‹ Hippolyte de la Morvonnais: Œuvres ChoisiesChapitre 49 sur 57 · ACCORD DE LA SCIENCE ET DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

ACCORD DE LA SCIENCE ET DE LA RELIGION

QUESTION DU MARIAGE DANS LA SOCIÉTÉ ÉVANGÉLISÉE : DEUX SOLUTIONS À GE PROBLÈME, L'UNE CONDESCENDANTE, L'AUTRE HÉROÏQUE.

Monseigneur l’Archevêque de Cambrai vient de publier un mandement que nous ne saurions trop louer en tant qu’il annonce de bonnes tendances scientifiques, une disposition à s’enquérir des problèmes sociaux, laquelle dénote dans le haut pasteur, simon de fortes études, du moins une généreuse et chrétienne curiosité. En un mot, si l’illustre prélat n’a pas suffisamment étudié certaines choses (2) dont il parle, il a beaucoup causé soit avec les journaux, soit avec les hommes. Mais en ces matières si profondes, sur lesquelles il y a tel génie humain qui s’est exercé toute sa vie, la conversation ne suffit pas, car une conversation courante, aussi bien que la lecture de certains journaux ignorants ou malveillants, peut induire aux jugements les plus téméraires, ce qui est, à coup sûr, un gros péché, car c’est le jugement téméraire, tout autant que l’attache trop obstinée au présent qui agonise et à la lettre qui tue; oui, cesont ces deux choses, ayant pour fondement l’une le sot orgueil, l’autre la cupidité tyrannique, qui ont crueifié Jésus-Christ. Il y a deux sortes d'hommes très redoutables, ce sont les demi-savants et les demi-croyants : le bourgeois en science et le bourgeois en religion.

Dans ce mandement, Monseigneur l'Archevêque de Cambrai nous attaque beaucoup plus qu’il ne nous loue, qu'il ne nous rend justice, devrions-nous dire. Nous agirons (3) autrement, nous le louerons beaucoup, nous lui rendrons pleine justice et ne l’attaquerons pas du tout; c'est de la réciprocité à notre manière. Mais

nous nous défendrons. Car, si la vengeance et la témérité de juge-

(1) A l’archevêque de Cambrai, Mgr Pierre Giraud, qui avait attaqué les théories sociétaires, spécialement celles qui avaient trait au «mariage sériaire »,

(2) Première leçon : des choses... Ù

(3) Première leçon : ferons.

ment sont des bonheurs mondains que nous nous refusons, nous que l’on traite d’immoraux, précisément parce que selon le précepte évangélique nous cherchons le moyen de moraliser ce qui, depuis la chute originelle, est en voie de rébellion persistante et dépravation fatale, —— nous ne pouvons nous refuser de nous défendre; c’est à la fois un droit par devers nous et un devoir envers les autres. Qui se fait brebis, le loup le mange. Avec les agneaux nous serons agneaux, mais avec les loups nous serons lions. — Nous disons ceci sans application de personne, je vous prie de le croire: c’est là une précaution oratoire qu’il est bon de prendre avec nos adversaires à qui nous jetons des perles et qui se retournent pour nous dévorer.

Vous dites, Monseigneur, que « nos rêves brillants, nos chimères ingénieuses, mais impraticables, mais emmorales, sont tombés moins encore devant l'impossibilité de leur application que devant l’indignation de la pudeur outragée. » — Ces choses-là, dans la théorie, sont présentées avec des précautions scientifiques et des garanties morales teiles, qu’il nous est évident que toute cette partie, du plus au moins conjecturale, du plus au moins scientifiquement approximative, du plus au moins poétiquement rêvée en un lointain qui doit ramener parmi nous quelque chose de linnocence édénienne, vous l’avez, nous ne dirons pas étudiée, mais simplement lue dans nos ennemis qui ont procédé contre nous par citations isolées, ne rattachant pas la branche au tronc, ne distinguant pas la formule de l'esprit, de l'intention et du but du théoricien, laquelle intention, lequel but est précisément de rétablir la pudeur dans l'amour en rendant sa pratique conforme au vœu de la nature (ce qui le plus souvent n’est pas), de la société (ce qui est douteux), et de la religion (ce qui n’est que très imparfaitement, sitôt que dans le mariage n’est pas l'attrait sentimental, spirituel, sitôt que pour l’homme, la femme n’est pas du plus au moins une Ëve régénérée). Voici, à ce sujet, des paroles de Fourier, qui devront vous rassurer pleinement. « Au reste, dit-il, ces changements que pourra subir le régime des mœurs

