‹ Hippolyte de la Morvonnais: Œuvres ChoisiesChapitre 39 sur 57 · PLANS EURE · texte numérisé non relu

PLANS EURE

anciens en faisaient souvent usage, les Grecs surtout. C’est pour cela que je ne comprends point ces derniers dans la dénomination de classiques (1).

Leur tragédie, loin de se renfermer, comme la tragédie elassique, dans l’enceinte des salons, embrasse toute Ia nature : on Y voit paraître des bergers, un enfant qui protège les oiseaux, dont les nids sont déposés sous le toit du temple d’Apollon, des femmes qui viennent étendre aux rayons du soleil le linge éblouissant de blancheur de la fille de Tyndare (2).

Quoi de plus romantique qu'Homère, dans ce sens que le romantisme est l'expression complète de la société. Dans ses poèmes est révélée toute la société des temps héroïques (3).

Reconnaissons done deux Romantismes, expression complète de deux sociétés distinctes. Dans le romantisme païen, l’idée du fin: doit dominer. Leur ciel ne s’élève pas au-dessus des sommets de l’Olympe, et leurs dieux se montrent tous sous la figure de l’homme.

Aussi n’y trouve-t-on point cette longue tristesse d'espérance que l’idée de l'infini jette dans l’âme du chrétien (4). La beauté de Dieu ne s’est révélée à l’homme qu'avec l’idée de cette immensité mystérieuse et ineffable qui environne le père éternel des hommes. Quand un rayon de ce soleil de gloire infinie parvient à

(1) Les Romantiques, en particulier Hugo (Préface de Cromwell, p. 233 et passim, éd. Souriau) ont toujours affecté de ne pas confondre les Grecs parmi les classiques purs.

(2) Préface de Cromwell, p. 233 : «En quoi le théâtre et le drame grecs ressemblent-ils à notre drame et à notre théâtre? Bizarre contradiction ! Le théâtre grec, tout asservi qu’il était à un but national et religieux, est bien autrement libre que le nôtre, dont le seul objet cependant est le plaisir, et, si l’on veut, l’enseignement du spectateur .… »Cf. tbid., 181, 249.

(3) Zbid. p. 179 : « Homère domine la société antique. Dans cette société tout est simple, tout est épique. La poésie est religion, la religion est loi... Une sorte de gravité solennelle s’est empreinte partout, dans les mœurs domestiques comme dans les mœurs publiques. Ses peuples n’ont conservé de la vie errante que le respect de l'étranger et du voyageur. La famille a une patrie; tout l’y attache; il y a le culte du foyer, le culte du tombeau. Nous le répétons, l’expression d’une pareille civilisation ne peut être que l’épopée ».

(4) Cf. CHATEAUBRIAND, Génie du Christianisme, seconde partie, livre troisième, ch. 1x : Du vague des passions. — Cf. aussi Préface de Cromwell, 186, éd. Souriau.

l'âme, là s’attachent tous ses désirs, tous ses rêves, et si cette lumière vient à se voiler à ses regards, alors elle tombe dans de profonds et indéfinissables dégoûts.

Il est donc évident que sile Romantisme est l'expression complète de la société, il doit placer ses personnages dans une nature qui soit en harmonie avec leurs mœurs et leur situation. Aussi est-ce un des caractères frappants de la nouvelle école littéraire.

Faisons encore une réflexion : c’est que le classicisme s’est attaché à peindre les sentiments de l’âme et non les mœurs des peuples qu’il met en scène.

I] n’en est pas de même du Romantisme. Une de ses qualités les plus remarquables est la fidélité qu’il observe dans la peinture des mœurs (1). |

Ajoutons d’après cela quelques mots à ma définition, qui est sans doute encore loin d’être satisfaisante, et disons : le Romantisme est l’expression complète et harmonique de la société qu’il peint.

Voilà, Monsieur, tout ce que mon intelligence interrogée m'a répondu sur la définition du Romantisme. Si je découvre quelque chose qui rende ma définition moins incomplète, je vous en ferai part avec toute la sincérité d’un ermite qui tient beaucoup plus à la vérité qu’à ses opinions. 1830 (Inédit).

Préface de « Pharamond »

« La poésie est morte », disent certains esprits qui ne voient dans le développement de l'humanité que ce qui peut frapper les yeux, à qui le ciel, qu’on me passe cette expression, a, dans sa rigueur, refusé le sens de l'âme.

ji (1) Les Romantiques (Préf. de Cromwell, p. 265) se sont toujours flattés d’une fidélité scrupuleuse à la couleur locale. Reste à savoir si leurs prétentions sont justifiées. A lire les drames de Hugo, il est permis d’en douter.

