J. Salles
2. Déjà à Saint-Séverin il avait tenu à prêter à deux têtes de femme la ressemblance de sa sœur, morte onze ans auparavant, et de sa mère ; d'ailleurs dès ses premières œuvres il avait pris l’habitude de faire une place aux types des personnes de son entourage.
I1IPP0LYTE FLANDRIN
Balze, ami de H. Flandrin, Colin, sculpteur, Durand, inspecteur de Questel, enfin, après Hippolyte et Paul Flandrin, leur élève Louis Lamothe et Denuelle. Outre sa valeur artistique, ce chœur a donc un intérêt documentaire assez piquant.
Telles sont ces peintures de Nîmes qui tiennent une place importante dans l’œuvre de Flandrin. Non seulement il y a donné comme un premier modèle de ces belles processions qu'il allait déployer sur la frise de Saint-Vincent-de-Paul, mais surtout il y a montré ce qu’est une église décorée tout entière par le même artiste. En contemplant ces poétiques figures, disposées de telle sorte que, malgré leur dispersion, elles tendent au même but et dirigent le regard et la pensée vers le Christ qui est au centre, on éprouve l’impression d’un tout complet, d’une cohésion parfaite.
Les peintures de Saint-Martin-d'Ainay 1 ne représentent pas un travail aussi important : on n’y compte que onze figures, tandis qu’il y en a plus de cinquante à Nîmes. Elles sont réparties entre les trois absides, de petites dimensions. De toutes les œuvres de Flandrin, il n’en est aucune qui réalise une si entière simplicité. Jamais il ne s’est davantage rapproché de l’austérité hiératique du style byzantin. Le caractère antique de l’église et l’obscurité excessive qui y règne, lui en faisaient une loi. Cette
1. Elles ont été reproduites en lithographie par Poncet. L'abbé de Saint-Pülgent, ancien élève de II. Flandrin, leur a consacré une petite notice de onze pages, fort judicieuse.
SAINT-PAUL DE NÎMES ET SAINT-MARTIN-d’aINAY Hlf»
obscurité est telle que pour beaucoup de personnes la décoration passe complètement inaperçue; quand on la cherche, on la devine plus souvent qu’on ne la voit. Dans ces conditions il ne pouvait être question de sujets, mais de simples figures, nettement séparées, se détachant sur fond d'or. Quant à l’antiquité de l’église d'Ainay, on sait que si l’édifice, sous sa forme actuelle, remonte aux dixième et onzième siècles, il avait été construit h une époque bien antérieure, dès le septième '.siècle, sur l’emplacement et avec les colonnes mêmes d’un temple païen dédié à Rome et Auguste. C’était donc aux mosaïques des premiers âges du christianisme que l'artiste devait demander une inspiration, sinon un modèle.
Le programme donné pour l’abside principale comportait sept personnages : le Christ , la Vierge, sainte Blandine et sainte Clotilde, saint Pothin, saint Martin et saint Michel1. — Dans une lettre adressée à Questel et illustrée de deux petits croquis2, nous voyons l’artiste hésiter entre deux partis. Le plus simple consiste à représenter le Christ assis sur un trône et les six autres personnages debout et placés symétriquement à ses côtés. C’est le thème archaïque « qu’on voit partout », peut-être est-ce le plus convenable pour une église comme celle d’Ainay. Mais l'artiste semble préférer une autre solution : le Christ debout; auprès de lui, mais au-dessous, la Vierge debout également, et lui présentant les autres per-
1. Sainte Blandine et saint Potliin sont des saints lyonnais. Saint Martin est le patron de l’église, dédiée autrefois à saint Michel. Sainte Clotilde reçut son éducation chrétienne dans l’abbaye de Saint-Michcl-d’Ainay.
2. La lettre, reproduite en fac-similé dans le livre du comte Delaborde, renferme à la fin une visible erreur de date. Au lieu d’octobre 1855, c’est évidemment octobre 1854 qu’il faut lire.
sonnages tous à genoux. Les avantages de cette disposition sont de deux sortes. Elle introduit plus de mouvement et puis elle donne à la ligure de la Vierge « une dignité qui la met au-dessus des autres figures et cependant laisse franchement dominer celle du Christ ». En somme c’est cette dernière idée qui a été réalisée dans la fresque définitive, à une seule exception près, c’est que, pour une raison de symétrie sans doute, Flandrin a cru devoir représenter saint Michel debout, à la gauche du Christ : on peut le regretter.
Les absides latérales représentent, sous une forme non moins symbolique : Tune, saint Badulfe bénissant l’abbaye qu’il a fondée, l’autre, saint Benoît donnant sa règle aux moines d’Ainay. Tous deux nous apparaissent assis, l’un entre deux édifices en miniature, le temple païen qui s’écroule, l’église chrétienne qui vient de s’élever ; l’autre entre deux jeunes novices, agenouillés à ses pieds.
Ces peintures préparées à Paris, furent exécutées à Lyon, avec l’aide de Lamothe et Poncct, pendant Pété de 1855 (juillet-octobre).
Dans sa correspondance, l'artiste donne des détails sur les principales difficultés qu’il rencontra. Ce fut d’abord l’obscurité de l’église ; un jour de pluie, il écrit : « A Ainay il ne fait pas plus clair que dans une cave. Mes pauvres yeux en souffrent cruellement1 2. » — « Lundi prochain, nous commencerons à peindre. Tu nous croyais probablement plus avancés ; mais dans ce mois nous n’aurons pas eu plus de vingt-quatre jours de travail, sur lesquels cinq ou six
1. Elles avaient été demandées à Flandrin par le curé d'Airvay, l’abbé Roué.