‹ Hippolyte FlandrinChapitre 198 sur 211 · Lettre du 28 janvier · texte numérisé non relu

Lettre du 28 janvier

ment la liberté de ma tète. Mes oreilles sont toujours comprimées et une sourde rumeur continuelle me fatigue étrangement. » Malgré cette disposition, il continuait avec ferveur ses visites aux monuments et ses excursions. Le !\ mars, il se rend avec son fils aîné aux fouilles d’Ostie, qui lui sont montrées et expliquées par Visconti. Mais plus encore que les trouvailles archéologiques, le spectacle de la nature printanière rémeut. « Le retour, de trois à six heures, c’est-à-dire au plus beau moment de la journée, a été vraiment plein de charme. Au spectacle des beautés les plus hautes, du caractère le plus noble, se joignait la vue des troupeaux avec leurs poulains, leurs agneaux et enfin celle des fleurs, qui crient : Printemps î printemps ! Je t’avoue que j’en étais tout attendri et d’ici je sens la larme qui roule dans tes yeux b »

C’est dans cette sorte d’ivresse artistique que Flandrin fut surpris par sa dernière maladie.

Le 10 mars, il était saisi d’une fièvre violente. Trois jours plus tard la petite vérole se déclarait avec force. Pour comble de malheur, la femme de l’artiste, qui était elle-même depuis dix jours au lit avec la fièvre, était dans l’impossibilité de se tenir assidûment à son chevet et ne pouvait que surveiller les soins qui lui étaient donnés 2. La maladie sembla

1. Ces lignes terminent la dernière lettre que Flandrin ait écrite à son frère Paul. « Adieu, mon cher Paul, disait-il ensuite, embrasse Aline et les petits, les chers petits, bien tendrement. Nous vous aimons bien. Ton frère et ami dévoué... » Ce fut son suprême adieu. — La dernière lettre de Flandrin fut adressée à M. Duvivier, agent spécial à l’École des Beaux-Arts, qui venait d’être destitué à la suite des réformes de M. de Nieuwerkerke. C’était donc un témoignage de sympathie et une protestation.

2. « J’ai deux sarnrs de Bon-Secours, dont je suis assez con-

MORT d’hIPPOLYTE FLANDRIN

d’abord suivre un cours régulier. Après trois nuits de délire, le malade recouvra le calme et la connaissance. 11 se montrait plein de patience et de courage, bon et affectueux comme à son ordinaire L

L’espérance commençait à renaître dans son entourage, quand une aggravation subite et fatale se produisit.

Le 21 mars 186/j, Hippolyte Flandrin succombait'.

Si cruel qu’il soit de mourir ainsi, loin de sa patrie, on ne peut s’empêcher de penser que, pour un artiste chrétien, Rome n’est pas la terre étrangère. H. Flandrin rendit le dernier soupir au milieu de toutes ces belles choses qui avaient fait battre son cœur pendant toute sa vie, entre cette Villa qui avait enchanté sa jeunesse et ce Vatican, où sa foi d’artiste vint si souvent rendre un ardent hom-

tente : elles se reposent Tune après l’autre. » (Lettre de Mnie H. Flandrin, 19 mars.)

1. « Mon Hippolyte est bien sage, il m’a dit tout à l’heure : Je suis content de moi, j’ai vraiment été bien raisonnable toute la journée, j’ai su souffrir avec patience... Hippolyte vous envoie ses caresses les plus affectueuses : il a voulu que je vous dise tout, de peur que vous n’appreniez par d’autres sa maladie. »> (Lettre de Mme H. Flandrin à son beau-frère, 15 mars.) — « Il supporte patiemment, courageusement cette nouvelle épreuve et a toute espérance de retrouver, lorsqu’elle sera passée, une bonne santé. Je lui ai lu votre lettre, il l’a écoutée avec plaisir et avec moi a été touché de l’idée que vous avez eue, etc'... » (Lettre de la même au même, 19 mars 1864.)

