EURE
Ne point parler d’Ossian, quand on parle de poésie sympathique, serait impardonnable.
Arrivèrent alors la Révolution Française et ses orageux ébranlements. Les esprits poétiques égarés dans cette vaste tempête s'enfuirent loin des hommes, et, comme les premiers chrétiens, lors de l’irruption des Barbares, ils se réfugièrent aux déserts (1); blanches colombes, ils volèrent alors vers la montagne (2), pour parler le langage du Psalmiste. Ils crurent dans les bruits de la solitude ouir une voix qui touchait leur âme; la nature fut pour eux comme une amie qui les comprenait.
Aussi les premiers accents poétiques qui eussent de l’avenir sortirent-ils du fond des solitudes du nouveau monde : Chateaubriand chanta.
L'esprit de la poésie voltairienne, avec son ricanement méphistophélique, se rua sur notre grand poète. Rien de plus simple : il osait dire que désormais, pour être quelque chose en littérature, il fallait être chrétien.
Donc le secret des inspirations de Bernardin de Saint-Pierre passa dans l’imagination de Chateaubriand. Paulet Virginie et René sont dictés par la même pensée d’artiste, de poète. Leur principal effet repose sur le rapport intime des passions humaines avec la nature extérieure.
Avant Chateaubriand, la poésie sympathique marchait inaperçue : elle n’était sentie que par quelques esprits qui peut-être ne comprenaient pas les magnifiques applications dont elle était susceptible. Avec Chateaubriand elle s’avança au grand soleil :
Et vera incessu patuit dea (3).
Delille l’entrevoyait; mais pouvait-il la sentir? N’était-il pas trop poète du dix-huitième siècle? C'était bien à lui de chanter
(1) Le désert, la solitude, la Thébaïde sont des termes chers aux poètes et aux romanciers de la nouvelle école, depuis Rousseau jusqu’à G. Sand.
(2) Allusion probable au psaume X, 1, Transmigra in montem sicut passer.
(3) ViRGILe, Enéide, I, 405.
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les jardins, mais non pas la nature sauvage. Il y a trop de la ville dans lui, trop de salon, trop d’art. Delille est artiste : il n’est pas poète.
Le premier homme qui sut faire son profit des leçons de Bernardin de Saint-Pierre fut Millevoye, le seul poète que puisse compter l’Empire (1). Car il était vraiment poète. Cette rêverie dans laquelle il nous jette, on ne la trouve nulle part qu'avec lui. Il a un secret qui lui appartient. N’a-t-il pas généralisé l’intelligence, le sentiment de l’art, le chantre du poète mourant? Qui sentit mieux la poésie sympathique que l’auteur de la Chute des feuilles, du Souvenir, de nombre de passages de Charlemagne et de la Fiancée, ce chef-d'œuvre des ballades naïves et rêveuses ?…
Oui, Millevoye peut être compté parmi les esprits qui vivront, parce que, ce qu’il nous a fait éprouver, on ne l’éprouve avec nul autre. Cette fibre du cœur qu’il touche est d’une sensation si exquise, que, comme à André Chénier, il faut toujours qu’on y revienne. L’âme a soif de ces délicates émotions : voilà le talent original. La jeune école ne parle point assez de Millevoye (2). Ilest de fait évident que la poésie sympathique est un progrès incontestable, est une ressource poétique presque ignorée des écrivains des siècles de Louis XIV et de Voltaire.
La nouvelle école n’a-t-elle point encore fait quelque autre pas en avant? Les écrivains des siècles que je viens de nommer peignaient-ils bien les hommes des temps qu'ils faisaient comparaitre sur la scène? S’attachaient-ils à peindre avec vérité la nature au milieu de laquelle leurs personnages vivaient? N’avaient-ils point un type d'homme en dehors de ces siècles et sur lequel ils modelaient leurs créations? Les Juifs d’Athalie sont-ils bien les
Juifs du livre des Rois? Les Grecs, chez nos tragiques, illustres à
(1) « Millevoye mérite parmi les élégiaques, et peut-être parmi les poètes de la période impériale, le premier rang. » (Porez, l’Elégie en France avant le Romantisme, p. 423. Paris, Calmann-Lévy, +898, in-16).
(2) Ceci était écrit en 1832, alors que les premières Méditations de Lamartine avaient paru depuis douze ans. La Morvonnais n’a jamais été passionné pour Lamartine.
