XIII. — LE VAL DE L'ARGUENON
La douce Thébaïde
Dont plus d’un siècle ride (1) Les toits déserts,
Nid d'amour sur la terre
S'élève solitaire
Au bord des mers.
Une ferme de chaume Couverte, humble royaume Où va rêvant Le fermier, au dimanche, Sous un lierre se penche
Et rit devant.
Deux chiens dans les cours veillent, Les pâtours s’émerveillent Voyant fleurir, Fraiches sur Îa terrasse, Fleurs que brise n1 glace Ne peut flétrir.
Quand la nuit se fait noire, Les troupeaux viennent boire Dans un étang,
Où le peuplier vague, Que jamais fer n’élague, Bruit flottant.
(1) D’après M. le doyen Tréguy, curé de Matignon, le manoir du Val, — la douce Thébaïde, — remonte au xvie siècle. Il avait été bâti par Amaury Gouyon, baron de La Moussaye et par son fils Charles, l’auteur des Mémoires. Pendant la guerre de Sept ans, les Anglais le brûlèrent. Il n’en resta que les murs et l'aile de l'Ouest qui aboutit à la chapelle. Le 15 octobre 1777, le château passa des mains de M. de Boisgelin, son propriétaire d’alors, en celles du « haut et puissant Pierre-Anne-Marie de Chateaubriand, vicomte du Plessix ». C’est aux Chateaubriand, que le 25 prairial an IX, M. de La Morvonnais, le père de notre poète, acheta le Val (A. TréGuy, Le Guildo, Annales de la Société historique et archéologique de Saint-Malo, 1909, p.150 et sq.)
PUAOE
Et, comme une laveuse, La lune y vient rêveuse Mirer son front (1).
Je vois ces douces choses Assis parmi les roses De mon perron.
Et l’enfant rit et joue Sur l’herbe ou dans la roue D'un char brisé.
Et la vague lointaine, Mine, voix incertaine, Le cap usé...
Au jardin, plus d’abeille;
Le colombier sommeille Silencieux ;
Hommes, troupeaux, tout rentre
A ce toit, pour vous (2) centre D’amour pieux.
Dieu prend soin d’une mousse :
Or dans la maison douce Rien n’est changé.
Des anges tutélaires, Durant l’hiver, mes frères, M’'ont protégé.
Blanc ramier de concorde Qu’en sa miséricorde,
Dieu m'a jeté,
(1) Encore une image originale.
(2) Cette pièce est adressée à ses amis, qui, depuis quelque temps, ont quitté le Val,
LT
Ma femme si malade Boit à votre cascade, Flots de santé.
L'enfant dont le sourire
Vous plait tant à décrire Parle charmant,
Et sa bouche sonore,
De mille astres décore Mon firmament.
Mes serviteurs fidèles Gardent mes hirondelles, Qui dans leurs nids Gazouillent dès l’aurore.
Frères, nos murs encore Seront bénis.
Car la hutte au village
Où l'oiseau qui voyage, Cher au Seigneur,
Pend sa couche de terre,
S’endort dans le mystère D'un saint bonheur.
Suspendez-donc, mes belles Mes douces hirondelles, Vos nids aux coins De mes vieilles fenêtres :
A vous l'amour des maîtres Et tous leurs soins.
Amis, sous ma terrasse, Tout rêveur, je repasse, Aux feux des soirs,
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Mes jours semés d’alarmes, Mes nuits pleines de larmes, Et mes espoirs.
Et ta grâce me touche, Seigneur, miel sur ma bouche; Mon cœur répand Des pleurs, noyant ma vie,
Fontaine d’or, ravie
Au noir serpent.
Voyant ma femme fraiche Et l'enfant sur la brèche Du mur croulant, Et mes nids d’hirondelles, Mon hymne à tire d’ailes Monte brûlant
Vers le Dieu qui pardonne,
Vers le Dieu qui me donne Tous ces trésors:
Et J'écoute la brise
De la mer qui se brise
Calme à mes bords.
Oh! le val sous la lune Chante comme la dune D'où, s’élevant Vers le ciel, l’alouette Mélodieuse jette
Sa voix au vent.
Et le peuplier tremble Sur l'étang dont l’eau semble
Sourire aux cieux.