‹ Hippolyte FlandrinChapitre 125 sur 211 · juillet · texte numérisé non relu

juillet

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Flandrin s’exagérait-il la justesse du proverbe : Nul n'est prophète en son pays ?

Un passage de la notice écrite par l’abbé de Saint- Pulgent donne à penser que l’austère simplicité des peintures d’Ainay ne fut pas d’abord goûtée par une partie du public lyonnais.

Si certaines personnes à Lyon ont éprouvé d’abord devant les fresques d’Ainay une sorte de surprise et de déception, nous croyons savoir que cette première impression n’a pas laissé de trace et que tous ceux qui, dans cette belle ville, s’intéressent aux arts, sont heureux de posséder un échantillon des travaux de leur compatriote.

L’art n’absorbait pas Flandrin tout entier. Au rebours de certains artistes ou de certains lettrés qui font profession d'indifférence ou de mépris pour les affaires publiques, il dévorait les journaux, il se mêlait aux discussions, et ses agendas, ses lettres témoignent de ses préoccupations au sujet de la politique.

Déjà, quand, à l’atelier d'Ingres, il se trouvait en contact avec la jeunesse frémissante de 1830, il avait montré, (et sa correspondance avec son frère Auguste en particulier en fait foi)1, qu’il vibrait lui

1. Par exemple ce passage : « Je crois* que personne plus que moi n'aime la liberté, et la preuve c’est que j’aime les Belges et admire les Polonais, dont les actions sont si belles... Je fais chaque jour des vœux pour leur triomphe, mais ce n’est pas assez des vœux, il leur faudrait des secours réels. Ne fera-t-on rien, pour une nation qui a combattu, mêlée avec nos soldats, pendant quinze ans, qui est, tombée avec nous cl n’a été partagée et asservie d’une manière aussi barbare, que parce que sa cause était liée à la nôtre ? » (lfi mai 1881.) Et un autre jour, parlant de la revue du 29 juillet, où les troupes

aussi, et très fort, aux grandes questions alors débattues devant l’opinion. Les années 1848 et 1849, en le mettant en face de crises plus graves et qui entraînaient pour lui des devoirs stricts, lui donnèrent occasion d’affirmer ses sentiments d'une manière plus expresse.

Il ne faudrait pas chercher dans ce chapitre certains attraits que notre sujet ne comporte pas. Flandrin n’était nullement un homme d’action, il s’est contenté de faire simplement son devoir, comme garde national d’abord, comme électeur ensuite. Bien qu'il se soit conduit en bon Français, il n’a joué aucun rôle dans les événements auxquels il s’est trouvé mêlé. Est-il besoin de dire qu’il n’a pas sur la politique des vues très originales ? Il ne fait pas plus de théorie en cette matière qu’en fait d’art. Il juge d’après le bon sens et d’après son cœur, sans entrer dans les calculs des habiles, non plus que dans leurs préventions. En face des violences et des intrigues qui se donnent carrière, il a quelquefois des réflexions d’une candeur qui rappelle celles du Chœur dans les tragédies antiques. Enfin, si l’on cherchait ici ce tour piquant, cette spirituelle malice qui fait le charme de certains mémoires, on serait déçu. Dans ces courtes notes qu’il jette pour lui seul sur son agenda, dans ces bonnes et franches lettres, qu’il adresse à sa famille ou à ses amis, Flandrin n’a aucune prétention littéraire. Aux nouvelles qu’il annonce, aux impressions

avaient défilé devant le roi et don Pedro, empereur du Brésil en criant: Vive la Pologne! « avec un enthousiasme admirable », il ajoutait : « Ces cris, puissent-ils retentir jusque dans le camp des Busses et le palais de leur empereur ! leur faire sentir que les Polonais ne mourront pas, car ils excitent l'intérêt de tous les hommes qui ont des cœurs généreux! Oh! si ce n’était pas si loin ! » (1er août 1831.)

qu’il émet, aux questions qu’il pose, il donne la forme la plus simple.

