Moniteur , 30 novembre
sont éloignés pour ne plus laisser voir (pie la pensée propre (Tune originalité douce, sérieuse et profonde.
« A force de simplicité, en se retranchant les ressources faciles, M. Hippolyte Flandrin a obtenu des effets que la singularité cherche sans les trouver. Chez lui rien de brusque, rien de heurté, pas de contraste violent ; un dessin plein de rythme, une couleur d’une pâleur tendre, rappelant les gammes mates de la fresque, mais ayant de charmantes harmonies dans ses neutralités ; pas d’archaïsme, mais aussi rien de trop moderne, nulle dissonance de réalisme dans l’idéal; enfin tout ce qu’on pouvait attendre, au plus beau moment de sa carrière, du disciple chéri de M. Ingres1. »
Cependant la dixième et dernière travée était encore vide : l’artiste devait y représenter l’Ascension et les Préparatifs du Jugement dernier... Mais épuisé par la fatigue d’une œuvre si colossale;, à laquelle d’ailleurs venaient se joindre d’autres travaux (comme; ses nombreux portraits, son enseignement à l’École des Beaux-Arts, ses fonctions de membre de l’Institut), il avait dû s’arrêter. Quand il partit pour Rome, il laissait la nef de Saint-Germain-des-Prés inachevée, et, « de ce ton doux qui lui (était si naturel et qui pénétrait jusqu’au fond de l’âme », il disait à son élève Poucet : « Mon
1. Signalons, en contradiction avec les éloges de Théophile Gautier et l'opinion générale, une critique plus impertinente que redoutable ( Peintures murales de Saint-Germain-des-Prés par M. II. Flandrin, Examen , par A. Galimard, 1864). Cette petite diatribe de 47 pages (chez Dentu, Palais-Royal) avait été précédée et peut-être encouragée par un article de l’abbé L., paru dans la Revue du monde catholique, 10 novembre 1863.
LA NEF DE SAINT-GER MAIN- DES-PRES
cher ami, le hou Dieu ne veut pas que je finisse sa maison. »
En effet, il ne l'a pas finie1.
1. On sait que son frère Paul, collaborant une dernière fois avec « son pauvre Hippolvte, » se fît un devoir de combler la funèbre lacune. Il exécuta la scène de Y Ascension d’après l’esquisse peinte par le défunt. Pour la dernière composition, tout restait à faire. Hippolyte Flandrin avait songé à nous montrer quatre anges appelant au son de la trompette les vivants et les morts. Ne pouvant réaliser cette pensée, sans diminuer la taille des personnages, Paul Flandrin s’est borné à représenter deux anges, tenant les instruments de la Passion et debout auprès du Trône sur lequel est ouvert le Livre de Vie : ces deux pages sont bien écrites du même style que les précédentes, et seule la main d’un frère pouvait ajouter sans disparate cet indispensable post-scriptum à l’œuvre du grand artiste.
SECOND VOYAGE EN ITALIE
Depuis plusieurs années, Flandrin se sentait épuisé par le travail. Déjà en 1856, il laissait échapper ce mot dans une lettre à son frère : « Jusqu’à quand pourrai-je continuer 1 ? » Et en attendant, il avait « continué » toujours, se dépensant dans une production excessive, rendue plus lourde encore par cette fièvre artistique et cette inquiète défiance de lui-même qui l’étreignaient sans cesse.
Vainement un ouvrage prenait fin : d’autres renaissaient aussitôt. La nef de Saint-Germain-des-Prés n’était pas terminée, que déjà des cartons étaient projetés pour la cathédrale de Strasbourg. Quant aux promesses de portraits, son carnet en était plein. Pour que l’artiste s’arrêtât, il fallut qu’il se sentît terrassé.
Pendant l’hiver de 1862-63, sa santé reçut une profonde atteinte. De cruelles douleurs de rhuma-