‹ Hippolyte FlandrinChapitre 22 sur 211 · août · texte numérisé non relu

août

rière, grâce à une lettre qu’il rédigea en plusieurs fois, au fur et à mesure des événements :

« 26 septembre1. Lorsque l’heure de l’ouverture approchait, j’avais bien des palpitations de cœur, car c’est effrayant de se présenter pour la première fois à la critique, à la censure du public. Enfin les portes se sont ouvertes, le public y est entré et, de derrière, je regardais la disposition des groupes des spectateurs. J’en vis d’abord un énorme se former devant le mien. Enfin, un grand nombre de personnes que je ne connaissais pas, m’ont demandé si je n’étais pas M. Flandrin et, sur l’affirmative, ils m’ont complimenté. Un moment après sont arrivés, tous à la fois, nos camarades d’atelier. Ils ont regardé, jugé, et puis sont venus à moi, m’ont serré, pressé, entouré, embrassé. Oh ! que ces témoignages d’amitié m’ont fait plaisir ! Bientôt sont arrivés les élèves des autres ateliers. Une grande partie ont joint leur témoignage à celui de mes camarades et leur nombre a été encore augmenté par une foule de personnes que je n’ai jamais Ames, dans lesquelles se trouvaient des journalistes, comme vous pouvez le voir dans le Constitutionnel du 27.

« Déjà, j’étais bien heureux de l’assentiment général, mais il me manquait celui de M. Ingres. 11 ne l’avait pas encore vu (mon tableau) et je tremblais. Je fus le voir sur le midi et je lui racontai ce qui se passait à l’exposition. Il a pleuré de joie et me dit de revenir chez lui à cinq heures, qu’il l’aurait vu... Cinq heures sont venues, j’ai été chez mon maître.

1. Cette lettre, datée du 25, devrait porter la date du 26. Elle n’a d’ailleurs été écrite que le 27 et les jours suivants, comme le prouve le texte lui-même.

l’atelier d’ingres

Il est venu à moi les bras ouverts, m’a embrassé, m’a dit que bien peu de grands peintres avaient débuté d’une manière aussi brillante, qu’il était fier de m’avoir élevé, enfin une foule de choses très flatteuses. Je vous redis tout cela, parce que vous êtes mon père, ma mère, mon frère, et que ce qui me fait plaisir vous comble de joie.

« Aujourd’hui, jeudi 27, la foule est aussi nombreuse qu’hier et dit toujours la même chose. Beaucoup de personnes ont été chez M. Ingres le féliciter, ce qui lui cause un vif plaisir. Ce matin il a été voir ses élèves et leur a beaucoup loué mon tableau. Il a parlé de nous avec une bonté, une affection! Enfin, c’est infiniment plus que je n'attendais.

« Aujourd’hui 28, la foule est encore devant mon tableau et m’assure le prix ; mais je n’y crois pas, car la cabale s’agite horriblement.

« Nous voici au samedi 29, c’est le jour du jugement, et cependant je suis bien plus tranquille que lorsque j'attendais l’arrêt de M. Ingres. Maintenant lui et le public m’ont jugé et donné le prix d’emblée, c’est là la cause de mon calme, car j’ai fait ce que j’ai pu... J’espère supporter avec courage leur injustice, parce que j’ai fait mon devoir.

« M. Ingres me quitte pour aller au jugement et il me dit : Nous allons voir jusqu’où les hommes peuvent pousser l’iniquité. »

Et tandis que le jeune artiste s’affermissait ainsi contre l’injustice qu’il prévoyait, son frère Paul, envoyé aux nouvelles, accourait tout hors d’haleine et bientôt Hippolyte Flandrin était contraint de se rétracter dans le post-scriptum suivant, ajouté à la hâte, d’une grosse écriture fébrile :

« Eh bien ! je me suis trompé, je l’ai, ce prix !

Bientôt je vous en dirai plus long. Adieu, votre fils qui vous aime, qui vous aime bien. »

Quand cette lettre arriva à Lyon, Auguste voulut, malgré l’heure avancée, faire part aussitôt de cette bonne nouvelle à toute la famille, qui était nombreuse, et pendant une partie de la nuit, cousins et cousines étaient réveillés par de triomphants coups de sonnette et ils entendaient la voix d’Auguste qui d’en bas criait: « Hippolyte a le prix ! Hippolyte a le prix de Rome ! »

Le tableau de Flandrin, comme tous ceux qui ont valu à leurs auteurs le prix de Rome est exposé à l’Ecole des Beaux-Arts, dans une salle spéciale. On y trouve la plupart des qualités qui devaient plus tard s’affirmer avec éclat, comme aussi certaines particularités du talent de Flandrin, qui ont été relevées par la critique.

Il est certain par exemple que, chez le jeune élève d’Ingres, la couleur est d’une sobriété qui déconcerte les habitudes du public. La toile, à peine couverte, offre presque l’aspect d’une grisaille. Théophile Gautier prétendait retrouver jusque dans les lettres qui forment le nom d’Ingres le programme qu’il aurait adopté pour lui et pour ses élèves de peindre en gris. Ici, peut-être, Flandrin se ressent-il trop des tendances de son école 1 et on peut regretter cette austérité ou, si l’on veut, cette pauvreté de palette.

Il est vrai que cette tonalité un peu terne ne manque pas d’harmonie et quelle est plus conforme à la nature que certaines outrances de pinceau. Ce que dans certains clans artistiques on appelait alors la couleur n’était souvent que l’abus des rutilances

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