XXVI. — SOoNNET
Oh ! j’ai beau me vouloir distraire, ce n’est qu’elle, Elle seule, elle en tout ! Je l’entends, je la vois Dans les poiriers en fleurs, dans la pauvre nacelle Qui rentre au jour tombant dans le port villageois.
Que je suis heureux d’être aux lieux, où la fidèle, La délicate forme, obéissant aux lois
De la mort, sans murmure, a, pieuse hirondelle, Fui vers le ciel avec une plainte en sa voix.
J'écoute ! Vents des mers, vous avez de la plainte Dans vos vagues soupirs. Elle, ma blanche sainte, Aimait à vous ouir sur les caps avec moi.
Oh! Val de l’Arguenon, je la sens en toi-même, Je l’aime en ta nature, et ta beauté suprême Eveille dans mon âme et la force et la foi.
(Inédit. Communiqué par M. de la Blanchardière.)
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Voilà ce qui m'arrive, à moi qui vous parle. Désireux de m'’instruire, j'ai, dans ce dessein, quitté quelques instants ma chère solitude, et reparu parmi les hommes. Mais je n’ai entendu que des voix confuses et suis rentré dans mes déserts tout aussi savant qu'avant mon excursion.
Je me suis dit alors : « Me voilà encore réduit à mes pauvres forces : ici, du moins, l’amour de l'esprit ne m’arrêtera point dans la recherche de la vérité. Voyons d’abord : Qu’ai-je remarqué dans le monde? Le siècle rejette-t-1l le Romantisme ou semble-t-il le désirer? — Il le désire vivement. Le Romantisme même semble l’impérieux besoin littéraire du siècle.
Où sont les partisans du Romantisme? Est-ce parmi les partisans du philosophisme? Certes non : les héritiers de la philosophie frivole et usée de Voltaire sont les ennemis les plus acharnés de la naissante littérature.
Serait-ce parmi les partisans de l’ancienne constitution de la France ou du principe religieux exclusif? — Ce n’est point encore là tout à fait. Cependant cette seule politique, sans accepter toutes les opinions de la nouvelle école littéraire, la voit s’élever avec plaisir (1), parce que la lyre de la muse romantique est profondément religieuse (2).
Ne serait-ce point alors parmi la nouvelle génération de la France? — C’est là même.
Or quelle est la base des opinions de cette génération si ardente dans sa marche assurée vers l’avenir? L’éclectisme, c’est-à-dire le choix résultant de deux principes rivaux.
Ainsi, d’après cela, nous devons croire qu’il y a de l’éclectisme dans la littérature romantique. Tâchons de découvrir cet éclectisme.
les termes à la lois synthétiques et vagues où se résument des sentiments en voie de formation, a fait boule de neige depuis son origine » (Essais de psychologie contemporaine, I, 134, édit. définitive. Paris, Plon, in-16, 1901).
(1) Cest là une vue très juste que les critiques d’aujourd’hui ont bien des fois reprise.
(2) La religion romantique était surtout la religiosité.
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D'abord, revenons sur nos pas et sachons encore qu'est-ce que l’éclectisme. C'estle choix résultant de la comparaison de deux principes rivaux. Ainsi, pour qu’il y ait éelectisme dans la littérature nouvelle, il faut qu’il y ait eu deux principes dans la littérature ancienne ou classique.
Combien la littérature ancienne compte-t-elle de genres? Deux genres qui embrassent tous les autres : le genre pompeux, que j'appellerai genre épique , et le simple que je nommerai genre comique (1).
Sur quelle base repose le genre épique? Sur la beauté idéale ou pure. Quel est l’objet du genre comique? La peinture de l’homme tel qu'il est, avec ses passions et ses ridicules.
Qu'est-ce que la beauté idéale? C’est la peinture de l’homme tel qu'il devrait être, tel que le génie en conçoit l’image d’après les inspirations du ciel ou d’après une vague réminiscence d’un état primitif, éternel regret de l'âme humaine. La beauté idéale se lie à Dieu, par conséquent elle entre dans l’idée de l'infini, dans le principe religieux pur.