Nous croyons cependant qu’il vaut la peine de s’arrêter à ces souvenirs, qui complètent la physionomie de Flandrin. Sous ses dehors doux et réservés se cachait un cœur très ardent, qui battait pour toutes les généreuses idées et qui tressaillait aux nobles mots de patrie et de liberté.

Peut-être aussi trouvera-t-on ici un autre intérêt. Nous avons en face de nous un homme honnête et de bonne foi qui n’est inféodé à aucun parti. S’il a des préférences, il en fait promptement le sacrifice à la volonté de son pays. Il n’applaudit pas à la révolution qui renverse Louis-Philippe, mais il n'a aucune horreur de la République, pourvu qu’elle soit modérée et sage: malgré les désordres qui compromettent le nouveau gouvernement, il reste fidèle à la Constitution et se sépare de presque tous ceux qui pensent comme lui, pour voter en faveur de Cavaignac. Ce vote ne l’empêche pas de constater qu’aussitôt après l’élection du prince Louis, la confiance renaît et le travail reprend. Ainsi, tout en déplorant et même en combattant les diverses révolutions qui se sont succédé, il a suivi son temps sans aveuglement, comme sans révolte, sachant reconnaître et honorer, sous l’étiquette de tous les régimes, l’image sacrée de sa patrie. Ses différents états d’esprit correspondent .assez exactement aux étapes de l’opinion publique en France, aune seule exception près : en 1849, lors de l’élection du président, il se trouva du côté de la minorité. Mais ses lettres de cette époque sont caractéristiques, on y voit grandir au fur et à mesure des événements, ce sentiment de lassitude qui devait être funeste au maintien d’une République trop peu stable.

Pour les premiers mois de 1848, nous n’avons que peu de lettres de Flandrin, qui était alors à Paris. Des notes très concises, jetées au jour le jour sur un petit agenda, suppléent dans une certaine mesure à cette lacune. Elles nous montrent l’artiste quittant le pinceau pour le fusil aux appels du tambour et conciliant de son mieux ses devoirs de garde national avec ses travaux. Pour surcroît de préoccupations, sa femme venait de mettre au monde, le !\ février, son troisième enfant, la petite Cécile, et il craignait pour la jeune mère le contre-coup des émotions de la rue.

La journée du 23 février s’était passée au milieu des alarmes. L’émeute s’annonçait imminente. Le soir, on crut les troubles apaisés par la démission de Guizot, mais l’échaufTourée du ministère des Affaires étrangères fut le signal du déchaînement.

« A minuit moins un quart, affreux tocsin. Tout est changé ! Le matin on se bat de tous côtés, on cherche des armes et on fait irruption chez nous. »

Quelques jours après, avait lieu devant Saint-Germain-des-Prés, sous les fenêtres de Flandrin, la plantation d’un arbre de la liberté, que le curé bénissait, tandis que les petites filles de l’école des sœurs défilaient autour, en écorchant la Marseillaise.

Flandrin, qui n’avait aucune raison de bouder le nouvel ordre de choses, prit part à un concours pour la composition d’une grande figure allégorique, représentant la République. Ses vœux n’avaient rien que de très constitutionnel. Il note que dans un déjeuner chez Ingres on a bu « au bonheur de la patrie ». Voilà un toast bon en tout temps, mais qui est bien dans la note de l’époque.

Quelques mois plus tard, au 15 mai, l’Assemblée

H. FLANDRIN ET LES ÉVÉNEMENTS DE l8r,8

nationale avait été envahie et beaucoup (le représentants avaient quitté la salle des séances. Raspail, Blanqui, Barbes avaient tenu des discours séditieux. Mais bientôt, avec le concours de la garde nationale, la Chambre s’était ressaisie et avait ordonné l’arrestation de Barbés et de ses complices. Flandrin se félicitait d avoir contribué à faire respecter la légalité.