LME

n’auront lieu qu'après avoir été demandés par le sacerdoce, les pères et les maris. Lorsque ces quatre classes voteront de concert une innovation, on pourra être sûr qu’elle est utile et non dangereuse » Nouv. m.ind. (1)

Si la formule est inconvenante ou blessante, Monseigneur, modifions la formule, rejetons-la en partie si vous voulez,mais conservons devers nous le droit de chercher, comme parle l'Evangile ; essayons d’en trouver une meilleure, alliant comme la nôtre le principe d'ordre au principe du progrès, admettant comme nécessité perfectible ce qui est possible aujourd’hui, et comme espérance lointaine de rédemption intégrale ce qui pourra être possible dans l’avenir; car toutes les formes de société, en se perfectionnant, ont perfectionné leurs éléments eux-mêmes, la famille et le mariage, ont rendu ce dernier plus conforme à la dignité humaine, laquelle apparemment ne s'arrange pas de la prostitution légale, ainsi que le plus communément cela se pratique de nos jours. Sur ce point délicat et plein de périlleux abords, offrant tant d'avantages aux âmes astucieuses contre les âmes sincères, nous ne fuyons devant aucune controverse, pourvu qu'elle soit sérieuse, comme le mérite la chose, et exempte du vilain rôle de la sottise et du vice.

Ces accointances (pour une chose odieuse, nous employons un mot infâme) de deux êtres qui, ne se connaissant pas, n’ont le plus souvent l’un pour l’autre qu’un attrait brutal ou cupide, Croyez-vous que l'avenir les juge des mariages moraux? les jugerat-il bien au-dessus de certaines formes des mariages barbares? Où est en de pareilles unions la prédominance de l’élément spirituel? prédominance que la religion veuten tout, — et aussi notre science, Monseigneur. SNTERTE

Si le mariage doit, en définitive, être unitaire, ce qui, à nos yeux, est la plus pure élévation du sentiment, il faut que la

société soit arrangée de sorte que chacun puisse trouver son

(1) Le nouveau monde industriel et sociétaire, 1829, in-80.

Eve (1); or ce résultat ne peut s’obtenir que dans un régime social, où il y ait une communion de vie collective beaucoup plus intense, et où règne la vérité par un retour à la naïveté préexistant à la chute originelle. Cet arrangement, qui ne peut être que le régime sériaire (2), est celui-là même que nous appelons, que tous les jours et à toute heure nous demandons à Dieu dans la prière que Dieu même nous a enseignée, Monseigneur.

Dans ce qui va suivre, Monseigneur, nous ne déguisons rien; nous savons que nous pouvons donner chance contre nous aux fâcheuses citations (3) de nos ennemis; mais, par l'exemple du divin modèle, il nous est enjoint, sitôt (4) qu'il y a du bien à accomplir (5), de ne point reculer devant cette chance de triomphe faux et passager (6) que nous offrons à la Æace de vipères.

Quant à vous, Monseigneur, vous tenant à l’avenir sur vos gardes, vous serez envers nous ce que d’après le grand apôtre est la charité elle-même, « point téméraire ni précipitée, point dédaigneuse, ne se piquant ni ne s’aigrissant, et se réjouissant dans la vérité (7). » Voilà ce que vous serez envers nous, qui, envers Dieu sommes ce qu’il veut que soit la charité encore, « croyant tout, espérant tout » (8).

Nous distinguons nos ennemis en trois classes : nos ennemis, disons-nous, Monseigneur, et non nos loyaux adversaires. Il y a : ceux qui ne peuvent comprendre; ceux qui ne veulent pas comprendre ou comprennent tout de travers, à leur manière; et ceux qui comprennent, mais qui ne veulent pas qu'on nous comprenne, travestissant ou pervertissant notre idée. Race de vipères, en vérité !

Nous nommons les premiers de pauvres imbéciles; les seconds

(4) C'est-à-dire la femme qui soit l’épouse de sa pensée.

(2) Ou harmonien.

(3) Première leçon : interprétations et citations.

(4) Première leçon : là où.

(5) Première leçon : faire.

(6) Première leçon : devant la chance passagère que nous offrons...

(ENCORE (8) II Cor., XIIL, 7.

