‹ Hippolyte FlandrinChapitre 158 sur 211 · Le Constitutionnel , 5 mai · texte numérisé non relu

Le Constitutionnel , 5 mai

2. En feuilletant les journaux du temps, on rencontre cette critique exprimée sous des formes courtisanesques qui fontsourire aujourd’hui. Un journaliste s’exprime ainsi : « A notre sens, ce sentiment de préoccupation, même dans son expression la plus délicate, ne saurait trouver place dans le regard de celui qui, par ses qualités personnelles, a porté la France à un aussi haut degré de grandeur. Aucun nuage ne peut s’étendre sur sa pensée, le passé et le présent lui répondent de l’avenir. Cette impression, fût-elle vraie, ne saurait d'ailleurs trouver place dans le portrait d’un fondateur d’empire, du souverain puissant d’une grande nation. Placé à ce faite si élevé, il ne peut montrer autre chose que le calme. 11 doit dire, comme l’Auguste de Corneille :

Je suis maître de moi, comme de l'univers.

Un autre, sous une forme plus vive, disait : « Pourquoi cet air préoccupé que le peintre a donné à l’empereur ? — El les soucis du trône ! dira-t-on. — Sans doute ; mais tel poids est un fardeau pour le faible et un jouet pour le fort. Plus de sérénité m’eût convenu davantage, »>

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pantalon, le rouge des drapeaux, le rouge amarante de la tenture et du fauteuil ! Sans les sacrifier, M. Flandrin a su les accorder et donner à son tableau une harmonie sobre, tranquille et riche. Dans plusieurs accessoires la justesse de la ligne et du ton va jusqu’au trompe-l’œil et cependant pas un détail ne distrait l’attention. Le visage lumineux domine tout. »

Il est convenu que le portrait de l’empereur marque l’apogée de la carrière de Flandrin, comme portraitiste L Nous avons déjà dit un mot sur cette question de l’évolution de son talent. Il* est certain que ses œuvres les plus célèbres appartiennent à la dernière partie de sa carrière; mais celles qu’il a produites à d’autres époques ne leur paraissent pas inférieures pour le charme, ni pour le mérite de l’exécution.

De même, nous avons surtout insisté sur ses portraits de femmes : il serait bien injuste de méconnaître la solidité et la vigueur de ses portraits d’hommes, comme ceux de M. Gatteaux, du comte Duchâtel, du comte Walewski, de M. Marcotte Genlis, de M. Casimir Périer, de M. James de Rothschild1 2.

1. Cependant, aucune distinction nouvelle ne vint sanctionner le succès de cette œuvre magistrale. Quelques-uns s’en étonnèrent. A l'Institut, Auber, le célèbre compositeur, prenant son confrè.re par le bras, lui dit d’un ton contenu : « Eli bien, mon pauvre Flandrin, on ne vous a rien donné pour votre portrait de l’empereur; mais nous, de l’Institut, nous vous nommons commandeur. » Cette promotion ne fut pas reconnue du gouvernement.

Le 24 juin 1863, une lettre du peintre allemand Cornélius annonçait à Flandrin qu’il venait d’ètre nommé chevalier de l’ordre du Mérite de Prusse, honneur très rare, comme on sait. Flandrin succédait dans cette distinction à Horace Vernet; Cabanel devait lui succéder plus tard.

2. Les trois premiers de ces portraits furent exposés au Salon de 1861. Les trois autres sont parmi les derniers de l’artiste,

Compterons-nous parmi les portraits de Flandrin la délicieuse figure d’étude qu’on voit au Louvre et qui représente une jeune fille de profil, le visage rêveur baigné dans l'ombre, tandis qu'une douce lumière effleure sa nuque, son corsage légèrement décolleté et vient se jouer sur ses mains? C’est une des plus charmantes interprétations que l’artiste ait données de la grâce virginale. C’est aussi une des plus connues. Combien de fois a-t-elle été copiée ! Les amateurs de poésie idéale, de peinture discrète et suave ont bien souvent rêvé devant elle. Au Louvre, où les oeuvres de Flandrin sont en petit nombre, elle représente dignement le talent de son auteur et, dans une certaine mesure, le symbolise. Ne dirait-on pas que cette jeune fille aux traits si purs, à l’expression méditative, ce soit la muse de Flandrin elle-même ? Eh bien ! cette charmante figure a été faite d’après un modèle de profession, sans doute un peu idéalisé.

