LIGA
Tout s’en va, mon cher ange, avec le flot des jours: L'homme voit au tombeau descendre ses amours Et ses espoirs les plus superbes.
Tu me tombas alors, des trésors du Seigneur, Comme un épi doré que trouve le glaneur (1) Dans un champ dépouillé de gerbes.
Ton fracas me rappelle à de charmants tableaux, Aux jours, où je faisais retentir mes sabots Sur le parquet large et sonore.
J’eus une mère, enfant, un père, comme toi, J’eus une aïeule aussi qui cultivoit ma foi (2), Bien-aimés que je pleure encore.
J’éveillais le logis avant le point du jour.
Toute bouche pour moi n'avait que miel d’amour, Que caressantes gronderies.
De mon humeur fantasque on craignait les courroux (3); Et j'aurais. en jouant, toujours aimé de tous, Brisé glaces et pierreries.
Sur mon front de cinq ans, j'avais toujours des fleurs, Le temps, comme une plume, emportait les douleurs Et de mon corps et de mon âme.
Une rose en avril me jetait en transports; De la vie, en mes sens, abondaïent les trésors; Je voltigeais comme une flamme (4).
Tel qu’un rayon de mai, tous ces trésors ont fui; Les heures de santé sont rares aujourd’hui :
(1) Image neuve et charmante.
(2) Il faut pardonner quelques naïvetés aux poètes.
(3) La Morvonnais ne devait jamais dépouiller cette « humeur fantasque » : Vhistoire de sa vie le montre assez.
(4) Nous avons déjà noté plus haut l’aptitude d’Hippolyte à ressentir les impressions les plus diverses. Mais, comme chez la plupart des nerveux, elles ne pénétraient pas en lui très profondément. La nouvelle impression effaçait l’autre.
Br
Il a neigé sur la montagne (1).
Mais j'ai pour me charmer, ma lyre, don du ciel; J'ai l'amitié, ce vase aux flots d’or et de miel; Mais j’ai la mer et ma Bretagne.
J'ai la vieille Bretagne, avec ses bruits si beaux,
Ses maisons du Seigneur au milieu des tombeaux, Comme des mères de familles
Assises au mileu de leurs enfants aimés,
Au soir d’un de ces jours où les cieux allumés Ont chauffé le fer des faucilles (2).
J'ai les amis venant, en automne, au manoir (3), J'ai, devant le foyer, les lectures du soir (4), Et l’étude des saintes choses :
J'ai, quand le vent gémit dans le long corridor, La prière dans l’ombre et de beaux songes d’or Sur la couche où tu te reposes.
A Mordreux, 1833 (5).
(Thébaïide des Grèves, p. 69.)
(1) M. Tiercelin (Loc. eit., p. 225) admire avec raison «ce beau cri de mystère ».
(2) La Morvonnais sait trouver les comparaisons neuves et poétiques.
(3) Le châtelain du Val offrait à ses amis une large hospitalité : des personnes qui furent reçues au manoir, qu'il suflise de nommer Paul Quemper, de Marzan, Duquesnel, Maurice de Guérin... combien d’autres ! Les de La Villéon ne voyaient pas d’un très bon œil ces descentes d'invités à la T'hébaïde des Grèves. Le patrimoine des La Morvonnais, qui n’était pas considérable, en subissait trop le contre-coup. D'autre part, tout le temps que duraient ces visites d'amis, Mme de La Morvonnais était quelque peu négligée par son mari qui préférait à la compagnie de sa femme, intelligente mais pratique, celle de ses hôtes — intellectuels ou rêveurs. Ceux-ci partis, Hippolyte n’aspirait qu'après leur retour... D’assez gros nuages durent voiler bien souvent le ciel du Val.
(4) C'était le plus ordinairement Me de La Morvonnais qui faisait la lecture.
(5) Sainte-Beuve trouvait délicieuse de vérité la pièce « à l'Enfant », qu’il a citée tout au long dans la Revue des Deux Mondes, du 1e novembre 1838, et qu'il a reproduite au tome ÏT de ses Premiers Lundis, p. 368.