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« La poésie est morte; c’est un art bon pour les peuples enfants; c’est une illusion qui s’éclipse devänt la grande question de l’utile (1). L'homme est aujourd’hui trop mûr, trop mâle pour se plaire à des rêves. »

Ce sont là, sans mentir, de bien tristes discours, et bien faits pour faner toutes nos espérances d'avenir. Et pourtant, l’avenir! c’est pour nous une chose de toute nécessité, aujourd’hui qu'à proprement parler il n’y a plus de présent. La société marche, marche, et Dieu seul sait le secret de ses pas. « Je crois, mais à quoi? Je l’ignore; je crois pourtant ».

Done, selon les austères paroles de messieurs les esprits graves, penseurs, la poésie est morte, morte à jamais, parce qu’aujourd’hui elle ne répond plus aux besoins de l’homme, parce qu’elle n’est point utile (2).

Tout ceci ne me paraît pas très clair, et j'ai le malheur, esprit frivole, de croire à la perpétuité de l’empire de la .poésie sur les hommes.

La poésie n’est plus un besoin de l'homme, la poésie est inutile. Qu'est-ce d’abord que les besoins de l’homme? Ou mieux encore, qu'est-ce que le besoin ?

J’ouvre le dictionnaire et je lis : « Besoin. Ce mot sert à indiquer le rapport des êtres avec les choses qui leur sont nécessaires. » Le besoin est donc le désir de quelque chose d’inhérent à notre nature, de nécessaire à notre existence. Le corps a besoin de nourriture; l’arbre a besoin d’eau. Besoin exprime donc l’idée de quelque chose qui a été, est et sera, tant que la chose qui a besoin

sera elle-même.

(1) Sur les rapports de la poésie et de la science, cf. BourGer, Essais de psych., IL, 93, et Etudes et portraits, 1, 201.

(2) La Morvonnais explique ailleurs pourquoi « le monde dédaigne les poètes »: si «le mot de poète » est «livré aux sarcasmes de tant d’aveugles », à «qui la faute? Aux poètes modernes qui ont jusqu’à nos jours méconnu une partie, quelques-uns trahi criminellement leur mission divine. Le poète, c’est Moïse, c’est Dante, c’est Sophocle, et non tel faiseur de bouquets à Chloris. de madrigaux musqués et galants ». (Préface des Solitudes.) Hippolyte ajoute plus loin : « Grâce aux misérables compositions des poètes de ruelles et de boudoirs, l’idée de poète est faussée pour tous ceux qui n’ont pas médité sur la poésie, sur la grande œuvre dont le poète est chargé. »

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Tous les arbres ont des feuilles; j’en infère, et cela sans crainte d’erreur, que les feuilles sont nécessaires à l’arbre, qu’elles sont un besoin pour lui. Tous les hommes mangent : l'alimentation est un des besoins de l’homme.

Ce que nous voyons chez tous les êtres d’une même espèce, nous pouvons donc hardiment l’appeler un besoin, c’est-à-dire quelque chose d’inhérent à la nature de cette classe d'êtres. Les besoins de l’enfance de l’homme seront les besoins de son été, de ses vieux jours; — seulement il y a modification.

Or chez quel peuple — qui est l’homme collectif — le besoin de la poésie ne s'est-il pas fait sentir? Où est le petit coin du globe qui n’ait point entendu la voix du poète chanter sur le berceau, sur la tombe de ses habitants? Le prêtre ou le poète, c’est tout un (1),est toujours le premier législateur des peuples. La fable d’Orphée et d’Amphion se répète par toute la terre. Quels plus grands poètes que Moïse, Jésus-Christ, et — que cette adjonction ne soit point un sacrilège — que Mahomet (2)? La poésie existera tant que la vie aura des mystères, tant que le cœur aura de l'amour.

Quand on dit que la poésie est morte, peut-être ne saisit-on pas bien tout le sens du mot poésie. Serait-ce témérité à nous d'essayer de le faire comprendre dans son sens complet et véritable selon nous?

Entre les puissances de la nature morale de l’homme, on en distingue deux (3) :

1° Puissance d’intelligence;

29 Puissance d’amour.

(1) La poésie, Part est un sacerdoce ! Que de fois cet aphorisme n’a-t-il pas été répété par les Romantiques !

(2) Si elle n’est pas sacrilège 1 «adjonction » est au moins étrange.

(3) La Morvonnais a corrigé : Les puissances de la nature morale de l’homme peuvent se réduire, ce nous semble, à deux (première leçon).

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A l’une appartient l’utile, à l’autre le beau; l’une est réfléchie, l’autre spontanée; la première est réactive, la seconde expansive: la foi, la réflexion, voilà tout l’homme (1).