La jeune fille était athénienne1, et l’image que Flandrin en a tracée, image tout attique certes, est sa dernière œuvre avant son départ pour Rome. On peut donc y voir comme sa dernière pensée et son testament.

Cependant même à Rome, Flandrin travailla. Tel portrait, dessiné d’après la femme d’un ami, Mmo Flachéron, porte la date du 9 février 186Z|. Il avait été question que notre artiste profitât de son séjour à Rome pour faire le portrait du pape Pie IX. Ce projet l’occupait et le préoccupait beaucoup. Effrayé par les difficultés de cette entreprise, surtout dans les circonstances où il se trouvait et dans son mauvais état de

1. Flandrin désignait cette œuvre sous le nom de la Jeune Grecque.

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santé, très attiré d’autre part par la beauté de cette admirable sujet1, il hésitait. « Tout le monde m’en parle comme d’une chose en voie d’exécution, écrivaitil le 26 février 186/î, et mon attitude de réserve, d’excuses, de regrets, n’est plus tenable. » On dit que le jour de la Chandeleur, à la Sixtine, en voyant le Saint-Père entouré de lumières, il s’était écrié : « Ah! je l'ai trouvé mon portrait de Pie IX!... Le pape, c’est le père de la lumière2 ! »

Mais ce chef-d’œuvre entrevu en idée dans un moment d’enthousiasme ne fut pas même commencé.

La mort surprit l’artiste, pour ainsi dire, tandis qu’il peignait les traits chéris de son plus jeune enfant. Du moins, cette toile, restée inachevée, est, avec une ou deux ligures d’études, une de celles qui ont reçu les derniers coups de pinceau du maître.

1. « Je remarque combien serait beau à faire le portrait, sur fond rouge, du pape, ayant devant lui sa table et son crucifix. » (, Journal de voyage , 30 novembre 1863.)

2. H. Flandrin, par l’abbé de Saint-Pulgent. Dans le journal de voyage de l’artiste nous trouvons cette mention : « Mardi, 2 février, jour de la Chandeleur. Nous allons à Saint-Pierre. Placés haut dans la tribune de Saint-André, nous dominons tout cet immense cérémonial, qui est vraiment admirable. Le moment de l’obédience, la procession et la lecture de l’Évangile m’ont surtout frappé. Le pape, debout devant son trône et élevant le cierge qu’il tient, avait dans toute la figure une expression que je n’oublierai jamais. »

Un des traits les plus frappants de la physionomie morale d’H. Flandrin, après sa vénération pour son maître, ce fut son amitié constante pour son frère Paul. Ils étaient inséparables: l’un sans l'autre paraissait incomplet, ce qui faisait dire à leurs camarades de Rome, après la réunion des deux frères : Voilà le Flandrin tout entier. Aussi, quoique cette amitié soit pour ainsi dire rappelée à toutes les pages de cette vie, croyons-nous devoir en ramasser ici les principaux traits.

Née dès l'enfance, fortifiée et trempée dans les épreuves communes de la jeunesse, elle ne subit jamais aucun refroidissement. Et cependant les deux artistes, vivant côte à côte et suivant la même carrière, ne furent pas sans rencontrer sur leur route ces causes inévitables de heurt et de froissement qui séparent souvent deux amis et surtout deux frères.

A quoi donc attribuer chez eux cette perpétuité de bonne intelligence, ce n’est pas assez dire, de

tendre affection? La sensibilité de leurs cœurs, l’élévation de leurs âmes n’y auraient pas suffi : les organisations les plus délicates sont en meme temps les plus susceptibles et il ne suffit pas de regarder haut, pour bien s’entendre entre amis. Le secret de leur paisible fidélité n’était-il pas une certaine souplesse, une facilité d’humeur, qu’on peut appeler de la bonhomie, qui n’est pas seulement un don heureux du caractère, mais aussi une forme de la sagesse et qui dénote une certaine largeur de vues? Y a-t-il personne comme les gens à l’esprit étroit pour susciter des brouilles ? Paul, en particulier, prévint toute difficulté par la modestie avec laquelle il reconnut et aima la supériorité de son cher Hippolyte. Dès le premier jour il se fît admirateur au lieu d’émule, non par système ni avec arrière-pensée, mais avec une ferveur attendrie. 11 suivait humblement son frère, comme son ombre , ainsi qu’il aimait à le dire.

