juillet
3. 23 septembre 1851. — Nous regrettons de ne pouvoir désigner avec certitude l’origine de cette expression qui avait frappé Flandrin et qu’il rapporte, sous une forme peut-être
Un des moyens conseillés par Flandrin pour donner à un paysage toute sa signification, c'était de l’animer par des personnages et par des scènes historiques, mythologiques ou empruntées à la vie réelle. En cela il était l’écho d’Ingres. Le maître, on le sait, ne concevait guère le paysage que comme un cadre. Il aimait meme à répéter que ce sont les peintres d’histoire qui seuls ont été de grands paysagistes. Point n’est besoin de souligner l’étrange exclusivisme de cette assertion.
« Hier j’ai causé avec M. Ingres autour du lac d'Enghien plus de deux heures. Il m’a bien recommandé de te dire qu’il fallait absolument mettre des figures intéressantes dans tes paysages, qu’elles y devaient avoir de l’importance et qu’enfin il fallait faire le choix de motifs avec cette intention. Tu sais que c’est bien aussi mon avis b »
Cette conception du paysage est bien différente de celle qui a triomphé de nos jours. Il faut reconnaître cependant qu elle a sa grandeur, qu’elle a inspiré des chefs-d’œuvre et pourrait en inspirer encore.
Flandrin se rapprochait davantage de la conception
inexacte. L’essentiel est de prendre acte de cette affirmation très franchement spiritualiste de l’artiste, aveu inconscient de la nature de son propre talent. Il conseille ici à son frère ce qu’il pratiquait lui-mème : il transformait, en figures idéales de saints et de saintes, les modèles qui posaient devant lui ; s’agissait-il de portraits, il ne copiait pas la nature avec la brutalité d’une photographie : il s'efforcait d’atteindre à travers les traits du visage et de saisir jusque dans l’attitude du corps la physionomie morale. Il voulait que le paysagiste fit de même en son genre, qu’il sût voir le bel et noble aspect des choses, c’est-à-dire qu’il choisit et interprétât. Pour lui, comme pour les grands artistes, l’art ne se borne pas à une imitation, c’est une transformation. Charles Gounod disait une réparation.
1, 9 septembre 1850.
moderne du paysage, lorsqu’ avec insistance il appelait l’attention de son frère sur les aspects changeants du ciel, les effets d’éclairage, ce qu’il appelle très bien lui-même « la nature vivante ».
Parlant d’un voyage qu’il venait de faire, il écrivait : « Le ciel nous a donné des effets sublimes sur les montagnes. Quels effets poétiques! Je crois, non mon ombre 1 , mais ma chère moitié, que tu devrais surtout te préoccuper de cette partie de l'art 2. » — « J'espère que tu m’apporteras quelque chose de beau, mais très beau. Tâche de saisir la nature vivante par les vents, les grands effets, enfin tout ce qui peut encore ajouter au caractère du site 3. » Pour surprendre ainsi la nature dans sa mobilité, il faut faire vite, et, pour s’élancer dans cette sorte d’assaut, il faut de l’audace. Paul était souvent retenu par une défiance exagérée de ses forces, par le louable désir de faire mieux.
« Laisse-toi aller, lui dit son frère, repousse la peur et je suis sùr que tu auras un grand progrès dans tes résultats4. » — « Fais des choses bien souples, bien larges, mets-y ton esprit, laisse-toi aller. » Et il ajoute avec une délicatesse et une modestie charmantes : « Je te répète tout ce que je me dis sans cesse à moi-même, sans en tirer grand fruit, hélas! Mais enfin je suis sûr que tu ne saurais te fâcher de la critique indirecte que te font ces conseils. Tu n'y vois, j’en suis sûr, que cette amitié déjà vieille, mais que son âge n'affaiblit pas, au contraire5. »
1. Allusion au mot de Paul, qui se disait l’ombre de son frère.