III. LA PROPRIÉTÉ
Nous reconnaissons les droits acquis par le temps comme des choses consacrées, parce que sur ces droits acquis se fondent des destinées, des bonheurs, des existences: parce que nous ne concédons à qui que ce soit le droit de renverser tyranniquement, arbitrairement, des existences légalement établies.
Mais si nous ne concédons à qui que ce soit le droit de procéder par renversement, nous concédons celui de procéder par substitution attractionnelle dédommageante, remplaçant un bonheur établi par un bonheur à tout le moins égal, et même, si cela est possible, plus grand. Ce droit-là, je pense, ne peut léser personne. La révolution légitime à nos yeux ne peut être que cela: toute révolution par voie de contrainte, sans substitution à tout le moins jugée équivalente, est done pour nous illégitime dans ses moyens, sinon dans ses résultats définitifs, où se produit d’ordinaire dans le développement humain l'influence providentielle.
Comme vous, Monsieur, nous reconnaissons, au nom des plus
(1) Cf. Ordre nouveau, p. 184.
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beaux instincts de l'âme, qu'il y a plusieurs sortes de propriétés : la propriété industrielle qui correspond aux besoins du corps; la propriété vocationnelle qui correspond aux besoins de l'esprit, et la propriété sentimentale qui correspond aux besoins du cœur,
de l'imagination et de l'âme. Nous regardons la poésie comme un élément aussi essentiel à notre vie que l’industrie et la science; et nous honorons les sublimes Rêveurs, tels que vous l’êtes, Monsieur, comme on les honorait dans les temps antiques: qu’ils soient hommes ou qu’ils soient femmes, nous voyons en eux des créatures angéliques que, peut-être, l'on doit considérer comme les premiers fonctionnaires parmi les hommes, où ils ont pour mission spéciale de nous élever au sentiment de ce qu’il y a de plus beau dans les pensées humaines, au sentiment et à l’amour de l’idéalité. Faire descendre le sentiment de l’idéalité dans nos sens sous forme de chasteté, dans nos cœurs sous forme de gloire, c’est d’abord faire éclore nos âmes elles-mêmes à la dignité de vie qui leur est propre, ensuite c’est encore faire descendre le ciel sur la terre :
le principe. (1). 1845 ({nédit.) ReœU.
(1) La suite manque dans les papiers de La Morvonnais. — Pour servir de commentaire au fragment ci-dessus, nous ne croyons pas mieux faire que de reproduire une très belle page de l'Ordre nouveau. Les idées de notre auteur sur la propriété s’y laissent assez nettement deviner : « Aujourd’hui, la propriété et la richesse qui en découle sont beaucoup trop fondées encore en égoïsme et en non-kumanité, que l’on veuille bien ne pas trop se récrier à ce langage; nous voulons dire que, dans la législation actuelle relative à la propriété, la simple loi d'humanité n’est pas assez scrupuleusement observée, puisque cette loi ne garantit pas à chacun le droit assuré à la jouissance de la première des propriétés, de celle que nous avons reçue de Dieu, la vie; ou du moins si elle défend que l’on nous tue, elle ne commande pas que l’on nous fournisse les moyens de sustenter honorablement notre existence, ce qui n’est pas nous tuer, ilest vrai, mais ce qui est nous laisser mourir de misère.
Est-elle donc en effet suffisamment conforme au sentiment d'humanité, cette société qui garantit la jouissance d’un morceau de terre ou d’un sac d’argent à un opulent et à un oisif et qui ne garantit pas du travail au pauvre travailleur, et avec le travail, le moyen de gagner sa vie honnêtement et dignement, comme un homme qui a droit légitime, et non comme un mendiant auquel on peut, selon le caprice et tout à son aise, faire refus ou donner, par compassion, une humiliante aumône? » (Ordre nouveau, 1848, p. 56.) Ailleurs, La Morvonnais ne craint pas d’affirmer que le droit au travail est antérieur au droit à la propriété : que le riche assure d’abord au pauvre des moyens d’existence, il pourra ensuite disposer de sa fortune. (Sur toute cette question, cf. notre livre H. de la Morvonnais, troisième partie, chap. II.)
Lettre écrite d’une Thébaïide aux grèves de Bretagne (1).