Décembre
HIPPOLYTK FL ANORlN
n^r 1 f v » vp* y
particulier le portrait de son plus jeune fils, enfant de sept ans, montrent que l’artiste peignait en effet morceau par morceau. La partie supérieure de la toile est non seulement couverte, mais d’une manière définitive. Le bas reste blanc. Pour l’enfant en question les cheveux, le front, les yeux, ainsi qu’une des joues et le fond, sont faits et parfaits. Pour le reste il n’y a rien qu’un léger contour du visage, une ligne indiquant la place de la bouche et du nez.
Flandrin ébauchait quelquefois ses œuvres à la terre de Gassel. Parmi les portraits qu’il nous a laissés de lui-même1, l’un nous est parvenu dans cet état intermédiaire entre le dessin et la peinture, image sévère et saisissante de l’expression de l’auteur interprétée par lui-même.
11 s’est toujours efforcé de pénétrer jusqu’à l’Ame de ses modèles et de faire ressortir sur leurs traits leur physionomie intime. Voilà pourquoi chacun de ses portraits était pour lui une source d’inquiétudes et quelquefois d’angoisses. 11 tremblait2 à la pensée de
1. Il en existe cinq principaux : 1° l’un représentant l’artiste encore jeune, de profil, a été peint à Rome en 1837. Il appartient à la famille d’Hipp. Flandrin; 2° une redite du même portrait est conservée à la Villa Médicis avec les portraits des pensionnaires; 3° un autre, au musée de Florence, nous montre Hipp. Flandrin âgé de quarante à quarante-cinq ans, la tète de trois quarts coiffée d’une casquette d’atelier; 4° une admirable ébauche de ce portrait, que nous reproduisons en tète de cet ouvrage, appartient à la famille du peintre; 5° un dernier portrait représente llipp. Flandrin, de face, à son chevalet. Cette œuvre, qui a été faite environ en 1860, est également dans la famille de l’artiste. A ces portraits on peut ajouter la toile qui est au musée de Nantes (cojlection de Feltre) et où les deux frères Hippolyte et Paul se sont peints l’un auprès de l’autre, vers 1840 ou 1845. (V. le catalogue des portraits.)
2. A preuve cette petite phrase, relevée dans une de ses lettres : « Je travaille au portrait de Mlle Delessert : j’ai une peur atroce. » (14 avril 1842.)
LES PORTRAITS
manquer cette ressemblance idéale qu’il poursuivait.
« Quelle différence, a-t-il écrit *, entre les hommes de talent proprement dits et les hommes qui, parfois moins habiles, ont l'intelligence du sens philosophique que recèlent les choses ! Ceux-là, frappés des apparences, les rendent avec esprit, avec adresse, mais la traduction qu'ils en ont faite est lettre morte. Ceuxci dans les objets présentés à leurs yeux, (surtout en ce qui appartient à la nature humaine) aperçoivent et dégagent une signification morale, au service de laquelle ils soumettent la beauté, la laideur même, pour en faire un spectacle plein de vérité et d’enseignements. »
Ces lignes, tracées par Flandrin à la fin de sa carrière, résument la conception qu'il se fit du portrait dès ses premières années.
Le portrait de Mrao Vinet, qui est au Louvre, en témoigne. Il fut exposé au Salon de 1841 et dès lors on put saluer en lui les qualités qui pendant plus de vingt ans ont mis Flandrin hors de pair. Un critique contemporain 1 2, après avoir signalé la simplicité du sujet et l’absence complète de mise en scène dans cette toile, continuait ainsi : « D’où vient la puissance, l’aimant sympathique de ce portrait ? Que nos portraitistes le demandent àM. H. Flandrin: ils apprendront de lui à sentir et à voir leurs modèles en artistes, à trouver la beauté dans la ressemblance, à faire d’un portrait vrai une œuvre idéale et une peinture de style. Il leur enseignera que tout portrait doit être pour ainsi dire la transfiguration glorieuse de la personne, type heureux que l’on rêve, image
1. V. Lettres et Pensées d’IIippolijle Flandrin , publiées par le comte Delaborde, p. 48(>.