‹ Hippolyte FlandrinChapitre 135 sur 211 · Apocalypse, VII · texte numérisé non relu

Apocalypse, VII

La parole évangélique n’est-elle pas le signal de ce grand mouvement qui pousseles générations humaines vers le Christ?

Quand un artiste, au lieu de représenter tel fait particulier, entreprend de rappeler à la fois une série d'événements, une étape de l’histoire, il est forcé de recourir à ces procédés d’abréviation et de simplification, qui constituent une sorte d’algèbre de la peinture et qu’on appelle le symbolisme. En pareil cas, une figure incarne tout un peuple, un geste toute une vie, comme dans notre vieux théâtre du moyen âge, un arbre, au besoin une branche, tenait lieu d’une forêt et une simple porte, d’une ville entière. Ce n’est pas le lieu de discuter les avantages et les inconvénients de pareilles conventions. Qu’il nous suffise de dire que ce symbolisme est de tradition dans l’art religieux. 11 s’est imposé à Flandrin plus qu’ailleurs dans la décoration de Saint-Vincent-de-Paul.

Voici par exemple la prédication de saint Pierre et de saint Paul. Les deux apôtres sont au centre, tournés chacun d’un côté opposé, le premier étendant le bras avec l’autorité d’un homme qui commande, le second élevant les mains comme un orateur, emporté lui-même par l’enthousiasme qu’il communique aux autres. Devant chacun des deux apôtres sont groupées différentes figures d’une large signification. Ces deux femmes agenouillées, au premier rang à droite, rappellent le concours zélé que prêtèrent à la prédication apostolique plusieurs femmes d’élite. Derrière elles la Synagogue nous apparaît sous la forme d'un grand prêtre, la Philosophie grecque sous les traits d’un jeune homme au profil élégant, au regard rêveur, disciple sans doute de l’Ecole d’Alexandrie. Puis c’est un Persan, un Arménien, un Arabe, un Ethiopien.

SAINT-VINCENT-DE-PAUL

Tels sont ceux qui écoutent la parole de saint Paul.

De Pautre côté nous voyons une famille plébéienne agenouillée devant saint Pierre, ou plutôt devant le Dieu qu’il annonce. Puis les fiers vexillaires des légions, coiffés du mufle des betes féroces dont la fourrure recouvre leurs épaules et inclinant devant la majesté de l’Evangile les emblèmes orgueilleux de Rome. Derrière eux se tiennent leurs ennemis, les peuples du Nord, comme eux subjugués par la religion nouvelle. Les voilà avec leurs mines farouches, leurs costumes étranges, et, auprès d’eux, leurs compagnes dont la voix les excitait au combat et qui prenaient part à tous leurs dangers.

Mais le symbolisme risque de faire dégénérer un tableau en une série de signes abstraits et le dessin en une sorte d’écriture. Pour échapper à ce danger, Flandrin a doté ses figures d’une beauté qui tient moins à la perfection des formes qu’à la profondeur des sentiments.

Que l’on remarque à ce point de vue cette noble figure du philosophe grec, qui semble détachée d’un bas-relief antique, ou ces femmes germaines si gracieuses dans leur agreste simplicité ; que l’on étudie le groupe si touchant de la famille romaine, ou ce juif en extase à l’apparition d'une lumière nouvelle, tandis que, debout près de lui, sa femme l’enveloppe d’un regard ému. Cette alliance du sentiment artistique et de la pensée chrétienne se retrouve partout dans la décoration de Saint-Vincent-de-Paul.

Pour ménager des repos à la vue, dans la longue procession qui se déroule sur chacune des frises, Flandrin a groupé ses différents personnages en plusieurs chœurs, division, qui, sans briser l’unité du sujet, y introduit un élément indispensable de variété.

Il semble que l’artiste aurait pu, dans ses groupements, suivre l’ordre chronologique. Il nous aurait montré, dans un pittoresque résumé, les époques successives de l’histoire de l’Eglise : par exemple, les premiers disciples aux temps apostoliques, puis les chrétiens des Catacombes, ensuite le grand siècle de Constantin, etc. A la fin, après avoir retracé les gloires chrétiennes du dix-septième siècle, il aurait pu faire une place aux illustrations de l’Eglise contemporaine. C’eût été un cours d’histoire religieuse en dix ou douze chapitres.

Il ne la pas fait. Ne s’était-il pas proposé de ne glorifier que les saints, et le plan que nous venons d’indiquer ne l’aurait-il pas obligé ou à d'étranges omissions, ou à l’intrusion, dans les rangs des bienheureux, de plus d’un personnage qui n’est pas canonisé, car, depuis, Origène jusqu’à Lamennais, l’histoire de l’Église ne peut se séparer de celle des hérésies ?

11 a donc adopté la division tout ecclésiastique qui distingue, parmi les saints, les martyrs et les confesseurs, les docteurs, les pontifes, etc. Il a même respecté le principe de la séparation des saints et des saintes i, souvenir des sévères habitudes de la primitive Église. Restait à lutter par l’invention des détails contre l'uniformité de tous ces personnages, confondus dans un même sentiment d’adoration et d’émotion religieuse. C’est le triomphe de l’artiste d’avoir, dans l’imité de l’ensemble et dans l’harmonie de chaque groupe, marqué chacun d’un signe individuel, toujours noble, souvent touchant.

Six chœurs s’avancent de chaque côté.

En tête, à droite, marchent les apôtres, graves et

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