Le genre comique étant la réflexion circonscrite de l’homme sur son être, rentre dans l’idée du fini ou du principe d'humanité pure. Nous retrouvons donc encore ici nos deux idées constitutives de l'intelligence humaine.
L'idée de l'infini s’emparant la première de l’intelligence des hommes, la première littérature dans l’ordre du temps a dû être la littérature épique. L’histoire de tous les peuples vient appuyer cette assertion. La littérature comique vient ensuite (2).)
(1) La formule employée par La Morvonnais n’est peut-être pas très heureuse, mais l’idée ne manque pas de justesse, s’il est vrai que l’on trouve dans Pantiquité, parfois distinctes, d'ordinaire, quoi qu’en dise plus bas notre auteur, fondues ensemble — deux sortes de littérature : la littérature d’imagination et la littérature d’observation.
(2) Cf. Préface de Cromwell, édit Souriau, p. 214 : «Les temps primitifs sont lyriques, les temps antiques sont épiques, les temps modernes sont dramatiques ». — Paul Bourget, s’exprimant avec plus de précision, écrit : «Quand la littérature d’une nation débute, que rencontrons-nous? La poésie épique et lyrique, celle qui aperçoit la vie humaine à travers le mirage d’une exaltation. C’est seulement sur le tard de cette
Ces deux genres ont jusqu'ici marché séparés à travers les temps, comme les deux principes qu’ils représentent. Le siècle est venu d’en faire la fusion : aussi s’opère-t-elle chaque jour.
Le Romantisme unissant les deux genres épique et comique exprime complètement la nature et la société (1).
Car, qu'est-ce que la société? Un flux continuel de misères et de grandeurs, d’actions sublimes ou de passions ridicules, de sottises et de perceptions du génie. Orle Romantisme unissant les genres distincts du elassicisme, offre dans un seul ouvrage ces divers tableaux.
Ainsi nous pouvons définir le romantisme : L'expression complète de la nature et de la société, deux choses dont le classicisme par la division des genres n’offrait que des tableaux séparés (2).
Sile Romantisme est comme l’ancienne littérature l'expression de la société, il doit nécessairement en réfléchir l'esprit et les passions. |
Or quels sont les passions et l’esprit de la société du xrx£ siècle?
L'esprit du xix° siècle est un grand désir d’ordre et de vérité. Agité trop longtemps par les doutes politiques et religieux, il lui faut une base sur laquelle il puisse asseoir son avenir. Or, quelle est la base de toute vérité religieuse? c’est Dieu. L'idée de Dieu est maintenant toujours devant les regards des hautes têtes intellectuelles du siècle.
De cette fixité de l’idée de Dieu devant les regards des hommes, qui sont comme les inspirateurs de l'esprit public et les représentants de l'avenir de la société, naît le besoin universellement senti d’une religion qui est l’alliance du ciel et de la terre.
LC: besoin de religion explique l’avidité avec laquelle la France littérature et de cette nation que se développe le goût de la stricte analyse, que la minutie réaliste remplace l'invention opulente, et que les artistes préfèrent la laideur significative aux m2nsonges de lembellissement »(P: BourGer, Loc. cit, II, p. 207).
(1) Est-il bien prouvé que le Romantisme ait allié en soi le rêve et la réalité? Par conséquent exprime-t-il vraiment toute la nature et toute la société?
(2) Brunertère, Manuel de l’histoire de la Littérature française. Paris, Delagrave,
in-8, p. 421), définissait plus justement le Romantisme : «le triomphe de l’individualisme, ou l'émancipation entière et absolue de moi ».
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a reçu les ouvrages des hommes qui ont paru les premiers dans la carrière romantique, les Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les La Mennais, les Lamartine.
L'esprit public étant religieux, le caractère religieux sera donc celui de la nouvelle école littéraire (1).