2. « Sa mort a été celle d’un saint. 11 n’a pas eu le chagrin de s’apercevoir qu’il nous quittait ; mais il était si bien préparé! Il avait communié quelques jours avant de tomber malade et tous les jours de sa maladie le bon P. de Villefort, notre confesseur, venait le voir et l’avait confessé. » (Lettre de la même au même, 26 mars.) — « Je vois le chemin qu’une sainte me montre, murmurait le malade la veille de sa mort. Je vois le chemin : il est préparé. * (Paroles citées par le comte Delaborde, P- 67.)

HIPCOLYTE FLANDRIN

mage au génie de Raphaël, et où tout récemment sa foi de chrétien était venue chercher la bénédiction de Pie IX.

Au service funèbre, qui fut célébré à Saint- Louis-des- Francais, accoururent toutes les notabilités françaises1 et même étrangères, le directeur de l’Académie de France et les pensionnaires, douloureusement émus, car leurs cœurs avaient été conquis par le grand et noble artiste qui disparaissait si vite après leur avoir été révélé ; Pambassade, les généraux du corps d’occupation etc. ; et les honneurs militaires étaient rendus par ces petits soldats, que Pâme patriote de ce bon Français entourait de tant de prédilection.

Puis la veuve d’Hippolyte Flandrin ramena pieusement en France sa précieuse dépouille2. Elle fut assistée dans l’accomplissement de ce pénible devoir par le dévouement admirable de son cousin, Eugène Berson, qui vint exprès de Paris à Rome pour cher-

1. L'empereur et l’impératrice voulurent s’associer au deuil de la France, comme le prouve ce télégramme :

« A l’ambassadeur de France, pour Mme Flandrin, à Rome.

« L’empereur et moi, nous apprenons avec un vif regret la mort de M. Flandrin. La France perd en lui un de ses artistes les plus distingués, qui jouissait de notre estime et de toutes nos sympathies.

« Eugénie. »

2. « Quant à laisser à Rome mon bien-aimé Hippolyte, je comprends les raisons que me donnent de bons amis, mais je ne puis m’y décider. S’il m’avait manifesté le désir d'y reposer pour toujours, oh ! c’est différent, j’accomplirais sa volonté. Mais jamais il ne m’a paru avoir cette pensée et nous étions si unis des mêmes sentiments qu’il me semble, il doit comme moi désirer que nous soyons tous réunis dans la même tombe. J’y ai déjà mon père, ma mère, nos places y sont réservées et ce que j’avais de plus cher au monde n’y serait pas ! Oh ! j’en souffrirais toujours, j’éprouverais constamment le besoin de revenir à Rome et je ne pourrais pas. » (Lettre du 30 mars.)

HOMMAGES RENDUS À SA MEMOIRE

cher la famille de l’artiste et lui servir de guide.

L’église Saint-Germain-des-Prés reçut doue encore une fois1, sous ses voûtes, celui qui avait dépensé ses forces à en décorer les murs. La cérémonie fut émouvante. A la douleur de la veuve, des enfants orphelins, du frère, une foule d’amis et d’admirateurs2 était venue joindre ses ardentes sympathies, et, tandis que l’orgue redisait les mélodies préférées de l’artiste 3 ou accompagnait des chants composés pour cette triste circonstance par Ambroise Thomas4, tandis que les prières de l’absoute recommandaient à la miséricorde de Dieu celui « qui avait toujours espéré et cru en lui, » les grandes compositions peintes par Flandrin, dominant suaves et sereines l’appareil de la mort, portaient témoignage de son talent et lui promettaient une renommée immortelle.

On avait espéré qu’il serait permis d'ensevelir dans l’église même de Saint-Germain-des-Prés celui qui avait si bien mérité de la maison du Seigneur : la loi s’y opposa et ce fut au cimetière du Père- Lachaise, dans un modeste caveau de famille, que furent transportés les restes de Flandrin. Sur sa tombe trois voix se firent entendre, celle de Beuté, au nom de l’Académie des Beaux-Arts, dont il était le secrétaire perpétuel, d'Ambroise Thomas, au nom des amis de l’artiste, de Louis Lamothe, au nom de scs

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