DU

de ridicules idiots; les troisièmes, à qui nous faisons plus d’honneur selon le monde, et moins d'honneur selon nous, de perfides méchants. Et nous ne nommons pas ainsi ces trois sortes d’hommes pour leur faire injure, car nos expressions sont scientifiquement exactes et nullement au-dessous de leur valeur; les uns péchant pardéfaillance d’entendement, —les autres parsotorgueil, tellement isolés du sens humain et attachés à leur propre manière d'envisager les choses et à leur propre lumière qu’ils deviennent inaccessibles à toute lumière venant du dehors : ce sont, dans la science, des protestants, protestant contre le sens catholique au nom de leur sens privé, rejetant la pleine foi en Dieu au nom de la pleine foi qu’ils ont en eux-mêmes. Quant aux troisièmes, vous les connaissez, Monseigneur, car si, dans cette race de vipères, il y en a qui sont contre vous, il y en a aussi qui sont pour vous, voulant réduire l'esprit reh gieux aux proportions de l'esprit de parti, dont profitent ces intrigants. Quant à nous, notre espoir est que le clergé va quitter enfin la politique pour l’apostolat, la passion corporative pour la mission sacerdotale. Pour ce qui est de nos rapports avec nos ennemis, voici quelles sont nos règles (1) de conduite. Des pauvres imbéciles, il faut avoir compassion; des ridicules idiots, il faut rire quand on le peut, car cela est parfois si extrêmement triste à voir, que cela ferait plutôt pleurer. A légard des vipères, on doit autrement agir : il faut leur écraser la tête, et, à l’occasion, nous n’y manquerons pas, au risque de quelques piqûres.

Nous ferons remarquer à Votre Grandeur, que du temps des patriarches, le mariage avait des formes diverses et graduées, une série enfin. au choix des nécessités survenantes et qui, sans forfaire au divin commandement, s'élevait de la forme inférieure permise à la forme supérieure, où l’on trouve la véritable épouse, que nous appellerions, nous, dans notre langage scientifique, lépouse pivotale. Telle était pour Abraham ou Jacob, en degré infé-

(1) Première leçon : quels sont nos principes...

rieur Agar et Lia, en degré supérieur Sara ou Rachel. Serait-il impossible que dans l’avenir quelque chose d’analogue, d’analogue en un sens très rétréci et de très divers en un sens très étendu, non l’odieuse pluralité simultanée des épouses (1), mais une forme d'union variée et graduée assortie aux titres de caractères variés et gradués eux-mêmes; serait-il impossible, dis-je, que quelque chose dont ce que nous disons ici ne serait qu’une approximation spéculative très imparfaite, sans doute, très impossible en apparence, si vous voulez, ne se reproduisît pas dañs l’avenir, avec tout le respect dû aux droits de la femme et à sa dignité? Nulle chose n’est mauvaise en soi, mais dans ses résultats, et c’est aux fruits qu'il faut juger de la bonté de l’arbre. Quant à nous, Monseigneur, nous l’avouons avec une franchise que du moins vous approuverez, Si VOus n’approuvez pas 708 opinions, nous conjecturons scientifiquement — sans l’assurer positivement — et à l’aide de l’analogie, que la série qui est partout la forme dans laquelle se développe la vie selon Dieu, et qui par là même a le pouvoir d’harmoniser toute chose, doit comme à toute chose, dans un avenir évangélisé, s'appliquer au mariage, partant du bon (?} (2), s’élevant au mieux, et atteignant au parfait, qui, au gré de l’auteur de ces pages, sera toujours la forme unitaire.

A coup sûr, les formes du mariage qui ont été usitées au temps des patriarches, seraient aujourd’hui des choses tout à fait immorales, en ce sens qu’elles blesseraient nos mœurset nos sentiments. Elles ne l’étaient pas alors. Ainsi peut-il en être des formes du

mariage dans l’avenir; formes disciplinaires qui doivent se rap-

(1) Fourier, lui, admettait « l’odieuse pluralité simultanée des épouses » et des maris. — « Une femme, dit-il, peut avoir à la fois : « 1° un époux dont elle a deux enfants, 2° un géniteur dont elle n’a qu’un enfant, 3° un favori qui a vécu avec elle et conserve lé titre...Cette gradation de titres établit une grande courtoisie et une grande fidélité aux engagements. Une femme peut refuser le titre de géniteur à un favori dont elle est enceinte; elle peut ainsi, dans un cas de mécontentement, refuser à ces divers hommes le titre supérieur auxquels ils aspirent. Les hommes en agissent de même avec leurs diverses femmes. » (Théorie des quatre mouvements, p. 169, 1 vol. in-8, 1841.)

