‹ Hippolyte de la Morvonnais: Œuvres ChoisiesChapitre 53 sur 57 · LIT. — QUESTIONS PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

LIT. — QUESTIONS PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES

Du don et trésor des larmes

De tous les êtres sortis de la main du Créateur, à l’homme seul fut accordé le don des larmes, parce qu’à lui seul fut accordé le don d'élever le doux ennui des émotions pures de son âme vers celui qui est tout amour.

Mais combien peu d'hommes apprécient ce don du ciel ! Combien peu comprennent l’exquise suavité des larmes et leur mystérieux langage !

Et cependant, tous ont souffert; beaucoup ont rejeté loin d’eux la vie comme un son vide et se sont voilé la tête, naufragés résignés à leur sort sur le rocher que déjà couvre l’écume de la lame.

Mais bien peu, oui, bien peu, Seigneur, ont pleuré, parce que bien peu ont aimé.

Après avoir laborieusement et infructueusement interrogé Fénigme triste de la vie, après avoir demardé aux pélerins de tous les âges sur la terre : « Où donc est la vérité? où donc la paix? où donc le bonheur? » — l’homme, voyageur haletant, s’assied un moment sur la borne de la route.

Il jette un amer coup d’œil sur le monde, et dit avec FEcclésiaste : « Tout cela donc est une vanité et un grand mal.

«C’est pourquoi j'ai quitté toutes ces choses et J'ai pris la résolution de ne me pas tourmenter davantage sous le soleil (1). »

L'homme jette ces paroles de lassitude et se retire loin des bruits de la terre dans la solitude de son âme.

Et la grâce du ciel est là, pareille à l'enfant qui guette la colombe fugitive.

Et tout à coup il se fait calme sur sa vie, et voilà que du tumulte lointain des passions une voix se dégage, céleste, inconnue :

« Si quelqu'un a soif, dit la voix mystérieuse, qu’il vienne à

(1) Eccle., II, 20

moi et qu’il boive; si quelqu'un croit en moi, il sortira des fleuves d’eau vive de son cœur (1). »

Et voilà que nous sentons naître en nous un indicible besoin de larmes, et il se fait en notre âme une délicieuse fontaine.

Nous pleurons, et nos pleurs sont cette eau vive de la solitude promise par la voix de Jésus. 6

Et nous ne voulons plus quitter la solitude aimable, parce que nous y avons trouvé le Seigneur ;

Parce que le Seigneur s’est penché riant et consolateur sur notre cœur défaillant et brisé, sur notre âme baptisée par les larmes.

Et la prière s’élance de nos lèvres vers Dieu, pareille à la colombe du patriarche, et, comme ce doux oiseau, revient bientôt nous annoncer la fin de l’orage, portant dans son bec rose la verte branche d’olivier.

Et le fleuve d’eau vive coule plus abondant, et à chaque larme une paix plus céleste descend en nous.

Et l'âme désaltérée s’étend sur les gazons au bord du fleuve qui purifie, de la fontaine qui ne s’épuise pas d'amour.

Et nulle de nos larmes n’est perdue, car l’ange de Dieu qui nous accompagne les recueille pour nous en faire au ciel un infaillible trésor.

Et c’est alors qu’il ÿ a dans la sainte Jérusalem un long murmure de joie, car la brebis est retrouvée.

Oh! c’est une céleste tout ensemble et cruelle chose que les larmes ! Les larmes! ruisseaux mystérieux qui découlent de deux sources différentes, du ciel et de l'enfer, dernières expressions de deux instincts qui luttent en nous.

Car les ténébreux orages de la haine se terminent par des larmes, comme les suaves émotions de l'amour.

Mais les unes sont rares, arides; elles brûlent et laissent après elles la nuit de la désolation et du désespoir.

(1) Saint Jean, ch. VIT, 37, 38. (Note de La Morvonnais).

Les autres sont abondantes, inépuisables; elles humectent, rafraichissent et font briller sous le ciel l'aurore de la consolation et de l'espérance. :

O homme, être étrange, posé sur les confins de la vie et de la mort, du mal et du bien, du ciel et de la terre, à qui Dieu parle d’un côté et l'enfer de l’autre; et qui, trop souvent, préfère le principe de toute ruine à celui de toute lumière et de toute vie !

Car une seule chose t’appartient, à homme, la liberté, le choix que tu peux faire du bien ou du mal, du ciel ou de l'enfer. Cela seul vient de toi et fait ton salut ou ta perdition (1).

Oh! si le trésor des larmes était à toi, jamais tu ne verserais que celles de la pureté, de la consolation, de la reconnaissance et de l'amour. Car elles sont toutes de douceur, et celles de la haine toutes d’amertume.

Mais ce trésor, il ne t’appartient pas plus que la pureté, la consolation, la force et la vie; il faut le demander au ciel avec ces sentiments, ce don céleste des larmes.

Les larmes ! oh ! celles de l’amour sont le cantique (2) des anges et le langage de la poésie dans sa pureté la plus élevée et la plus limpide.

Oh ! les larmes ! les suaves larmes de l’amour, elles révèlent la vie: elles sont comme les messagères, les introductrices des célestes sentiments: elles annoncent l'approche de la Divinité, et leur abondance mesure les progrès de Dieu.

Mais les larmes âcres de la haine, larmes qui grincent des dents ! Elles sont les messagères des joies de l'enfer; elles annoncent la retraite de la vie, extinction totale du feu d’amour, la plénitude de l’orgueil et de la dépravation, et comme l'achèvement de l’empire de la ruine et de la mort.

O larmes, qu’êtes-vous donc, vous qui coulez lorsque la parole manque à l'expression de notre douleur et de notre joie !

(1) L'auteur a effacé : et ici encore se révèle le sens sublime de l’histoire d’Ève qui ne se console que’ par le conseil de l’esprit du mal. | (2) Première leçon : le langage. ;

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