‹ Hippolyte FlandrinChapitre 24 sur 211 · septembre · texte numérisé non relu

septembre

SÉJOUR EN ITALIE

Cinq ans à Rome, cinq ans dans cette ville trois fois sainte par la triple consécration de la religion, de l’histoire et de Part ! Un séjour délicieux dans un palais comme la villa Médicis, succédant à la mansarde de la rue Mazarine ! Une vie dégagée de toute préoccupation matérielle et tout entière vouée à l’étude et à l’admiration des chefs-d’œuvre ! Le rêve d’Hippolyte Flandrin allait se réaliser, mais au prix d’un douloureux sacrifice. 11 lui fallait dire adieu pour un long temps à ces bons parents qu’il aimait tant, sans espoir de les revoir avant le terme de sa pension, car, alors, le règlement de PAcadémie de France était appliqué dans toute sa rigueur ; et, dpi'ès ces cinq années d’absence, les retrouverait-il tous deux ? Il fallait aussi se séparer de Paul qui ne Pavait jamais quitté et qui devait rester à Paris pour se préparer au concours de l’année suivante.

Au moment du départ, Hippolyte Flandrin passa par l’atelier, pour prendre congé de ses camarades.

Tous spontanément l’accompagnèrent jusqu’à la 1) arrière. Plusieurs fidèles le suivirent jusqu’au soir et s'arrêtèrent avec lui pour la nuit dans ce petit pays de Piis-Orangis, où en 1829 les deux frères avaient couché avant d’entrer à Paris. Enfin, le lendemain, après s’être cordialement embrassés, on se sépara, non sans faire retentir les échos de nombreux adieux.

A Lyon, après un mois de séjour dans sa famille, Flandrin fut rejoint par deux autres artistes à destination de la Villa Médicis comme lui, c’étaient Léveil, architecte, et Ambroise Thomas. Le voyage, qui se fait aujourd’hui si facilement et si vite, ne leur prit pas moins de trois semaines. 11 est vrai qu’il comportait une dose beaucoup plus forte de pittoresque et d’imprévu. Voici par exemple comment nos jeunes artistes passèrent le mont Genis :

« Notre attelage est composé de huit mulets et de sept conducteurs. Nous marchons lentement à la lueur d’un falot. Tout est couvert de neige. On n’entend que les grelots de l’attelage et le vent qui souffle et pousse les nuages.

« Bientôt nous en sommes environnés, nous ne voyons que la place où nous sommes : une neige fine tourbillonne et nous aveugle. Cependant nous prêtons attention à un récit fait par le principal conducteur, c’est l'histoire d’une chaise de poste qui a roulé dans le précipice douze jours avant. Tout a été perdu : hommes, chevaux, voiture. Il finit par dire: pour aujourd’hui, je ne crains pas la neige, mais le vent. Puis notre conducteur nous demande très sérieusement si nous avons fait notre prière et il recommande à Dieu sa femme et ses enfants... Sur la plaine qui est au sommet, le vent fut moins fort qu’on ne le x craignait. Cependant il fallait encore retenir la voi-

SÉJOUR EN ITALIE

ture avec des cordes pour l’empêcher de verser et je te promets que je n’ai jamais eu plus chaud qu’à faire ce petit genre d’ouvrage, et dans la neige jusqu’aux genoux.

Enfin, nous commençons à descendre du côté de l’Italie ; la neige disparait tout à coup, le soleil reparaît et nous arrivons à Suse, couverts de poussière et par le plus beau temps du monde... Je me souviendrai toute ma vie de la vue que nous eûmes du penchant du Mont-Cenis en regardant du côté de Tltalie. Jamais je n’avais vu quelque chose d’aussi riche. La plaine était inondée de lumière, mais d'une lumière si douce 1 ! »

A Turin, à Milan et dans les principales villes, nos voyageurs s’arrêtent, visitant les églises, les musées et prenant des notes. Flandrin commence pour son compte un journal, qu’il continuera — assez irrégulièrement, il est vrai — pendant tout son séjour en Italie. A Turin, il remarque surtout un Raphaël et deux ou trois Holbeins. A Milan, les cartons de Raphaël, puis les œuvres de Léonard de Vinci, dont la fameuse Cène , les fresques de Luini, les sculptures de Michel-Ange. A Bologne, de Raphaël encore, la Sainte Cécile, « chose sublime et dont les gravures ne donnent pas d’idée ». Il distingue aussi un tableau du Guide, le Massacre des Innocents , « bien supérieur à tout ce qu’il a vu de ce maître ». Mais c’est à Florence qu’il est le plus ému : « Oh ! c’est là que fourmillent les ouvrages des bons vieux maîtres ! » et il part en se promettant bien d’y revenir. Enfin voici Rome. « Nous arrivons sur le Pincio par Capo le Case et la Via Sistina. Le temps était magnifique :

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