Quelle est la passion caractéristique du siècle? — C’ést une tristesse grave et méditative faite de nos déchirements politiques, et sans doute aussi du besoin de la foi religieuse (2). Trop longtemps l’âme humaine a été ballottée par le septicisme philosophique et il n’est rien qui produise plus de malaise et de tristesse que le doute (3). Nous sommes graves, parce que nous avons un besoin conscient de la vérité qui, par elle-même, est une chose très grave. On ne la trouve point avec le rire moqueur de Voltaire, avec l’arrogance passionnée et si mal placée de l’auteur des Confessions avec l’aigreur religieuse des philosophes du xvrtr° siècle (4).
Cette tristesse grave et méditative se montre dans tous les ouvrages de notre nouvelle école, quand les auteurs de ces ouvrages ont voulu peindre l’état de leur âme.
Dans ces œuvres littéraires se révèle clairement la fusion des deux idées constitutives de l’intelligence humaine : l’idée de l’infini et du fini, de Dieu et de l’homme. Vous y voyez la peinture des passions les plus violentes, mais, à côté de ces passions, vient aussitôt se placer le mot : Dieu.
Cette peinture du combat des mouvements tumultueux du cœur contre l’idée de la beauté céleste est l'expression la plus parfaite de l’âme chrétienne. Aussi le christianisme est-il la religion de choix de la muse romantique; le règne poétique des dieux de
(1) Nous avons déjà dit que la religion des Romantiques était surtout la religiosité.
(2) Cette tristesse est la mélancolie, le mal du siècle.
(3) La Morvonnais le savait par expérience, Jui que dans la première partie de notre livre, nous avons entendu tant se plaindre de n’avoir pas la foi. É
(4) Voltaire, Rousseau, les autres philosophes du xvirre siècle avaient été ‘quelque temps les maîtres les plus écoutés de notre auteur. (Esquisses bretonnes, III, Hermine, décembre 1901, p. 124.)
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la Grèce est terminé : c’est la nouvelle école qui renverse leurs autels (1).
J'ai dit que le Romantisme est l'expression complète de la société dans un seul tableau. C'est-à-dire que, dans ce tableau, passe, devant les yeux du lecteur, la société entière, depuis l'hôte royal des palais jusqu’au rustique habitant de la chaumière. Le romantisme a enlevé à la poésie cet air d’aristocratie qu’elle avait recu du siècle de Louis XIV : il a poétisé la bourgeoisie.
Un ouvrage poétique, composé d’après les libertés du Romantisme, admet dans son cadre tout ce que le classicisme avait divisé en genres : l’idylle, la comédie, la tragédie, l’ode, l’épopée. Mais si le romantisme n’admet plus la distinction des genres, s’il les fond tous ensemble, il est loin de rejeter les règles, ce dont certaines gens l’accusent (2).
Il faudrait taxer de folie complète celui qui voudrait rejeter ces règles, qui sont comme le bon sens du génie.
La nature qui environne l’homme sera presque toujours en harmonie avec son langage et ses passions. Le pêcheur parlera au milieu des rochers rudes et sauvages qui bordent les grèves de FOcéan; Lady Macbeth assassine Duncan par une nuit terrible dans les funèbres salles d’un vieux château saxon.
Quelquefois la nature contrastera avec les passions et la situation du personnage, et, par le contraste, en redoublera la force. C’est ainsi que Roméo et Juliette, avant de se séparer pour la dernière fois, prêtent l’oreille au chant de l’alouette, qui leur annonce le réveil de l'aurore. J’appelle cela harmonie contrastante.
Ce secret fut inconnu aux poètes classiques proprement dits, c'est-à-dire aux poètes du XVIIe et du XVIII siècles, car les
(1) CF. CHATEAUBRIAND : Génie du christianisme, seconde partie : Poétique du christianisme.
(2) Cf. Préface de Cromwell : « Mettons le marteau dans les théories, les poétiques et les systèmes. Jetons à bas ce vieux plâtrage qui masque la façade de l’art! II n’y à ni règles ni modèles : ou plutôt il n’y a d’autres règles que les lois générales de la nature, qui planent sur l’art tout entier, et les lois spéciales qui, pour chaque composition, résultent des conditions propres à chaque sujet ». (Edit. Souriau, p. 252.)