Ces deux puissances se perfectionnent l’une par l’autre : plus il y aura d'amour dans l'intelligence de l’homme, et plus son amour sera intelligent, plus il s’élèvera vers la perfection sociale, vers la perfection que Dieu lui a permise. Là est le progrès de l'humanité.

L'intelligence et l'amour, la science et la foi n’ont-elles point, Jusqu'à ce jour, marché trop séparées sur la terre? Une fusion graduelle de l'intelligence et de l'amour, n’est-ce point là cet état social qui se prépare et que le monde attend : une foi intelligente, une intelligence qui révère la foi! Dans les jours présents comme dans les jours à venir, quelle autre foi est possible qu’une foi intelligente, basée sur l'intelligence des bornes infranchissables de la science philosophique? Et l'intelligence sans l’amour, la science sans la foi peut-elle porter tous ses fruits, suffit-elle au bonheur du monde? Que ceux qui ont des yeux voient (2).

Les esprits dont je combats l’opinion désolante voudraient réduire l’homme à la seule puissance d'intelligence; ils voudraient que l’arbre dont ils retranchent les fleurs produisit des fruits. La société sans puissance, sans trésor d'amour, meurt dans d’horribles convulsions, comme ce malheureux qu'un mal intérieur dévore, comme le famélique. A la dislocation de l'empire romain, le monde ne fut récréé que par une parole d'amour; car toute la législation du Rédempteur repose sur ces mots : « Aimez-vous ! »

(1) Le manuscrit porte en marge : «Car la foi implique l’amour, Corde creditur, dit saint Paul (Rom., x, 10). L’amour n’est que le mouvement de l’âme qui se porte vers l’objet de la Foi. (La Mennais, Essai, 2, 78).

(2) Une for intelligente! La Morvonnais est revenu souvent sur cette idée. Nous lisons, par exemple, dans une lettre à E. de Kertanguy datée du 5 février 1835 : « La foi réservée pat Dieu à l’avenir doit être quelque chose de plus que celle qui jusqu'ici a uni, comblé, fortifié le monde. De naïve, elle doit se faire réfléchie. Une nouvelle mission de lPEsprit-Saint se prépare qui doit, de plus en plus, appeler l'intelligence au banquet des vérités acceptées par l’amour. Ce qu’il faut aujourd’hui à lâme humaine, c’est une foi expliquée selon les limites de la puissance de notre esprit. Toute autre foi ne suffit qu’aux âmes qui n’ont point été exercées par les turbulences du doute et ces âmes vierges de scepticisme, où sont-elles de nos jours? »

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Amour pour Dieu, amour pour les hommes ! C’est là tout le christianisme si merveilleusement résumé dans le Pater (1).

Il faut aller plus loin encore, et dire que la puissance d’amour est autant au-dessus de la puissance d’intelligence, que cette dernière est au-dessus de la matière qu’elle domine, qu’elle transforme à son gré. La puissance d’amour, c’est le lien qui unit le faisceau social. L’Apôtre exprime admirablement le néant de la science humaine sans l’amour : « Quand je parlerais toutes les langues des hommes, et le langage des anges mêmes, si je n’ai point la charité, je ne suis que comme un airain sonnant et comme une cymbale retentissante. Et quand J'aurais le don de prophétie, que je pénètrerais tous les mystères, et que j'aurais une parfaite science de toutes choses, si je n’ai point la charité, je ne suis rien. » (SAINT PAUL, aux Corinthiens, 13, 1 et suivants) (2)., Vers quel but tend incessamment la puissance d'amour? Évidemment vers le beau. Donc tout ce qui sur la terre se propose pour but le beau, est une manifestation de la puissance d’amour. Tels sont : la religion, les beaux-arts, la poésie; ou plutôt la poésie, c’est un nom qui englobe toutes ces nobles choses; c’est la puissance d'amour elle-même que le sentiment poétique.

Si le sentiment poétique est la puissance d’amour elle-même, son but est bien facile à définir : la poésie doit toujours tendre à réveiller dans l’homme le goût du beau à venir,

Mens agitat molem et magno se corpore miscet (3).

Tout poète qui ne marche là, n’est pas réellement poète ou trahit sa mission divine. “

Mais d’où vient que maints poêtes et grands poètes peignent

(1) Ces idées sur la puissance d’intelligence et la puissance d’amour se retrouvent dans la préface des Solitudes.

(2) Si linguis hominum loquar et angelorum, caritatem autem non habeam, factus sum velut aes sonans, aut cymbalum tinniens. Et si habuero prophetiam, et noverim mysteria omnia, et omnem scientiam ; et si habuero omnem fidem, ita ut montes transferam, caritatem autem non habuero, nihil sum.