(2) Mot déchiré.

procher de plus en plus de la morale absolue et parfaite, celle-là qui précisément doit satisfaire et donner libre cours à toutes les saintes aspirations de l’homme, en tant que créature appartenant à la nature, à la société, à la religion. La Bible raconte qu'aux époques patriarcales cela était ainsi sous la divine influence; sans être plus immoraux qu’elle, et conservant toujours la prédominance à l'influence divine, nous pouvons bien chercher si cela ne pourrait pas être d’une autre manière et mieux que cela n’est aujourd’hui.

Sans vous élever d'emblée à l’indignation, voyez, et examinez, Monseigneur, s’il y a véritablement matière à tant s’indigner. Nous sommes sincères jusqu’à oublier [a malveillance de nos ennemis qui veillent et qui nous environnent. De votre côté, Monseigneur, soyez circonspect et consciencieux. Dites que c’est un rêve, nous le voulons bien; cela, au fond et à vrai dire, ne détruirait rien à nos yeux : dans les rêves du poète il y a une réalité qui, étant idéale, est par la même supérieure à toute réalité positive. Comme l’abbé Lacordaire, nous croyons que ce qu’il y a de plus beau et de plus... (1) est l’extravagance qui a pour but la réalisation. ici-bas (2).

Vous dites encore, Monseigneur, que « nos idées sont renouvelées des erreurs des millénaires et que notre école se propose de résoudre pacifiquement tous les problèmes issus de l’organisation présente des sociétés humaines. » Présente et future, Monseigneur, c’est là une observation capitale. Nous avons, pour l’ordre présent le garantisme, pour l’ordre futur, l'harmonie, dont certains règlements étant tout à fait en dehors des mœurs actuelles, seraient, à cause de cela même, aujourd’hui, des choses relativement immorales, en ce sens que la forme sociale n’étant pas assez parfaite pour les comporter, elles amèneraient de grands désordres. Nous sommes de l'avis d’un évêque qui fut, à ce sujet, âprement répri-

(1) Mot déchiré.

(2) Deux ou trois mots déchirés.

mandé par mon illustre compatriote et parent par alliance (1), M. de Lamennais; il ne faut pas se précipiter dans le bien. Mais revenons aux millénaires : si leur erreur était de se proposer de résoudre pacifiquement les problèmes sociaux, à coup sûr nous la partageons : c’est bien là une partie de notre théorie; mais, à Coup sûr aussi, c’est une intention que vous ne devez pas ineriminer, Car il y a là cette bonne volonté des cœurs honnêtes qui a été bénie à la naissance du Christ et à laquelle il a été promis qu’ils auraient la paix sur la terre; ce qui n’est pas aujourd’hui, Monseigneur, et ce qui ne peut manquer que d’être un jour, puisque cela nous à été promis par les anges du ciel, promis comme conséquence de la venue du Messie parmi les hommes... (2).

… Non encore une fois que nous veuillions ramener le mariage aux simples formes patriarcales. A Dieu ne plaise que nous ayons cette pensée dont nos ennemis sans doute ne manqueront pas de nous gratifier. Mais seulement, nous voulons faire comprendre que le mariage sériaire, le mariage ayant une diversité de formes appropriées aux diverses nécessités naturelles et sociales, n’est point une chose absolument réprouvée de Dieu, puisqu'il l’a permise à ses saints. Dès lors, nous ne voyons pas que l’on soit . immoral où impie pour se demander si cette manière de mariage, perfectionnée comme tout ce qui s’élève de l’ancienne loi dans la nouvelle, ne pourrait pas renaître, concédée à la nature de certaines âmes, par un effet de la condescendance divine, car il est dit qu’il y a diversité de demeures dans la maison du Père céleste, parole qui, à nos yeux, condamne le simplisme civilisé, lequel, par ignorance des choses de Dieu, veut appliquer l'unité à ce qui de SOImême est l'élément de diversité par essence (3), à la forme : dans l'ordre social la discipline; dans l’ordre religieux la créature.

Quant aux prescriptions que fait Jésus relativement au mariage, dans le sermon sur la montagne, nous devons voir qu'elles

(1) La Mennais était le cousin issu de germain du père de M"e de La Morvonnais.

(2) Ici il manque deux pages au manuscrit.

