‹ Hippolyte FlandrinChapitre 14 sur 211 · L ATELIER D INGRES · texte numérisé non relu

L ATELIER D INGRES

L’ardeur de cette jeunesse se portait aussi sur la politique et les idées libérales. On devine si le gouvernement était vilipendé. Quant au sentiment religieux, dont le réveil valait alors même tant de popularité à la publication de Y Avenir et devait bientôt après donner tant d’éclat aux conférences de Lacordaire, il était, on le sait déjà, presque complètement étranger aux jeunes artistes de cette époque.

Dans ce milieu si différent de lui, Hippolyte Flandrin sut dès la première heure se concilier l’estime, la sympathie et un sentiment voisin du respect. Il devait ce résultat à la supériorité de son talent, à sa modestie, à sa droiture et aussi à sa réserve. Sa physionomie avait quelque chose d’attachant, sans présenter alors cette silhouette caractéristique que devait plus tard lui donner la barbe. Les traits étaient maigres, le teint pâle, le regard un peu triste, l’allure timide avec une distinction naturelle. Cependant notre artiste ne ressemblait ni à une vierge rougissante, ni à un jeune poitrinaire. Grâce à son adresse, son agilité et même sa vigueur, il était un champion apprécié dans ces luttes athlétiques, renouvelées des Grecs, auxquelles les élèves d’Ingres se livraient souvent. J1 ne détestait pas le rire et n’était jamais ennuyeux.

Son frère Paul, toujours à côté de lui, égayait tout le monde par ses charges comiques, dessinées ou mimées, et surtout par ces imitations plaisantes de la voix d’autrui, dont personne n’avait le secret comme lui. Quelquefois il faisait ainsi d’opportunes diversions aux chansons trop gauloises ou aux propos trop vifs, et tous en chœur le suivaient volontiers, quand il entonnait gaiement telle rengaine fameuse

HIPPOLYTK FLANI>RIN

comme celle-ci, dont la correction académique n’est pas garantie :

Ah ! quelle étrange aventure !

Quoi ! nous aurions dormi cent ans !

Ah ! que toute la nature Doit avoir changé depuis ce temps !

Flippolyte rendait quelquefois à ses camarades de précieux services. Un jour par exemple, Ingres, qui habitait au-dessus de l’atelier, entendit un bruit extraordinaire et il envoya le portier savoir ce qui se passait. Le brave homme, entr’ouvrant la porte, vit un spectacle scandaleux. Les élèves, armés de leurs chevalets, de leurs tabourets et de leurs cartons, livraient une bataille épique. Les uns s’étaient emparés, comme d’une forteresse, de l’estrade sur laquelle posait le modèle. Les autres s’efTorçaient de déloger leurs adversaires de cette position trop avantageuse. Ingres prit la chose, comme souvent, au tragique et licencia l’atelier. Brusque résolution, fort pénible à tout le monde, fort mal vue en particulier de Mme Ingres, qui en calculait avec inquiétude les conséquences pour les intérêts de son mari. Dans cet embarras, ce fut Hippolyte Flandrin qui porta au maître les excuses de ses camarades, et, comme il était lui-même persona grata , il n’eut pas trop de peine à les faire agréer.

C’est un rare bonheur pour un jeune homme de rencontrer au début de sa carrière une personnalité, comme celle d’Ingres, en laquelle s’incarne l’idéal de sa profession. Artiste, Ingres, l’était au suprême degré. Tout ce qui touchait à son art le passionnait. C’étaient, dans son travail, des ardeurs, des emportements superbes, puis des scrupules et des recom-

/atelier d’ingres

mencements presque sans fin, dans ses admirations des enthousiasmes et des ivresses incroyables, dans ses critiques des sévérités et des colères terribles. Sa volonté était aussi intraitable que sa sensibilité était vive. Il a combattu toute sa vie pour la foi artistique qu’il avait embrassée dès sa jeunesse. Longtemps il a souffert pour elle, il serait mort à la peine plutôt que d'en sacrifier la moindre exigence. Après avoir triomphé, il n’a jamais désarmé. Toutes les fois qu’il parlait de son art, il s’élevait à une hauteur d'idées vraiment sublime et trouvait des expressions d'une puissante originalité. En dehors de ce sujet privilégié, il était comme dépaysé, et, dans les questions pratiques, il avait toute l’inexpérience d’un enfant.