« Je ne sais encore comment finiront tous ces événements, écrivait-il à son beau-père, mais pour le moment il me semble que ça n’a pas trop mauvaise tournure. C’est nous qui hier avons eu l’honneur de réintégrer l’Assemblée dans la salle de ses séances. Les représentants y sont rentrés en grand nombre et se sont déclarés en permanence, aux acclamations enthousiastes de la garde nationale, de la mobile et des troupes. Maintenant voilà quelques hommes démasqués et qu’on ne peut laisser libres qu’en abdiquant soi-même. L’Assemblée nationale connaît donc bien ses ennemis. C’est déjà quelque chose. Moi je suis rentré à deux heures du matin, Paul y a passé la nuit et y est encore. Nous allons bien à la maison... Ne vous tourmentez pas, soyez sage. Hélas ! c’est le moment de se servir de toute sa philosophie. Du reste, si on sait tirer parti de cette secousse, elle peiit être d’un bon effet '. »

Mais le parti avancé ne désarmait pas : il allait bientôt montrer ce dont il était capable, aux journées de juin. Pendant cette crise terrible, llippoly te Flandrin et son frère furent occupés, avec leur bataillon, à la garde du quartier Saint-Germain-des-Prés. Voici quelques fragments de lettres dans lesquelles

l. Lettre à M. Ancelot, 16 mai 1848.

IIIPPOLYTE FLANDRIN

Mme II. Flandrin renseignait sa mère sur le sort de son mari et de son beau-frère :

Samedi matin 24 juin 1848.

« Rassure-toi, bonne mère, j’ai encore mon bon Ilippoly te et Paul. Rendons grâces à Dieu. Ils n’ont pas été sur le théâtre sanglant de l’insurrection, et ont gardé simplement notre quartier, qui a été tranquille. Mais bien émus, nous avons passé une terrible journée et une terrible nuit, l’oreille au bruit des coups de fusil. J’ai pensé à toi, à vous, à chaque instant. Je me disais : Si ma bonne mère entend ce qui se passe, dans quelle inquiétude elle doit être, ne sachant où sont ses enfants ! Moi j’avais de temps en temps de leurs nouvelles, lis ont passé une partie de la nuit à garder la prison de l’Abbaye... »

Samedi soir, neuf heures.

« Le bruit de la fusillade et du canon s’est fait entendre bien distinctement et bien serré jusqu’à deux heures. Les insurgés étaient du côté du Panthéon, rue de La Harpe, etc... Enfin, à cinq heures, et même avant, nous étions plus rassurés, étant certains que nous avions le dessus.

« Notre rue et les rues environnantes étaient, depuis ce matin, et sont toujours gardées par la garde nationale. On ne laisse circuler personne. Les sentinelles crient continuellement de fermer les fenêtres et les portes des maisons ; on maltraite les curieux et les curieuses... Ces messieurs sont restés au poste de la prison de PAbbaye, où ils ont reçu quantité de prisonniers, qu’on leur amenait. »

La plupart de ces malheureux étaient de vrais enragés. L’un criait aux soldats : Tuez-moi, tuez-moi ! Un autre disait avec orgueil : Pour ma part j’en ai tué vingt-deux ! Pour tirer sur la troupe, il s’était embusrpié à une fenêtre derrière une femme et un petit enfant.

25 juin 48.

« Ce matin, on entendait encore les décharges de coups de fusil et le canon du faubourg Saint- Antoine, ce qui a duré jusqu’à six ou sept heures du soir, il me semble. Mmc Baltard a passé la journée avec moi à faire dd la charpie, pendant que nos messieurs gardaient la prison de l’Abbaye. A sixheures, ils sont rentrés dîner, venant de conduire les prisonniers à un autre poste et ayant parcouru le malheureux quartier Saint-Jacques, qui offre, à ce qu'il parait, un spectacle bien triste, mais qui est maintenant tranquille. . . Mon pauvre Hippolyte a été témoin de choses bien affligeantes, car elles prouvent qu’il y a des hommes bien barbares... »

20 juin lundi, dix heures du soir.