DRASS
tant de titres, sont-ils bien les Grecs d’Homère? Les chevaliers de Voltaire sont-ils bien les chevaliers de Froissard et de notre vieux et charmant Bertrand d’Argentré? N’ont-ils pas tous une trop pompeuse dignité de langage? O triste dignité du cothurne ! Que béni soit celui qui secoua ton joug : homme de cœur, il osa attaquer l’ennui dans l’une de ses forteresses les plus redoutables (1).
Ces écrivains ont d’admirables parties : la nouvelle école le sent peut-être avec plus de force que ceux qui l’accusent de barbarie. Mais enfin ils n’ont pas tout cueilli, comme on voudrait le faire croire ; ils n’ont point épuisé le monde des créations poétiques. Le champ qui nous est ouvert est plus vaste que celui que nos devanciers ont parcouru avec tant de gloire. Chaque siècle apporte au poète la faculté de nouvelles créations. Respect et parfois admiration à nos devanciers : salut à l’avenir du poète !
Maintenant je demanderai à nos adversaires :
10 Si ce secret du poète qui sait tirer des effets si terribles, si délicieux des rapports, soit identiques, soit contrastants qui existent entre les passions de ses personnages et la nature qui les encadre, si ce secret était connu de nos devanciers? Je parle toujours de la France seulement. Evidemment non. La nouvelle école, cette école dont Bernardin est le premier maître, a donc en cela fait un progrès.
. 20 Nos devanciers ont-ils représenté, peint l’homme tel qu’il existait dans les siècles où ils transportent leurs lecteurs? Où est la vérité, dans Tanerède ou dans Ivanhoë? Nos devanciers ontils bien observé les mœurs chronologiques?
Evidemment non encore. Ils faisaient un mélange de la rudesse
(1) Que l’on ne confonde point le « décor »et la « couleur locale ». I1 y a plus de «décor »dans les drames romantiques que dans les tragédies classiques. Nous l’accordons. Mais, sans parler de Voltaire, Racine et même Corneille ne sont-ils pas plus fidèles que V. Hugo à garder, dans leurs chefs-d’œuvre, la vérité soit historique, soit légendaire?
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des mœurs du moyen-âge et de l’élégance des courtisans et des rois, dont ils ambitionnaient les faveurs, ou plutôt ils prenaient dans les mœurs, les passions, le langage de ces siècles de fer, tout ce qui pouvait s’accommoder avec leur malheureuse dignité tragique, tout ce qui pouvait ne pas choquer le goût étroit et faux de la cour. Ils ne peignaient qu’un côté de l’homme. De là, leur poésie toute de convention et si peu populaire. Ils ne pouvaient comprendre la littérature poétique de la Grèce sur laquelle 1ls se modelaient pourtant (1).
Le monde du poète a suivi le mouvement du monde politique. La société dont l’ère se clôt était divisée en classes, la poésie en genres. Les classes se sont nivelées; les limites des genres se sont effacées. Genre comique, genre tragique, tout cela n’est plus admis.
Maudissables limites des genres! Sans elles, notre grand Molière aurait été complet; comme Shakespeare, il aurait embrassé toute la vie, tout l’homme. Et quel peintre de la douleur aurait
été Molière avec le profond et presque effrayant coup d’œil de son
PC
génie. O maudissables limites des genres (2)!
Le poète a quitté l’habit de courtisan. Humble, timide, méprisé, il ne s’assied plus au seuil des palais des rois. Le poète a repris sa dignité première; il ne reconnait plus d’autre autorité que celle de la voix du monde. Comme le prêtre, il doit être catholique.
Vérité chronologique dans les mœurs : l'art a done en cela fait avec la nouvelle école un progrès; une route Inexplorée lui est donc ouverte,
(1) Cette idée, toute paradoxale qu’elle soit, ne manque pas de profondeur. Les hommes du xvi® siècle, faute d’érudition, avaient plus le sentiment que l’intelligence de l’antiquité. Il est inexact d’ailleurs que « leur poésie » soit « toute de convention ». Elle est au contraire essentiellement réaliste,
(2) Molière est, pour les Romantiques, un ancêtre : «Molière est dramatique. Il est temps de faire justice des critiques entassées par le mauvais goût du dernier siècle sur ce style admirable (le style de Molière), et de dire hautement que Molière occupe la sommité de notre drame, non seulement comme poète, mais encore comme écrivain » (Préface de Cromwell, 277). CF. Ch. Nopier, Mélanges, 1, 384.
