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HIPPOLYTE FLANDRIN MEMBRE DE L’iNSTITUT

souvent non seulement ses loisirs, mais une partie de son travail et quelquefois le soin de sa santé à la crainte de commettre une injustice involontaire.

« Je vous dirai que toutes ces commissions du jury 1 ne me vont guère, écrivait-il à sa mère en 1855. Il faut refuser tant de gens qui se croient du talent et vous maudissent du chagrin qu’on leur fait, cependant avec justice. Mais il y en a bien aussi par ci par là, pour qui on est sévère et qu’on fait pleurer injustement; mais ça n’en fait pas moins de peine à votre fils, qui, vous le savez, n’aime pas beaucoup plus que sa chère mère, qu’on fasse de la peine aux gens, et surtout aux humbles. »

Il se plaisait à distinguer, à saluer et, si possible, à encourager chez les débutants les promesses encore timides du talent. 11 aimait la droiture naïve des premiers essais et le plus souvent il avait la joie de voir plus tard consacrés par le succès, les noms de ceux qu'à l’avance il avait reconnus à part lui et comme marqués pour l’avenir. Mais quelquefois, faut-il le dire ? il regrettait de ne plus trouver chez l’artiste arrivé à la réputation toutes les qualités qui l’avaient charmé dans le débutant.

Au rebours de ce qui arrive aujourd’hui à certains artistes, il se montrait aussi intransigeant sur les idées qu’il était conciliant avec les personnes. Nous en avons pour preuves deux documents rédigés de sa main et d’autant plus précieux pour l’étude de ses

1. Dès 1848 il avait été désigné pour faire partie de la commission chargée de placer les tableaux pour l’Exposition. « J’ai l'honorable guignon d’être nommé », écrivait-il à ce propos. En 1853, avant son élection à l’Institut, pressé par l’achèvement des peintures de Saint-Vincent-de-Paul, il avait refusé les mêmes fonctions, qui lui étaient de nouveau offertes.

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convictions artistiques que Flandrin s’est plus rarement hasardé à les formuler par écrit.

Chargé en 1856 1 de présenter à l'Académie le rapport sur les Envois de Rome, il remplit son office sur un ton de sévérité qui trahit le mécontentement. Évidemment, il déplore les tendances de la plupart des pensionnaires et, regardant comme dangereuse la voie dans laquelle ils sont engagés, il se fait un devoir de le dire.

11 accorde volontiers aux œuvres qu’il examine, certaines qualités de couleur, mais il les juge très défectueuses par ailleurs. Il trouve que leurs auteurs se laissent absorber par le soin de la partie matérielle de l’œuvre d’art, et il recommande à toute leur attention ce qu’il appelle la partie morale , c’est-àdire la conception du sujet, l’effort pour exprimer une idée, un sentiment. Il voudrait qu’avant tout on se préoccupât du sujet que l’on a choisi et qu’on s’appliquât à le traiter avec vérité et largeur. Il a horreur de tout ce qui manque de clarté, comme aussi de tout ce qui a plus de brillant que de solidité 2. Détachons

1. Le texte de ce rapport, consigné dans les procès-verbaux des séances de l’Académie des Beaux-Arts (à la date du 5 septembre 1856) est inédit. En raison du caractère confidentiel que l’Académie entend garder aux appréciations de ses membres sur les travaux des jeunes artistes, nous laisserons de côté tout ce qui est personnel, pour nous attacher aux observations les plus générales et ne voir dans la critique des Envois de 1856 que les idées dominantes du rapporteur. — Plusieurs des jeunes artistes visés dans ce rapport se sont fait un nom. L’un d’eux est devenu très illustre. Tout en faisant des réserves sur certains caractères de son tableau, Flandrin y louait « une belle couleur, une exécution fine, souple et pleine de charme ». C’était Baudry.

2. Par là Mandrin se trouve dans le plein courant du bon sens et de la vraie tradition française. Il est même singulier de voir combien le langage de cet homme, qui n’avait point

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quelques lignes de son rapport. 11 blâme une composition dans laquelle « le désordre des lignes, le morcellement de la lumière et des ombres produisent l'incertitude et laissent longtemps chercher le sujet. »