(3) Première leçon : par excellence.

dope

sont toutes protectrices de la femme et tendent à la délivrer du joug brutal de l’homme et de l’iniquité légale; et Fourier, notre maître, est dans cela, comme en toute autre chose, d’accord avec le divin Sauveur, lorsqu'il dit que la délivrance de l'humanité se mesure à la délivrance de la femme elle-même, et que cette délivrance ne sera complète que quand la femme écrasera du talon la tête du serpent. Race de vipères, qui regardez la femme avec un mauvais œil, sinon dans le but de la tenir en perversion, du moins dans le but de la tenir en esclavage, cela est à votre adresse, langues aiguisées pour le mal et obstruses pour le bien.

Jésus définit donc ainsi l’adultère évangélique : Regarder la femme avec un mauvais désir contre elle. — La vulgate dit : «Celui-là qui regarde la femme avec l’œil et l’intention de la convoitise lubrique, ou de toute autre concupiscence, l’a déjà souillée de fornication dans son cœur (1). » De sorte que la base du mariage qui n’est pas fornicateur en naissant est de regarder la femme avec un bon désir et non avec la convoitise brutale.

Puis passant à la forme existante, à la légalité de l’époque relativement au mariage, il y mfuse autant que cela est possible l’élément spirituel, en élevant cette forme, en l’épurant selon la justice. Dans cette vue, il dit que l’homme évangélique, contrairement à l’homme judaïque, ne doit point renvoyer sa femme, ce qui dans la loi ancienne, pouvait se faire de la part de l'homme, en donnant à la femme un écrit par lequel il la répudiait : voilà ce qui indignait le Christ, et il y avait motif (2). Et quiconque, ajoute-t-il, {a renvoie de la sorte, la fait devenir adultère (3). Toujours l’homme accusé! Bientôt, revenant au sens spirituel qu’il infuse idéalement dans le sens positif ou littéral, comme dans une chose qui se corrompt on dépose un arome qui conserve et fait

vivre, il ajoute encore : « On peut cependant se séparer de sa

(1) Matth, NV, 27.

(2) Zbid., V, 31.

(3) Zbid., V, 32. « Ego autem dico vobis, quia omnis qui dimiserit uxorem suam, exCepta fornicalionis causa, facit eam moechari, »

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femme, mais seulement en cas d’adultère, dit la Bible française, en cas de fornication, dit la Bible latine, et nous, osant expliquer idéalement la restriction en cas d’adultère, nous traduisons ainsi : « Dans le cas où le mariage se réduirait à la fornication », ce qui, préeisément, est le cas de la prédominance du sens lubrique sur le sentiment. Qu'est-ce encore que l’adultère ou la fornication dans l’idée du Christ? C'est l’union, où la concupiscence remplace la pureté du sentiment, où, le bon désir n’existant plus entre le mari et la femme, la contrainte où l’on serait de cohabiter sans affection sentimentale ferait naître le mauvais désir, réduisant l'amour à son élément brut, à la grossière concupiscence; car la contrainte et la souffrance au-delà de la mesure propre à l’individu ont pour résultat d’engendrer le mal. IT faut mesurer le vent à la laine de la brebis, et la pesanteur du roitelet à la force du roseau ; et Dieu ne veut pas que l’on soit tenté outre mesure. Il ne faut point unir ce que Dieu sépare par de naturelles antipathies. Remarquons bien que le Christ parle d’un cas où la femme serait renvoyée, mais, dans sa divine discrétion sans doute, il ne parle point de l’occurrence où la séparation se ferait volontairement des deux côtés et dans l'intérêt réciproque des parties. Et cependant l’on ne peut supposer que ce cas ne se soit point présenté à sa prévoyance : mais le monde ne comportant pas encore une pareille Zrberté légale qui eût choqué les mœurs et toutes les opinions reçues, en supposant que la femme pouvait traiter d’égale à égal avec l’homme, demander que l’homme ne püût à l’avenir renvoyer la femme, c'était déjà énormément. Et Jésus-Christ a toujours respecté les légalités établies, disant qu’il fallait rendre à César ce qui est à César, voilà pour le relatif; mais il ajoute tout aussitôt, et à Dieu ce qui est à Dieu, voilà pour l’absolu et l’idéal, ainsi que nous l’avons remarqué plus haut. Il y a donc deux sortes d’adultères, l’un relatif, qui est de prendre une femme en dehors de la légalité existante, laquelle légalité ayant sa perfection relative doit être observée dans cette perfection relative supérieure par l’homme évangélique, contrairement à l’homme judaiïque

