Plus tard Mme la baronne de Mackau
mains sont posées sur ses genoux dans un mouvement plein de grâce, d’abandon et de naturel. Elle tient un œillet rouge entre ses doigts distraits. Le peintre lui a dit sans doute de garder cette tleur pour motiver la main, elle Ta respirée et ne pense plus à la tenir. Tout cela est très fin, très bien senti et se devine aisément. Le type de la tète est charmant, mais non d'un charme banal. Il y a dans sa beauté quelque chose de singulier, de mystérieux, d’inquiétant. Quelques tons fauves dorent les tempes à l'insertion des cheveux ; une certaine acidité de jeune fruit verdit la pulpe des chairs, les yeux ont des malices de sphinx ; la bouche sérieuse dissimule dans ses commissures un imperceptible sourire. A quoi pense-t-elle ? et de qui surtout se moque-t-elle ? Devant cette figure, comme devant certaines toiles du Vinci, on se sent un peu gêné :elles semblent venir d’une autre sphère. Cependant elle vous fascine et c’est toujours à elle qu’on revient. C’est avec la Monna Lisa, la M,ne de Vaucelles 1 et la fille du Gréco, une des têtes les plus immortellement douées de vie qu’ait produites le pinceau... Le portrait compris de la sorte vaut quelque composition que ce soit... et les générations rêveuses viennent s’accouder aux galeries devant l’image toujours jeune de la beauté disparue, en proie à un bizarre amour rétrospectif. Un tel sort est certainement réservé, dans une centaine d’années d’ici, aux deux portraits de M. H. Flandrin, que le catalogue désignera par un de ces petits noms familiers dont l’admiration baptise les chefs d’œuvre : la Dame à la fourrure , la Jeune fille à l'œillet ; car ils iront, après avoir orné le salon de la
1. Sic. Il s’agit du portrait de M1116 de Vaucey, par Ingres.
LES PORTRAITS
famille, au Salon carré, écrin des plus précieux joyaux de l art L »
Le succès de ces deux portraits précipita Flandrin dans la célébrité, qui a sans doute ses douceurs, mais dont notre artiste paraît surtout avoir senti les amertumes. Ecoutons en effet dans quels termes il s’en plaignait à son ami Lacuria : « Ma vie est toujours plus embarrassée. Indépendamment des devoirs anciens, qui suffisaient et au delà, je suis maintenant à la mode. Je vous l’ai dit déjà, le succès ridicule, parce qu'il est sans mesure, de deux pauvres portraits, me vaut ce surcroît. J’en ai refusé au moins cent cinquante depuis la dernière exposition ; mais il y a les princes, les ministres, etc., qui commandent, en demandant avec une instance qui me désespère et à laquelle j’obéis de si mauvaise grâce, que j’en maigris à vue d’œil. C’est fini, je ne suis plus peintre ! Adieu l’étude et ce doux espoir de faire mieux qui fait notre courage et notre force ! Cette espèce de bonheur m’écrase et je voudrais bien savoir rri’en délivrer, mais je ne l’espère pas 1 2. »
Au moment où Flandrin faisait entendre ces doléances, il était plongé dans les soucis que lui causaient le portrait de l’empereur et celui du prince Napoléon.
1. Théophile Gautier [Moniteur, 13 juillet 1859.) Paul de Saint- Victor s'était déjà écrié avec enthousiasme : « Tôt ou tard la postérité enlèvera à la famille cette radieuse image d’une enfant obscure et la suspendra dans ses musées, entre les reines de Raphaël et les grandes dames de Van Dyck. Des milliers de regards contempleront sa beauté, des milliers de cœurs interpréteront son sourire. 11 en est qui, dans trois siècles, seront pris devant elle de ce regret étrange dont a parlé Michelet et qui s’écrieront : <« O femme que j’aurais aimée ! » [La Presse , 18 juin 1859).