« On amène toujours à la prison un grand nombre de prisonniers et on les conduit ensuite dans d’autres endroits. Nos messieurs sont de ces expéditions-là, qui ne sont pas agréables. Ils ont fait aussi dos patrouilles et j’espérais les avoir cette nuit. Mais pas du tout : ils ont été pinces pour passer toute la nuit à la caserne de la rue de Tournon, au milieu des prisonniers et n’ont pu prefidre qu’un quart d’heure pour venir dîner. Je n’aime pas les savoir en telle com-

pagnie. La journée a été plus calme, nous n’avons pas eu de ces fausses alertes comme hier et avanthier, et ce soir on assure que tout est fini. On est maître partout. »

La République paraissait sauvée :* elle était dès lors condamnée sans appel dans l’esprit de la plupart des gens, qui la rendaient responsable des utopies socialistes et des violences de l’émeute. Ils étaient de moins en moins nombreux ceux qui restaient fidèlement attachés à la Constitution et qui savaient réunir dans leur cœur ces deux sentiments, si difficiles à concilier, l'amour de l’ordre et celui de la liberté. H. Flandrin appartenait à ce petit groupe sincèrement rallié à la République.

Il repoussait de toutes ses forces la démagogie. 11 ne pouvait souffrir en particulier les entrepreneurs de manifestations révolutionnaires, les commisvoyageurs en insurrection, qui s’en vont déclamer de ville en ville et grossir de leurs dupes l’armée de l’émeute. Voici en quels termes il parle des organisateurs d’un « banquet », qu’il avait vus à l’œuvre à Nîmes dès les premiers jours de son arrivée :

« Ici tout est habituellement très calme. Mais aujourd’hui les rouges, au nombre d’une trentaine, ayant, à force de mentir, entraîné quelques centaines de gens des environs, ont fait un de ces fameux banquets. Garde nationale sur pied, troupes consignées, postes doublés, population en émoi, rien n’y manquait : ils ont fait leurs frais. Mais cependant le soir, le préfet (ancien officier d’artillerie, homme très distingué, à ce qu’on dit), a coupé court à leurs manifestations et leur a interdit la promenade aux flambeaux, en faisant charger les armes « de la troupe ».

Le tour est fait : ils vont aller dix lieues plus loin faire la meme chose L »

Cependant un grand événement se préparait : l’élection du président de la République par le suffrage universel. La campagne était ouverte : naturellement, c’était un débordement de brochures, de discours et d’intrigues. La droiture de Flandrin était quelquefois scandalisée par l’emploi de certains procédés.

« Je viens de recevoir tout à l’heure une chose qui m'a fait de la peine : c’est un ballot arrivé par la poste, franc de port, contenant soixante-cinq biographies hyperboliques du général Cavaignac et cent ou cent vingt ignobles pamphlets contre Louis Bonaparte et Girardin. Hélas! bonne foi, honnêteté, où êtes-vous ? Pour moi, de semblables manœuvres me révoltent, et, si M. de Lamartine avait quelque chance, je crois que je lui donnerais ma voix1 2. »

Mais Flandrin sent bien qu’il est inutile de voter pour le grand poète. Alors, qui choisir ? Comment éclairer sa conscience d’électeur ? C’est une difficulté dont la plupart des gens ne se doutent guère. Lui, il se défie de sa propre opinion, il se plaint d’être mal informé ; il implore le secours d’en haut : « Que Dieu nous fasse voir juste et nous mette du bon côté ! » Et puis il se décide.

« Nous voilà bien près des élections et je suis, ainsi que Paul, assez inquiet de ce que nous devons faire. Privés des conseils de nos amis ou de ceux qui, s’occupant plus que nous des affaires et des hommes qui les conduisent, peuvent mieux les juger, nous

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