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qui se contente de l’observer dans sa perfection relative inférieure. L'autre mode d’adultère est absolu, c’est proprement la fornication, la forfaiture à la fidélité due à la loi de Dieu promulguée dans nos cœurs, à ce qui est considéré idéalement comme nécessaire. Ce nécessaire idéal est de ne jamais faire du mariage une prostitution de l'esprit à la chair, un renversement tel dans l’idée de la divine hiérarchie des sentiments que l’élément supérieur tombe au-dessous de l’élément grossier et inférieur. Jésus a donc encore ici rempli sa mission spéciale qui était de délivrer les âmes, car nous voyons que cette délivrance des âmes de l’élément idéal asservi (1) à l’élément grossier est contenue dans la définition de l’adultère, telle que nous osons l’expliquer, et telle que nous la soumettons (2) à l'Eglise, Monseigneur, et aux hommes de bon vouloir.

Résumons-nous, Monseigneur, dans cette digression, pour laquelle je vous demanderai toute votre indulgence pastorale.

En tant que génie religieux et divin, Jésus doit fonder la chose en sens spirituel, idéal, absolu; et c’est ce que d’abord ül fait en bannissant du mariage l'élément fornicateur (3): ne jamais approcher de la femme sous l'influence de ce sentiment, voilà la règle absolue, la base essentielle du bien, où l’on doit se poser pour s’élever graduellement à la perfection qui, en tout, étant l'unité, doit être dans le mariage unitaire.

Après cela, en tant que génie divin protecteur, il attaque ce qu'il y a de trop inique dans la légalité qui, permettant à l'homme de renvoyer la femme, est, pour cette dernière, une manière d’agir dégradante et païenne, en ce qu’elle écrase le faible au profit du robuste. De la sorte, faisant passer le mariage de la forme barbare à la forme civilisée, qui consacre dans la femme une quasiégalité de droits, il défend à quiconque de manquer à cette forme protectrice du faible, tant qu’elle subsistera, tant qu’une forme

(1) Première leçon : soumis.

(2) Première leçon : offrons.

(3) La Morvonnais a supprimé : non mæchaberis, dit le Décalogue.

supérieure ne sera pas trouvée et acceptée. Car, ayant posé, ainsi que nous l'avons dit plus haut, la règle spirituelle du mariage, il ne peut se faire qu’il n’ait pas eu dans l'esprit une forme supérieure en convenance plus intime avec cette règle elle-même, qui est, qu’à tout prix l'élément fornicateur soit banni, que jamais la convoitise brutale n’entre dans cette union, et que si l’adultère à la loi des hommes est dans l’action, l’adultère à la loi de Dieu est dans le sentiment. Et cette forme supérieure est cette idéale liberté des enfants de Dieu dont il est tant parlé dans l'Evangile, et qui fait qu'au lieu de l'esprit de servitude et de crainte, ayant reçu l'esprit d'adoption et d'amour, nous erions : mon père, mon père, et non plus seulement : Seigneur, Seigneur. Car nous sommes, ajoute l’apôtre, les cohéritiers de Jésus-Christ (1), et c’est cet esprit de confiance et d’amour qui rend témoignage à notre esprit que nous sommes les enfants de Dieu. On pourrait làdessus disserter durant des volumes, Monseigneur; nous nous contenterons de le faire dans le sens de deux attributs fondamentaux de Dieu : Bonté, justice; sa bonté ne peut s’approcher de l’homme qu’en lui bienfaisant; sa justice en Le protégeant.

Voyez, Monseigneur, si le mariage élevé à cette pureté des sens et du cœur ne serait pas mieux que ce qui existe aujourd’hui, dût-on, pour arriver là, sans sacrifier la forme unitaire appropriée aux natures douées de chasteté héroïque, permettre un autre mode d’union assortie aux natures où dominent les tons mineurs ou tendres?

La règle de l'Eglise n’a-t-elle pas toujours été celle-ci : avec les éléments donnés produire

1° Le plus de perfection possible par infusion de l'esprit héroique;

20 Le moins d’imperfection qu'il se pourra faire, par maternelle condescendance (2)?

(1) Rom., VIIL 15 et sq.; et Gal., IV, 6 et sq.

(2) Désire-t-on entendre La Morvonu ais préciser lui-même sa pensée au sujet du mariage unitaire et du mariage sériaire? « Le mariage sériaire n’est point essentiel-

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