‹ Hippolyte de la Morvonnais: Œuvres ChoisiesChapitre 14 sur 57 · VI.— Le PETIT PATOUR · texte numérisé non relu

VI.— Le PETIT PATOUR

Et tandis que dormait notre douce malade, J’allai, le long des mers, faire une promenade.

Et le ciel était pur, mais notre vieux château (2), Tourmenté par les vents, grondait au bord de l’eau.

Car le vent emportait l’armure granitique Du géant pièce à pièce et sa ceinture antique.

De rage et de douleur, le guerrier mugissait, Et le vieil océan à ses pieds bruissait.

C'était une harmonie à faire pleurer l’âme, Et trembler à la fois. — Je songeais à ma femme,

Qui, comme moi, maudit les Huns dont les marteaux, Du géant décrépit, disloquent les grands os,

Ma femme qui s’attriste et qui baisse la tête Devant l’homme cruel bien plus que la tempête (3),

Qui se remit hier dans son lit de douleur, Et dont l’âme est toujours une céleste fleur,

Une fleur qui, sans cesse ouverte à la rosée (4) Du ciel, est patiente, et douce et reposée.

à l'Église. La publication de l’Encyclique Mirari vos et la condamnation de La Mennais, par Grégoire XVI arrêta quelque temps Hippolyte sur le chemin de la foi. (D. de Marzan à l’abbé Houet, 25 avril 1833; RousseL, La Mennais, IL, 38.)

(1) Pièce non datée. Peut-être du début de 1832, comme la précédente. (2) Le vieux château du Guildo.

(3) Allusion aux « Vandales » si vigoureusement stigmatisés par Montalembert, ces « démolisseurs », comme parle notre poète (Revue Européenne, mars 1834, p. 677), qui couraient les provinces et en particulier la Bretagne, pour raser les monuments d'autrefois et faire de l'emplacement, où s’élevait une merveille gothique, un terrain de rapport. Les « Vandales » s'étaient attaqués au vieux château du Guildo, mais

le « géant » avait résisté à leurs coups.

(4) Thébaïde des Grèves. Édition posthume, p. 37. : Fleur que toujours le ciel baigne de sa rosée, Gette âme est patiente, etc.

node

J’allai donc prendre l’air au front du cap rocheux, Et mon cœur s’agitait, inquiet et fâcheux;

Et je disais en moi : C’est assez de souffrance, Le ciel ne me veut pas donner ferme espérance.

Ce qu’il donne aujourd’hui m'est enlevé demain, Et pourtant, j’ai toujours mon crucifix en main.

Je me suis fait dévot. Rarement aux prières Je manque, et mon sentier est encombré de pierres.

Plus d’un se rit de moi, car je changeai d’avis. Et voilà donc les biens, que j'ai tant poursuivis!

Que penser du Dieu bon, si, quand l’âme est croyante, A chaque heure du jour, il la fait larmoyante.

OR ! nul n’est plus que moi malheureux sur la terre ! — Et je suivais toujours le sentier solitaire.

Et je vis un pâtour (1) qui paissait des brebis, Enfant tout délicat qui n’avait pas d’habits.

Il tremblotait de froid et chantait un cantique Aux crevasses d’un roc. — Moi, de l’enfant rustique,

Je m’approche et lui dis : Enfant, que fais-tu Là? — Je garde, me dit-il, mon troupeau que voilà.

— Mon beau petit pâtour, où demeure ta mère? La vague le couvrit de son écume amère.

Et l'enfant tremblotait plus fort, et je posai Un coin de mon manteau sur son corps tout glacé.

— Mon bon petit pâtour, où donc est ta chaumière? — En entrant au hameau, Monsieur. c’est la première,

(1) Nom vulgaire du berger, dans les campagnes bretonnes.

Au hameau que voilà grimpé sur ces rochers, Et d’où l’œil tout autour peut voir trente clochers.

— Tu souffres bien du froid, bel enfant de Bretagne? — Que voulez-vous, Monsieur, c’est mon pain que je gagne.

— Ces moutons sont à toi? — Mon sort n’est pas si beau. Pour le compte d’autrui, je garde ce troupeau.

— Enfant, que fait ta mère? — Elle est toujours malade. — Et ton père? — Il est mort, tombé de la cascade.

— Qui prend soin d’elle, enfant? — Monsieur, c’est le bon Dieu D'abord, et puis encor les braves gens du lieu.

— Sont-ils riches, ces gens? — Ce sont tenants de ferme, Pauvres, mais, grâce à Dieu, d’une santé plus ferme!

— Tu n’es pas seul enfant. Or, combien êtes-vous? — Monsieur, nous sommes six, et nous nous aimons tous.

— Qui vous nourrit? — Mes sœurs pêchent des coquillages, Et d’ailleurs, nous allons quêtant par les villages.