De son côté, Hippolyte, tout en gardant pour son cadet la condescendance d’un aîné, rétablissait affectueusement l’égalité et faisait de Paul son confident, son conseiller et son collaborateur.

« Ton amitié fait ma force et mon bonheur, lui écrit-il un jour L Reviens bientôt me trouver. J’ai bien besoin de te voir. Si, sur l’ensemble de ton voyage, tu pouvais gagner huit jours et me les donner, ah ! ce serait une bonne affaire et je sais d’avance que, si c’est possible, ce n’est pas toi qui y feras obstacle. » — « Mon Paul, mon irère, mon ami, lisonsnous ailleurs2, ta lettre de Viviers m’a fait tant de plaisir que j’en ai pleuré. C’est que, vois-tu, je t’aime

tant que ton voyage me semble bien long et que j’aspire de tout mon cœur à nous voir de nouveau travaillant côte à côte. »

Un jour, il trouve pour exprimer ses sentiments une image d’une familiarité hardie. Il venait de raconter une promenade qu’il avait faite aux environs du Tréportavecla famille de son ami Desgoffe. «J'étais assis à côté de Desgoffe sur le devant de la voiture. Nous jouissions de toutes ces belles choses, puis quelquefois je ramenais mes regards sur ces deux bons chevaux qui courageusement trottaient, marchaient pour nous. L’un, plus grand, plus fort, allait sans avoir besoin d’excitation. Mais son frère, plus faible, semblait souffrir et chercher un appui. Sa joue venait avec tendresse chercher la joue de l’autre. Cette caresse m’a ému. J’ai pensé à notre vie, qui, j’en suis sûr, donnera toujours l’exemple de deux frères s’aimant véritablement, partout, toujours1. »

Dès le plus jeune âge, Paul s’était habitué à travailler à côté de son aîné. Il avait été à Paris le compagnon de cette laborieuse existence d’étudiant que nous avons décrite. Si le prix de Rome avait séparé quelque temps les deux frères, Paul, au bout d’un an, n avait pas résisté au désir de rejoindre Iiippolyte et dès lors tous deux n’avaient cessé de se soutenir l’un l’autre.

Hippolyte, nous l’avons vu, proclamait que cette amitié faisait sa force et son bonheur. Rappelons quels services Paul lui rendait.

A la différence d’un faiseur vulgaire, qui ne doute de rien et admire tout ce qu’il fait, le vrai artiste hésite et tâtonne. On peut dire de lui, suivant le mot

de Pascal, « qu'il cherche en gémissant ». Toujours en défiance de lui-même, il a besoin qu'on l'encourage par une parole sympathique, qu’on l’éclaire par un conseil. Mais qui remplira ce rôle vis-à-vis de lui 0 Sera-ce le maître, dont il attend avec appréhension le jugement ? Mais il n’oserait pas lui soumettre son œuvre dans un état trop indigne de lui. Sera-ce un de ces complaisants camarades, qu’on appelle trop facilement des amis ? Mais leur bienveillance banale est à bon droit suspecte. S’ils sont sincères, ils peuvent se méprendre sur la valeur d’une œuvre qui déconcerte peut-être leur goût personnel. Sera-ce, à défaut du public, le premier venu ? On raconte qu’Ingres, tout comme Molière, ne dédaignait pas de prendre l’avis de sa servante. Mais si la lumière jaillit de pareilles rencontres, ce n’est qu’une heureuse exception. Le critique impartial recommandé au poète par Boileau, l’ami franc et sûr que tout artiste souhaiterait de trouver à côté de lui à certaines heures, H. Flandrin n’eut jamais à le chercher, c’était Paul, qui, malgré son admiration pour le grand artiste, ne le flattait jamais : il l’aimait trop pour cela. Et Hippolyte ne se contentait pas de provoquer les observations de son cadet : il en tint toujours grand compte.

On a vu dans un autre chapitre1, comment, sur un mot de son fidèle conseiller, il avait été amené à modifier une partie importante d’une décoration et s’était décidé, contrairement à la tradition, à vêtir de blanc les Apôtres qui entourent le chœur de Saint- Germain-des-Prés.

Quelquefois même il donnait à son frère le droit de

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