L’exemple d’un tel homme était à lui seul un enseignement, mais Ingres avait une doctrine très arrêtée. Dans notre époque si malade de scepticisme et d’anarchie intellectuelle, la conception d’un credo artistique étonne et offusque. Autour de 1830, ces affirmations passionnées, ces convictions ardentes étaient la loi des esprits, la condition normale de la vie de la pensée.

Ingres réunissait dans un meme idéal deux tendances qui semblent s’exclure chez la plupart des artistes, la recherche du beau et celle du vrai. Il se séparait des purs classiques par son mépris de la convention, et des romantiques par sa préoccupation du style.

Avant tout il professait le culte de la nature. Il voulait qu’on en fît une étude incessante, sans jamais se permettre vis-à-vis d’elle la moindre infidélité. D’autre part tout ce quittait laideur ou grimace, lui inspirait une horreur telle qu’il se détournait à

l’approche d’un estropié et mettait sa main sur ses yeux pour ne pas voir un squelette. Dans ses tableaux, même quand le sujet l’y invitait, il n’a presque jamais représenté de morts ou de blessés. Au contraire, jusque dans les moindres détails, il s’est appliqué à reproduire des formes belles et agréables. Il n’était donc pas du tout réaliste au sens ordinaire du mot, il l’était cependant au sens le plus élevé, en ce qu’il ne prétendait pas faire mieux que la nature. « Elle est toujours belle, disait-il, pour ceux qui savent la regarder b »

Pour donner plus d’autorité à ses idées, il se réclamait des Grecs, dont il parlait avec enthousiasme. Il était antique d’esprit, comme on l’était à la Renaissance. A défaut d’érudition, il avait un goût si sûr qu’il devinait souvent ce qu'il n’avait pas appris. « Je ne sais rien, disait-il, mais j'ai du nez. » Il avait cette vive intelligence des choses qui naît quelquefois d’une profonde admiration.

Si les Grecs étaient ses maîtres, Raphaël était son dieu. Ingres était littéralement à genoux devant cet artiste incomparable. Il éprouvait devant ses œuvres des ravissements presque mystiques ; y découvrant toujours de nouvelles beautés, il ne se lassait pas d’y chercher des leçons pour lui-même. « Dire, a-t-il écrit, dire que si j’avais vécu trois cents ans plus tôt, j’aurais pu être son disciple! »

Du moins s’efforçait-il de l'être à sa manière et de renouer après trois cents ans la tradition, non pas que suivant lui les grands hommes, ni même les belles œuvres eussent manqué depuis Raphaël ; mais malgré les bonnes intentions des uns et les vues

1. Cette citation et les suivantes sont empruntées au beau livre de M. le comte Delaborde, Ingres , sa vie , son œuvre.

L* ATELIER D’iNGRES

judicieuses des autres, le beau n’avait été rencontré que par hasard. Il se flattait d’avoir retrouvé dans la contemplation amoureuse de Raphaël la pure doctrine et c’est cette doctrine qu’avec une foi débordante il voulait communiquer à ses élèves.

Suivons-le un instant dans cet atelier tout à l’heure si bruyant. A son approche les conversations ont cessé comme par enchantement. Quelques-uns sont émus jusqu’à trembler. Tous sont pleins de déférence et de respect. Et cependant rien dans l’extérieur d’Ingres ne parle en sa faveur. A voir ce petit homme, gros et sans élégance, jamais un étranger ne supposerait F âme d’artiste qui se cache sous cette enveloppe, à moins qu’il n’ait surpris l’énergie de son expression ou le feu de son regard.

Le maître s’arrête auprès de chacun pour distribuer ses conseils. Il corrige, ici d’un trait de crayon, là même d’un trait d’ongle, toujours avec une sûreté infaillible. Tout ce qui est procédé artificiel, habileté factice, il le proscrit impitoyablement. 11 s’emporte contre ceux qui ne copient pas exactement le modèle. « Quand vous manquez au respect que vous devez à la nature, quand vous osez l’offenser dans votre ouvrage, vous donnez un coup de pied dans le ventre de votre mère. Les anciens, eux, n’ont pas corrigé leurs modèles, j’entends par là qu’ils ne les ont pas dénaturés1. »

Yoit-ii un élève consacrer trop de soin aux accessoires, au risque de négliger l’ensemble, il lui dit : « Les détails sont de petits importuns qu'il faut mettre à la raison : large! large! » Un autre se décourage devant les efforts que nécessite la pour-

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