‹ Hippolyte FlandrinChapitre 23 sur 211 · Rappelons-nous aussi que le tableau est à peine achevé · texte numérisé non relu

Rappelons-nous aussi que le tableau est à peine achevé

l'atelier d’ingres

de tons, des empâtements, des jus bitumineux et des glacis, l’emploi excessif de terre de Sienne brûlée. Comparé aux tableaux qui les années précédentes avaient remporté le prix de Rome et qui sont exposés comme lui à l’Ecole des Beaux-x\rts, celui de Flandrin marque, à ce point de vue, un progrès évident dans le sens de la sincérité. Le gris vaut mieux qu'une couleur éclatante, mais fausse. Cependant ceux qui n'aiment pas le gris, ne manqueront pas de le critiquer dans cette œuvre.

Un autre défaut qu’on peut y relever, c’est une certaine froideur. L’auteur a peut-être pris pour modèle la sereine tranquillité de l’art antique, mais en un pareil sujet on eût voulu plus de désordre et des gestes plus violents. La donnée, qui semble les exiger, convenait peu au talent de Flandrin, destiné à devenir le peintre du recueillement religieux. De même, ce cadre d’un festin demandait un éclat de mise en scène, qui rentrait peu dans ses aptitudes.

D’ailleurs, pourquoi ne pas le dire ? Flandrin fut aussi gêné dans ce concours par l’insuffisance de ses ressources matérielles : il manquait de modèles . Pour son Thésée , il copia les traits d'un de ses amis, l’excellent Lacuria, qui n’avait rien d'un héros antique et certains de ses personnages sont encore des portraits, fort ressemblants, trop ressemblants peutêtre.

Ces réserves une fois faites, nous sommes à l’aise pour dire en quoi consistait le mérite supérieur de Flandrin. Tout le monde rendra hommage, comme on le fit dès le premier jour, avec une spontanéité significative, à la pureté, à l’élégance de son dessin.

Mais surtout, on sera frappé de la distinction

naturelle, du style large et élevé de sa composition. On y trouvera à un haut degré le sentiment de la beauté plastique et une imitation heureuse de l’art grec.

Le Journal des Débats dans un article qui ne ménage pas les critiques au jeune peintre, reconnaît cependant chez lui « une intention constante d’élever son style à la hauteur du sujet ».

L(‘ Constitutionnel1 2, dans un article plus bienveillant, disait à son tour : « Ce que M. Flandrin a voulu, c’est s’élever par le style et par la richesse de la forme, par la vérité et l'harmonie ; sous ce rapport on lui doit de grands éloges. Il y a dans son tableau odeur et parfum de sculpture grecque. »

Ajoutons que les qualités de grâce et de délicatesse qui sont le propre de Flandrin et qui ne pouvaient guère trouver place dans les personnages principaux, se sont réfugiées dans certaines figures accessoires, comme une jeune servante tenant une aiguière ou un adolescent portant sur son épaule une corbeille.

Le journaliste anonyme qui faisait la critique au Constitutionnel concluait en ces termes, qui, pour être flatteurs, n'en étaient pas moins avisés : « Il y a un peintre dans M. Flandrin, j’en suis convaincu. Son début donne les plus belles espérances. La vue de toute la peinture italienne ne peut que développer le bon principe qui est en lui et que l'éducation reçue chez Ingres a déjà fait grandir. Qu’on l’envoie donc à Rome, lui, car il n’a rien à faire en Hollande et en Espagne ; c'est un peintre raphaëlesque, à qui Murillo et Rubens ne diraient pas grand'chose. »

Page 1