(3) ViIRGILE, En., VI, 727.

le laid? [ls peignent le laid, oui, mais leur peinture du laid réveille l'amour du beau (1).

Après l'explication que nous venons de donner du mot poésie, selon notre sens, nous ne ferons pas l’injure à ceux qui parcourent ces lignes de prouver son utilité. Autant vaudrait prouver que le soleil est utile, que la religion est utile. Dans ce siècle, la religion ne semble pas seulement utile à tous les vrais penseurs, elle est pour l’homme une nécessité avérée et sentie. L'idée du beau peut-elle se séparer de l’idée de l’utile? L’utile n’est-il pas une des conditions du beau? Dire que la poésie est inutile au monde, c’est dire que la puissance d’amour ne doit plus avoir d’interprète. La poésie, ansi conçue, est un sacerdoce (2). Tout prêtre est poëte quand il enseigne la prière et l’amour : j’ai nommé le prêtre chrétien.

Les esprits, que l’on nomme classiques, voudraient poser des limites à la poésie. Poser des limites à la poésie, à la puissance d'amour, à Dieu ! L'intelligence a des limites infranchissables, et contre lesquelles se brisera toujours son opiniâtreté de fer. Ces limites sont les mystères qui de toutes parts mettent le pied sur la gorge à l’orgueil de l’homme. Mais l'amour n’a point de limites, parce qu’il ne cherche point à comprendre. Il sent, il adore la puissance surhumaine qui se manifeste dans les mystères; il prie, il ne cherche point à s’expliquer. L’amour, c’est le point de contact de Dieu et de l’homme; c’est par là surtout que nous sommes faits à l’image du Créateur, selon l'expression des livres saints. Que restera-t-l de l’homme, d’après la parole de l’apôtre? « La charité ne fimira jamais; les prophéties n’auront plus lieu; les langues cesseront et la science sera abolie, car ce que nous avons maintenant de science et de prophétie est très imparfait.

(4) Cf. Préface de Cromwell, Théorie du grotesque. éd. Souriau, p. 202 et sq. (2) Cf. supra, p. 76 n. 1.

Dire Es

Mais lorsque nous serons dans l’état parfait, tout ce qui sera 1mparfait sera aboli (1). » Dans le peu de prix qu’il fait de la science humaine, l’apôtre ajoute : « Quand j'étais enfant, je parlais en enfant, je jugeais en enfant, je raisonnais en enfant; mais, lorsque je suis devenu homme, je me suis défait de tout ce qui tenait de l'enfant (2). » Et plus loi : « Ces trois vertus, la foi, l'espérance et la charité, demeurent, mais entre elles la plus excellente est la charité (3). » Pourquoi cela? Parce que de ces trois vertus, base du christianisme et de tout sentiment généreux, la charité est la plus pleine d'amour. :

Les Romantiques, qu’est-ce autre chose que ceux qui croient à l’avenir du poète, qui n’admettent point de bornes à la puissance de son enseignement, qui, nouveaux Colombs, rêvent toujours quelques régions nouvelles ?

Aussi, voyez-la, notre jeune école poétique. Le monde sublunaire ne lui suffit pas. Elle s’élance par-delà tous les mondes : trop à l’étroit dans les palais, dans la vie des rois, elle s'empare de toutes les classes de la société et va cherchant partout les douleurs des hommes. C’est là une des marques distinctives de la nouvelle école poétique; et qui pourrait ne pas y reconnaître un progrès? Vue ainsi, la poésie est un monde complet.

Envisagée sous une autre face, le progrès est encore marqué. Elle nous promet d’ineffables plaisirs : elle a déjà tenu parole : posons la couronne sur sa tête étincelante d'avenir.

Elle a senti la sympathie intime qui existe entre l’âme humaine et la nature qui nous environne. Elle à compris que la nature avait été aussi bien faite pour notre âme qui la sent, que pour nos mains qui la transforment.

(1) Saint PAUL, aux Corinthiens, I, 13, 8 et sq. : « Garitas nunquam excidit, sive prophetiae evacuabun tur, sive linguae cessabunt, sive scientia destruetur. Ex parte enim cognoscimus, et ex parte prophetamus; cum autem venerit quod perfectum est, evacuabitur quod ex parte est. » .

(2) Zbid., 1, 18, 11 : « Cum essem parvulus, loquebar ut parvulus, sapiebam ut parvulus; cogitabam ut parvulus; quando autem factus sum vir, evacuavi quae erant parvuli. »

(3) Zbid., I, 13, 13 : «Nunce autem manent fides, spes, caritas, major autem horum est caritas ».

