‹ Hippolyte FlandrinChapitre 41 sur 211 · octobre · texte numérisé non relu

octobre

uns sur les autres. Ces jaloux sont condamnés à se supporter mutuellement. Dante, qui passe devant eux, guidé par Virgile, se penche pour les interroger avec une curiosité émue. Le poète antique et le poète llorentin, l'un drapé dans une blanche toge, l’autre serré dans une robe rouge, le premier toujours jeune et beau, le second bien reconnaissable à son profil aquilin et à son masque sévère, ont une attitude toute différente. Virgile, qui n’appartient plus à la terre, reste impassible. Dante, qui est descendu vivant chez les morts, conserve le frémissement des émotions humaines.

Ce tableau, empreint d’une poésie mélancolique, fut apprécié comme il le méritait, aussi bien à Paris qu’à Rome.

Voici en quels termes Alfred de Musset en parlait quelques mois plus tard, dans son Salon de 1836 :

« ... Je m’arrête devant le Dante de M. Flandrin. Le Dante est bien, sa robe rouge est largement peinte ; son mouvement exprime le sujet. J’aime la tète du Virgile, mais je n’aime pas le bras qui retient son manteau, non à cause du bras, mais à cause du geste : car on dirait que le manteau va tomber. En général, tout le tableau plaît ; c’est de la bonne et saine peinture. Les Envieux ne sont pas assez des envieux : la première de ces figures est très belle ; la seconde et la troisième, celle qui regarde le Dante, sont bien drapées : mais la cinquième tète, correcte en elle-même, ne peut pas être celle d’un homme envoyé aux enfers, pour le dernier et le plus dégradant des vices, celui de Zoïle et de Fréron. Ce front calme, cet air de noblesse, cette contenance résignée, appartiennent, si vous voulez, à un voleur ou à un faussaire, mais jamais à un envieux. M. Flandrin,

SÉJOUR EN ITALIE

qui, je crois, est encore à Rome, a un bel avenir devant lui l. »

— « Ce qui m’a fait plaisir, plus que les articles des journaux, disait Flandrin2, c’est que j’ai vu quelques lettres d’artistes et qui ne m’étaient pas adressées. »

Lacuria se fit, avec sa franchise ordinaire, le porte-parole des critiques. Il reprocha à son ami de n’avoir pas donné l'impression de l’Enfer, ni du sentiment d’épouvante qui règne dans la poésie dantesque. Le jeune artiste répondit (pie la scène se passait, non dans l’Enfer, mais dans le Purgatoire et que le sentiment qui l'animait, était la pitié.

« Quant aux reproches de manque de force, ajoutait-il, j’en reconnais toute la vérité. La poésie de Dante dit bien autre chose ! Souvent elle m’a fait peur, une peur sublime. Mais pour rendre cela, il faut autre chose que le talent d’un homme qui, par intervalles rapides comme des éclairs, aperçoit le beau ou du moins se figure qu’il l’aperçoit, puis éteint tout cela dans l’analyse de la forme, du ton, enfin de tout ce qui est utile comme moyens 3. »

Après avoir si noblement confessé ce qui lui manquait, il reprenait : « Ce ne sera pas pour moi une raison d’éviter les sujets difficiles, car jamais on ne se débarrasse plus facilement des petitesses dans le moyen, que lorsqu’on est dominé par une pensée...

1. Alfred de Musset ajoutait : « Son Berger assis est une charmante étude, qui annonce une intelligence heureuse delà nature, avec un air d’antiquité. »

2. Lettre du 29 septembre 1835. Il faisait allusion alors aux commentaires qui suivirentl’exposition de son lableauà l’Kcole des Beaux-Arts, Le même tableau figura au Salon de 1836 et c’est là seulement que Musset le vit.

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