— Et votre mère, enfant, souffre-t-elle avec fiel? — C'est un péché, Monsieur, l’en préserve le ciel!

— Mais, lorsque le sommeil ne clôt point ses paupières, Que fait-elle la nuit? — Elle dit ses prières.

Je quittai cet enfant, tout effrayé de moi.

Oh! que j'étais petit devant sa grande foi!

Cet enfant en sait plus que moi sur l’existence. Savoir vivre est savoir souffrir avec constance.

Où prit-il sa science? II la reçut de Dieu

Par sa mère, au grabat, ange dans ce bas-lieu !

Un coup de vent plus fort chassa l’écume amère. En marchant, je songeais à cette forte mère.

SAONE Je disais : la science est toujours sous nos yeux,

Baissons-les, comprenons, et nous serons pieux.

Et dans le creux du roc, sa niche granitique,

J’entendais le pâtour poursuivre son cantique.

Le dimanche arriva, jour précieux et doux.

Dès l’aurore, il était dans l’église à genoux.

Quand vous murmurerez, pris d’ennuis téméraires, Prenez ces simples vers, et méditez, mes frères (1).

(Thébaide des Grèves, p. 49.)

VIT. — FaATIGuE Val, 97 juin 1832.

Quand j'étais petit, ces paroles Sortaient de mon cœur enfantin, Vives de foi, quoique frivoles :

« Moi grand, disais-je, mon destin

« Sera plein d’éclat et de gloire;

« Dans un esquif d’or et d’ivoire

« Je voguerai sur l’océan;

« J'aurai des chevaux et des armes,

« Et galoperai sans alarmes « Aux falaises du mont géant (2).»

(1) Le petit pâtour est l’une des poésies de La Morvonnais qu'ont le plus admirées les critiques. M. Tiercelin, rapportant l’opinion de Charles Monselet sur ce morceau, écrit: 11 (le petit pâtour ) a mérité cet éloge, inscrit à la première page de l’exemplaire de la première édition de la Thébaïde que je possède : « Lire, à la page 49, l’adorable pièce intitulée : le petit pâtour. Vers d’honnête homme et de chrétien. Charles Monselet ». — «Le.sceptique nantais, devenu bien parisien, ajoute l’auteur de l’étude sur l’évolution poétique de La Morvonnais, n’a pu contenir son émotion à la lecture de ce simple poème. » (TIERCELIN, Hermine, 20 août 1908, p. 224.)

(2) Tout jeune, La Morvonnais aspirait déjà à la renommée : rêves puérils de gloire militaire et chevaleresque !

Bientôt arriva la jeunesse : S e à Je passai de l’aube au matin;

L’étroite main de la richesse

A mes désirs mettait un frein;

Je n’eus ni chevaux, ni carosse,

Ni fusil portant sur sa crosse

Or, ciselure et diamants;

Mais j’eus des ardeurs, j’eus des rêves

Qui me poursuivirent sans trèves.

J’eus d’inénarrables tourments (1).

J’eus la douleur de voir les hommes, De mes maux rire, et se jouer De mon cœur, comme avec des pommes.

L’enfant qui vient de dénouer La sévère entrave du maître (2):

Il court par le verger champêtre, : Sous son pied écrasant les fruits; Et sa mère rit, indulgente; Et moi j'étais dans la tourmente, Et l’on riait de mes ennuis (3).

Alors j’éprouvai des tortures

Que je voudrais décrire en vain (4); J’offrais de sanglantes pâtures

Au bec dévorant du chagrin; Devant moi béaient des abîimes:

Des dégoûts, des dédains sublimes

(1) Hippolyte, comme ceux de sa génération, fut atteint du mal du siècle. On sait que, pendant son séjour à Rennes, de 1820 à 1824, sa mélancolie, —sa neurasthénie, dirions-nous aujourd’hui, — devint telle, qu'il faillit se suicider.

(2) Image neuve et pittoresque.

(3) Quel homme mûr prend au sérieux les vagues souffrances d’un adolescent? Ce sont pourtant de vraies souffrances.

(4) Douleur d’être méconnu : grande douleur des jeunes gens sensibles.

RARE ne

De mes lèvres tombaient parfois, Comme on voit tomber du nuage

L'éclair, réveillant de l'orage

Les grands murmures dans les bois.

Voilà qu’enfin, la paix me touche,

La paix divine : jusqu’à quand?

Mon eri n’a plus rien de farouche,

Mon cœur sous un poids suffocant

Ne halète plus : je respire;

Terrassé, je puis presque dire

Que j'ai la foi, que le bonheur

N'a plus pour moi de coup d’œil louche (1); Voilà qu’enfin la paix me touche,

Ta paix : jusques à quand, Seigneur?

(Solitudes, LXVI. Inédit.)

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