Ici, c'est une figure de femme « qui n’a nullement le caractère historique. » L’auteur, « semblant ne pas reconnaître l’étude du corps humain comme assez intéressante, l'a absorbée sous des accessoires et dans un arrangement coquet et de mauvais goût. » Là, c’est une scène de l’histoire romaine, qui, bien que traitée à Rome même, ne porte nullement l’empreinte du caractère local. « Hors les enseignes, rien n’indique ni le temps, ni le lieu, ni la condition des personnages. Sont-ils bergers, laboureurs ou bourreaux ? Cependant c’est à Rome même, sur le lieu de la scène, au milieu des monuments qui gardent si fidèlement la physionomie de ce peuple, que M..., préoccupé d’originalité, semble avoir fui le caractère de son sujet. »

Soit qu’H. Flandrin fût moins choqué des défauts d’exécution, soit que les œuvres des pensionnaires offrissent moins de prise de ce côté, les critiques qui portent sur ce point tiennent peu de place dans le rapport b

11 ne se laisse pas imposer par certains procédés modernes, plus faciles que loyaux, plus séduisants que solides : « On ne peut approuver, dit-il, cette manière de faire (qui malheureusement se généralise),

fait d'études classiques, se rapproche des préceptes d’un Boileau ou d’un Buffon.

1. Il est vrai que parfois l’énergie de ses expressions le dispense d’insister, par exemple quand il dit, en jugeant un envoi : « L’exécution, vicieuse au dernier point, ne supporte pas l’examen. »

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où toute étude et finesse se perdent dans le noir. »

La simple et banale correction ne lui suffit pas : il veut qu'on y joigne quelque chose de plus relevé.

« Le dessin, assez correct, dit-il, manque de style et de caractère, qualités essentielles de toute œuvre d'art. » On sait d’ailleurs que pour Flandrin ces précieuses qualités ne doivent pas être cherchées en dehors de la fidélité à la nature. En donnant un conseil à un jeune pensionnaire, il lui fait espérer qu’il arrivera ainsi « à des résultats plus vrais, et par là même plus larges et plus nobles. »

Quel est donc ce conseil, quel est, suivant Flandrin, le moyen de faire des progrès ? Sur ce point, il se montre plein de confiance et de sécurité. Le remède, le salut, c'est l’étude des maîtres. « Qu’il continue l’étude des grands maîtres, dit-il d’un jeune artiste, nous lui prédisons de bons et solides progrès. » — « Espérons, dit-il d’un autre, que ses ouvrages se ressentiront bientôt de ces bonnes études. »

Ici Flandrin jugeait des autres par lui-même, qui avait tant joui et profité de son séjour à la Villa Médicis. Tout son rapport est échauffé par un double sentiment de ferveur pour les chefs-d’œuvre des maîtres et de tendresse pour Rome. Cet enthousiasme éclate à la lin : « Pour se résumer, la section demande aux jeunes gens qui ont le bonheur de vivre à Rome, loin des préoccupations de la vie matérielle, de donner dans leurs ouvrages des preuves plus sensibles de la haute influence de tant de chefs-d’œuvre et d’une si riche nature. »

Cette foi dans l’efficacité des grands exemples et des hautes traditions, cette foi qui, dans le rapport de 1856, s’affirmait contre certaines tendances de la

jeunesse, était battue en brèche un peu partout, mctne au sein de l’Académie. Quelques années plus tard, elle allait subir un redoutable assaut. Mais les institutions chères à Flandrin pourront être ébranlées, ses convictions n’en seront qu’affermies et elles se dresseront avec énergie en face de la contradiction triomphante. L’artiste était à Rome, où il avait été chercher le rajeunissement de ses forces épuisées, quand parut dans le Moniteur Universel , journal officiel de l’Empire, le décret du 13 novembre 1863, qui réformait l’Ecole des Beaux-Arts, c’est-à-dire qui en bouleversait l’organisation, non sans préjudice des droits et de la dignité de l’Institut.

L’édiction de ces graves mesures était accompagnée d’un rapport signé de M. de Nieuwerkerke, surintendant des Beaux-Arts, qui les avait provoquées et qui s’appliquait à en donner les motifs L

Au point de vue administratif, le décret retirait à P Institut l’élection des professeurs et le jugement des concours. Il réservait au ministère la nomination des professeurs, d’un directeur (poste créé pour la circonstance), et la formation d’un jury spécial.

Cette mesure peu libérale, qui supprimait l’autonomie de l’École, avait pour prétexte la réforme du système d’enseignement. Que disait en effet le rapport de M. de Nieuwerkerke ? « Le mode actuel de nomination des professeurs a des inconvénients d’autant plus graves qu’il a pour résultat inévitable de perpétuer des doctrines et des théories plus ou moins absolues, et cela dans un temps où le public, n’ayant point de système, point de parti pris, comprend tout et juge tout sans prévention, heureux

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