus un auteur qui écrit, c’est un homme qui parle.
(2) Strophe assez obscure. Elle fait sans doute allusion à la venue sur la terre du
- Christ, divine étoile.
(3) C’est-à-dire essayer de retrouver la croyance traditionnelle. (4) Depuis qu’il s'était éloigné du catholicisme dogmatique, La Morvonnais avait cessé de prendre part aux cérémonies cultuelles. Il avait même, dans les
ES
Le soir, suivant la loi prescrite,
Je donnerai mon cœur à Dieu
Et je laverai d’eau bénite
Mon front aux portes du saint lieu.
Quand passera le viatique,
Mon genou, sans respect humain, Fléchira sur la borne antique
Ou dans la poudre du chemin.
Je veux que sur le roc sauvage La croix décore mon tombeau, Et la croix du pèlerinage
Me fera tirer mon chapeau (1).
Voici la chose difficile :
Aller au confessionnal.
Dieu console dans cet asile; Mais l’orgueil v pêtit grand mal.
Persistons : je vaincrai peut-être.
Là, n’est point un homme, mais Dieu.
Puis, de là, je m'irai repaître
Aux blanches tables du saint lieu.
Aussi, mon frère, ton poète
A toujours cru sans le savoir (2); Mon âme priait, inquiète, Quand notre avenir était noir.
Avouons plus : dans notre chambre,
Lorsque les murmures du vent
premiers temps qui suivirent son retour de Paris au Bas-champ, affiché son mépris de toute pratique religieuse et tourné en ridicule la foi des simples.
(1) La Morvonnais n’entend donc pas sè contenter d’une religiosité vague; il prétend être un catholique fervent.
(2) Oui, comme nous l'avons déjà dit, Hippolyte de La Morvonnais, nature féminine, était croyant d’instinct.
AD yE
‘ Attristaient les nuits de novembre, J’eus peur du démon bien souvent (1).
Ainsi donc, vogue ma galère
Sur l’océan religieux.
Gloire au nouveau jour qui m’éclaire, Naviguant au souffle des cieux.
L'humanité marche. A l'orage Succède un riant horizon.
Et la foi pieuse encourage
La liberté de la raison.
Je ne serai point rétrograde, L'avenir aura mes amours :
« Le ciel te lance hors de rade,
« Dirai-je au monde : va toujours. »
Je dirai : « Noble esprit de l’homme, Marche, poursuis ton examen;
Dieu te conduit par la main, comme Le premier né d’un doux hymen (2). »
D'abord, frère, tu pourras rire De voir ton poète chrétien.
Et puis tu te prendras à dire :
S’il se fait heureux, il fait bien.
Mais je suis un homme si triste | Dans mes projets rien n’est certain.
Fasse le ciel que je persiste.
Serai-je le même demain? (3) (Solitudes, LIV. Inédit.)
(1) Aveu piquant dans sa naïveté. La Morvonnais reconnaît ingénument que la crainte de l’enfer fut pour quelque chose dans sa conversion.
(2) Nous avons en ces trois strophes un écho des doctrines religieuses de l’ Avenir, du catholicisme libéral de La Mennais.
(3) 11 devait s’écouler un an encore, avant que nôtre poète revint définitivement