Es REA
La tragédie complète est-elle créée en France? Nous ne la trouvons que dans Shakespeare (1). M. Victor Hugo la cherche, cette œuvre qui embrasse toute une société : il la nomme drame (2).
La muse de nos devanciers peignait-elle l’homme tout entier? A-t-elle jamais essayé de tirer de l’âme d’une petite bourgeoise des accents aussi éloquents dans leur douleur que ceux de Phèdre (3). Voilà ce que fait, ce que fera la muse nouvelle. Elle saisit le cœur humain où elle le trouve. Elle a compris que sous le modeste châle de la boutiquière battait le même cœur que sous le manteau de la reine. L’aristocratie poétique tombe comme l’aristocratie sociale. Et chose assez singulière : les partisans du progrès politique ont été jusqu’en 1830 les plus acerbes, je ne dirai pas redoutables, adversaires du progrès littéraire (4).
Quant à cette rêverie, dont on se plaint très à tort à notre sens, elle est une nécessité. C’est la peinture des esprits poétiques de ces jours de doute, où l’âme cherche, appelle quelque chose qui
est, croyons-nous, la foi religieuse.
(1) « Shakespeare, c’est le drame; et le drame, qui fond sous un même souffle le grotesque et le sublime, le terrible et le bouffon, la tragédie et la comédie. (Préface de Cromwell, 213).
(2) «Le drame est la poésie complète »(Zbzd., p. 217).
(3) Les Goncourt écriront plus tard dans la préface de Germinie Lacerteux : «Il nous est venu la curiosité de savoir si cette forme conventionnelle d’une littérature oubliée et d’une société disparue, la tragédie était définitivement morte; si, dans un pays sans caste et sans aristocratie légale, les misères des petits et des pauvres parleraient à l'intérêt, à l'émotion, à la pitié, aussi haut que les misères des grands et des riches; si, en un mot, les larmes qu’on pleure en bas pourraient faire pleurer comme celles qu’on pleure en haut ».
(4) Cette idée a déjà été exprimée par La Morvonnais dans sa Lettre sur le Romantisme.
Concluons done que la nouvelle école poétique, et par là je n’entends pas seulement ceux qui font des vers : — la versification n’est qu’une partie secondaire du poète; c’est aujourd’hui une opinion reçue que l’on peut être poète sans faire de vers; — concluons, dis-je, que la nouvelle école, à qui les esprits rétroactiis donnent le titre de barbare, a fait faire trois pas progressifs à l'art :
19 En naturalisant en France cette poésie sympathique dont les belles traditions s’étaient presque perdues depuis que la poésie conventionnelle avait prévalu, depuis que les cours avaient imposé leur goût et leur langage à la littérature.
29 En bannissant la monotonie des fausses dignités pour les remplacer par la couleur locale et chronologique, c’est-à-dire par la vérité dans le langage et les mœurs.
39 En ne se bornant plus à représenter dans une œuvre de poète qu’une seule face de l’âme humaine, mais en l’allant étudier dans toutes les situations de la vie, dans toutes les classes de la société. Le rêve de la nouvelle muse serait un poète qui réunirait la haute énergie de Corneille, la profondeur de naturel et de comique de Molière, et la pure et mélodieuse beauté de Racine (1).
Il court une opinion très fausse, et que l’on croit comme un article de foi : cette opinion, on la puise au collège comme tant d’autres opinions de pareille force : c’est que Sophocle, le modèle des tragiques grecs, ne descend jamais des hauteurs du cothurne, comme ils parlent; qu’il n’abandonne jamais sa triste dignité tragique. Mais ce n’est pas cela du tout. Dans Sophoele comme dans Euripide on trouve la fusion des genres. Leurs drames sont une image complète de la société héroïque qu'ils traduisent devant les hommes. Il existait un tableau grec qui représentait Thalie et Melpomèêne venant demander à Homère le sujet de leurs
(1) V. Hugo appelait déjà «l’homme, qu’une fée aurait doué de l’âme de Corneille et de la tête de Molière » (Préface de Cromwell, p. 281).