EN Ga

Get instinct de l’esprit poétique qui fait qu’il va saisir dans la nature extérieure toutes les couleurs, toutes les images qui peuvent peindre avec plus de force les sentiments éprouvés et leur donner une plus grande énergie, tout ce qui est harmonique avec eux, voilà ce que j'appelle poésie sympathique. La poésie sympathique, c’est le sentiment de la nature, c’est l'intelligence de ce langage mystérieux qui nous parle dans tout ce qui nous environne. Avant la nouvelle école poétique, cette langue de la nature avait-elle été bien comprise en France? Nous en doutons.

Qu'on me passe ici quelques mots sur les rapports harmoniques. L'action harmonique, n’est-ce pas l’action de la fusion de deux objets sur les sens, de deux idées sur l’âme? Dans toute harmonie complète, poétique, il y a un langage sensible et un langage moral; il y a pour les sens et pour l’âme.

La poésie sympathique est celle qui comprend la langue des harmonies, qui la traduit aux hommes.

Il y a des mots excellemment harmoniques : tel est le mot regret, parce qu’il unit deux idées contraires : plaisir et douleur. Aussi le regret se réveille-t-il à l'heure la plus harmonique du jour, au crépuscule, quand se fondent la lumière et l’obscurité. Le regret, à cette heure, n’a rien d’amer, de repoussant, parce qu’il a trouvé un langage sympathique.

L’harmonie est quelquefois identique, quelquefois contrastante. L’harmonie est identique, quand les deux choses en rapport réveillent la même idée : asseyez une jeune fille au milieu d’un bosquet de roses, un vieillard paysan dans une chaumière délabrée, voilà l'harmonie identique.

Qu’une fraiche jeune fille de seize ans pose sa tête blonde sur les genoux d’un vieillard à cheveux blancs, voilà l'harmonie contrastante. Dans cette dernière, il y a contraste et non point heurt : il est un point par lequel les deux objets s’unissent; — les couleurs roses de la jeune fille s’harmonisent bien avec la blancheur de la chevelure du vieillard. Il est un mot qui est leur expression harmonique, qui comprend ces deux personnages. Ce mot, c’est la

m. DE LA MORVONNAIS, 6

Done

vie, dont ils représentent les deux extrémités : l'aurore et le soir.

Harmonie identique, harmonie contrastante, c’est toute la nature, c’est tout l’art du poète (1).

Quelquefois il y a heurt dans les images, dans les idées. On en peut tirer de très beaux effets; mais ce heurt doit être rapide et se fondre vite en harmonie: — J’ai vu tel musicien habile opérer, au milieu d’un chant suave et céleste, un sublime effet avec une discordance de sons; mais il rentrait bientôt dans la mélodie que déjà redemandait l’oreille avide. Ainsi procède Dieu dans cet imposant et gracieux spectacle qu’il offre aux hommes dans les phénomènes de la nature.

La poésie sympathique est aussi vieille que le monde. On en trouve dans la Bible d’admirables inspirations. Les anciens, surtout les Grecs, en avaient un sentiment exquis. Elle manque aux écrivains du siècle de Louis quatorze et de Louis quinze; La Fontaine, Fénelon et Rousseau parmi tous ces brillants talents la sentirent; aussi trouve-t-on avec eux un charme tout particulier; aussi sont-ils les livres chéris du solitaire.

Au sortir des mains du père de Julie, elle passa dans celles de Bernardin de Saint-Pierre. L'auteur des Etudes de la nature, le premier, décrivit avec un délicieux talent les rapports harmoniques des phénomènes extérieurs avec les passions, les sentiments de l’âme humaine. Il fit comprendre cette grande vérité, et c’est là une solide gloire. Il est un des principaux fondateurs de la nouvelle école en France. rt

Je dis en France, car la poésie sympathique avait été connue en Angleterre. On trouve de nombreuses et magnifiques traces de ces inspirations dans Shakespeare (2). N'est-ce point à elle qu’il faut demander le secret du charme dont est remplie la plus belle des compositions de Pope, l’épître d’'Héloise à Abélard (3).

(1) Nous avons déjà entendu La Morvonnais esquisser, dans la letire sur le Romantisme, la théorie de l'harmonie identique et de l'harmonie contrastante.

(2) Les Romantiques ont tous exalté Shakespeare, que V. Hugo appelle la « som-

mité poétique des temps modernes ». (Préface de Cromwell, 213.) (3) Cf. CHATEAUBRIAND, Génie du Christianisme, seconde partie, livre III, ch. v.

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