X. — CRÉPUSCULE
Ecrit le 2 et 5 novembre, sur la côte, depuis Le bois (1) jusques à Quatrevanur
Le lendemain, c'était le soir de la Toussaint, D'une écharpe de deuil l’univers était ceint. Pâle était l'Océan, les nuages grisâtres.
Je voyais au hameau rentrer les petits pâtres Avant l'heure où s'éteint la lumière du jour,
Heure exquise aux regrets de qui rêve d'amour.
La côte se faisait déserte;
Le vent murmurait au lointain,
Et près de sa hutte couverte D'’ajonc, de bruyère et de thym, Le douanier laissait, de la plage, Errer ses yeux vers le village, Debout sur le cap isolé.
Le vent soufflait dans la falaise,
Et mon cœur sentait grand malaise, Sous ce ciel terne et désolé.
Et j'entendais partout une voix de mystère Crier : hélas!
Et des morts, seul, perdu sous le ciel sohtaire Tintait le glas.
Il me vint brusquement des pensers de jeunesse A ces accords;
Et mon cœur se plongeait au lac de la tristesse, Songeant aux morts.
Et mon œil suivit les volées
Des corbeaux regagnant les bois;
Et leurs voix éclataient mêlées
Aux glas des morts. — Sous une croix
(1) Le bois du Val.
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Qu'on éleva près du rivage
De la mer, sous un cap sauvage (1) Où l’on enterra vingt noyés,
Je m’assis, écoutant. — Encore Le glas monotone et sonore Frappa mes esprits effrayés.
Et je m’enfuis par les villages
Qui tous étaient silencieux :
Les chrétiens offraient les hommages De leurs soupirs religieux
Et du chapelet salutaire
A ceux qui dorment sous la terre,
À ceux qui requièrent secours
Dans les flammes du purgatoire, Criant, du fond de leur nuit noire, Vers le soleil des divins jours.
Donc les portes étaient fermées Dans les hameaux où l’on priait:
Et les pelouses embaumées
Où dimanch: encor on riait
En formant des danses légères, Étaient couvertes de fougères, Débris des plaisirs effacés.
Le vent y pleurait funéraire :
Alors rien ne put plus distraire
Mes yeux sous le deuil affaissés.
Et je m'’assis, pensif, sous le pied d’un vieux chêne : Hélas ! Hélas !
Et j’écoutais, des morts, à l’église prochaine, Tinter le glas!
(1) Edition posthume : .… près du rivage A la crête d’un cap sauvage.
Er
Et je me mis encore à penser au jeune âge, Blondes amours, Uu bûcheron sortit d’un bois du voisinage
Chargé de jours.
H marchait, le vieillard, sa face était piense; Et je lui dis :
« Dieu vous veuille appeler, âme laborieuse,
En paradis ! »
Posant là son fagot, le vieillard me regarde : « Pour les défunts
« Prions, et que les vœux que notre cœur hasarde « Soient des parfums,
« Soient des parfums pour eux aussi doux que la brise + . ‘
« Du mois de mai.
« Je rejoinmdrai bientôt, moi, que le travail brise,
« Ceux que j’aimai.
« Mais peut-être avant moi, le vent de mort, jeune homme, « Doit vous flétrir.
Les défunts font appel; priez donc pour eux comme « Devant mourir. »
Il reprit son chemin, le vieillard solitaire. Alors passa
Une fille charmante aux regards de la terre, Qui s’effaca
Derrière les buissons des jardins du village,
Comme un rayon, Qui, dans nos rêves d’or se glisse, quand vient l’âge
D'illusion.
Et mes songes encor se coloraient de rose; Hélas ! hélas!
LORS La cloche qui jamais, en ce jour, ne repose, Tintait ses glas.
Puis je vis un enfant, angélique figure :
Il sanglotait.
Les fleurs des champs encore ornaient sa tête pure; Il s’arrêtait.
Il écouta tinter la cloche larmoyante; Puis s’enferma
Dans un logis désert, lui, vision riante Qui me charma.
Et la lune apparut au levant des cieux ternes, Comme aux cités,
D'un funèbre convoi les flottantes lanternes, Mornes clartés.
Elle blanchit la lande, et les toits du village, Et les ormeaux,
Et les chênes, livrant leur aride feuillage Au vent des flots.
Elle blanchit la mer, et la longue vallée, Et les tombeaux Qui verdissent l’entour de l’église isolée, | Port en nos maux.
J’entrai dans le village et je longeai les portes Des villageois:
Et partout j’entendis, pour les morts et les mortes,
Gémir leurs voix.
Maints d’entre eux soupiraient en disant le rosaire : Hélas ! hélas !
Et la cloche, faisant échos à leur misère,
Tintait ses glas.
LOAAMET
Et je m'agenouillai, tout débordant de larmes : Pour les chers morts
Je priai sur le seuil d’un vieux couvent de Carmes (1), Seul sur ces bords.
(Thébaide des Grèves, p. 145.) (2)