‹ Hippolyte FlandrinChapitre 5 sur 211 · AVANT-PROPOS DE LA DEUXIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS DE LA DEUXIÈME ÉDITION

remerciements que nous adressons à MM. Perrin, qui nous ont accueilli, nous sommes heureux de joindre ceux que nous devons à M. Henri Laurens, qui nous a si aimablement encouragé et soutenu en 1902.

En ce qui concerne le texte, ce livre est bien le même, en son fond, que sous sa première forme. Nous avons seulement abrégé la description de certaines parties de l’œuvre d’IIippolyte Flandrin, supprimé quelques citations, résumé quelques commentaires. 11 nous a semblé que dans cette nouvelle édition, il valait mieux insister sur le charme intime de la vie de notre artiste que sur le mérite de ses œuvres, qui se juge mieux à la vue qu’à la lecture. Nous avons fait appel aux souvenirs d’un vieillard centenaire, M. Charles Famin, qui fut le camarade et l’ami d’Hipp. Flandrin, et la réponse qu’il a bien voulu nous adresser, enrichit cette nouvelle édition. Nous sommes heureux aussi de signaler quelques lignes, quelques souvenirs empruntés à deux des meilleurs élèves de notre artiste, M. Urbain Bourgeois, qui, lors de notre première édition, nous a gracieusement prêté son concours pour relire et corriger notre ouvrage et M. Eugène A. Guillon, toujours si dévoué à la mémoire de son maître, comme à celle de Paul Flandrin.

Quant aux reproductions de l’œuvre de Flandrin, nous avons dû nous réduire beaucoup. Du moins nous avons voulu offrir au lecteur, avec le portrait de Flandrin par lui-même, quelques portraits de sa main et quelques échantillons de cette œuvre immense

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qui se déploie sur les murs de cinq églises, où il est facile de la voir et l’admirer. Les enfants d’Hippolyte Flandrin, M. et Mine Maxime Gharié-Marsaines, M. et Mme Paul Ilippolyte Flandrin, qui, dès le début, ont accueilli avec une fraternelle sympathie le projet de cet ouvrage et m’ont ouvert le trésor de leurs archives de famille, m’ont encouragé de tout cœur à cette nouvelle édition : si elle parait, c’est grâce à leur culte pour la mémoire de leur père. Je remercie enfin ma mère chérie et vénérée, associée dès ses jeunes années à la fervente admiration de son mari pour « le cher Hippolyte, » de toutes les lumières que j’ai trouvées auprès d’elle pour ce travail. Que de fois nous avons tressailli à l’unisson en repassant tant de souvenirs, en revivant ensemble la vie de nos chers morts î Puisse cette évocation du passé rendre quelque service au temps présent ! Puissent ces images sacrées, tirées du sanctuaire de nos pénates, se faire comprendre et aimer de ceux qui ne les connaissaient pas !

Louis Flandrin.

UN PEINTRE CHRÉTIEN AU XIXe SIÈCLE

HIPPOLYTE FLANDR1N

ENFANCE ET PREMIÈRE JEUNESSE

C’était à Lyon, pendant la Restauration. Parmi les petits garçons qui surgissent toujours du pavé au premier roulement de tambour et qui suivent avec enthousiasme les régiments à travers les rues, on aurait pu voir deux jeunes frères, simplement habillés, mais se distinguant par leur bonne tenue des gamins ordinaires. Ils dévoraient des yeux ces beaux soldats, dont le costume, si différent de celui d’aujourd’hui, avait tant d’élégance, dont la mine surtout était si martiale ; puis, la tête pleine d’images de la vie militaire, les deux enfants rentraient au logis, 11, rue des Bouchers, et se mettaient à dessiner des scènes de revues et de batailles, qui faisaient à bon droit la joie et l’admiration de leurs camarades. Tels furent les débuts d’Hippolyte Flandrin et de son frère Paul.

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llippolvte Flandrin appartenait à une famille foncièrement lyonnaise : lyonnais, lui-mème le fut au plus haut degré, comme on le vit bien plus tard, par son âme rêveuse et mélancolique, par son talent austère et religieux.

Né à Lyon, le 23 mars 1809, il fut, aussitôt après sa naissance, envoyé en nourrice dans le Bugey, au milieu des montagnes du Jura.

Lorsqu’on traverse cette région pour se rendre de Lyon en Savoie, on remonte pendant quelque temps la pittoresque vallée de l’Albarine, affluent de l’Ain. Le chemin de fer de Paris à Turin suit le cours de cette rivière depuis Ambérieu jusqu'au village de Tenay. Si, de ce point, Ton continue à remonter l’Albarine, on s’enfonce dans une gorge de plus en plus profonde et après quelques heures de marche, on arrive à une sorte de couloir étroit et fermé par une paroi rocheuse, d’où l’Albarine se précipite, à une hauteur de cinquante mètres environ, en formant ce qu’on appelle la cascade de Gharabotte.

Si, au travers des éboulis, on grimpe jusqu’au plateau, on éprouve une sensation délicieuse : l’air est plus vif et plus pur : l’horizon s’étend, l’œil se repose sur un paysage aimable. C’est, une large vallée, où serpente, au milieu des prairies, la jolie rivière qui va bientôt se jeter dans le vide. Là-bas, devant la montagne de Mazière, noire de sapins, se profile le clocher pointu dTlauteville 1 . Tout près d’ici, avant le moulin de Trépont, à travers le feuillage des arbres fruitiers, on aperçoit quelques toits

1. L’air y est si pur que les Lyonnais, depuis assez longtemps, ont pris l’habitude d’y envoyer des personnes délicates et que même, ces dernières années, on y a créé un asile pour les tuberculeux. En 1809, le pays n’avait pas tant de célébrité.

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moussus : c’est le petit hameau de Nantuy, le berceau vraiment poétique de notre artiste. C'est là qu’il fut élevé jusqu’à l’âge de cinq ans, dans un milieu rustique à souhait, avec les petits gardeurs de bœufs, ses premiers amis. 11 grandit en pleine nature. Un charme de poésie virgilienne, qu’il respira avec la senteur des sapins et le parfum des foins, s’insinua dans sa jeune âme et s’en empara pour jamais. Ces belles lignes de montagnes, ces teintes fraîches de prairies gravèrent en lui une empreinte d’autant plus profonde que, dans son adolescence, il revint souvent dans ce beau pays, et qu’y retrouvant encore vivaces tous ses souvenirs d’enfance, il y ajouta ses rêves de jeune artiste.

ïi s’en fallait que les parents d’Uippolyte Flandrin fussent riches. Les marchands de drap de soie qui furent ses ancêtres au dix-septième et au dix-huitième - siècle, paraissent avoir joui d’une aisance assez large, mais la situation de la famille avait bien changé.

Son grand-père, Jean Flandrin, avait longtemps servi dans l’armée sous Louis XV. 11 avait assisté aux sièges de Fribourg en Brisgau et de Berg op Zoom. On garde comme une relique de famille la montre qu’il portait à Fontenoy. Etait-ce de cet aïeul militaire que ses petits-fils llippolyte et Paul tenaient un goût si vif pour les uniformes et la vie des soldats ?

Son père, Jean-Baptiste Flandrin, avait dès sa jeunesse montré fort peu de dispositions pour le commerce. Il aimait plus tard à raconter à ses enfants, qu’étant jeune commis dans une maison de nouveautés, il attirait l’attention des acheteurs sur les défauts des marchandises et les dissuadait de

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faire emplette. Aussi l’ avait-on gardé peu de temps.

Agé de vingt ans en 1793, lors du siège de Lyon, il combattit parmi les défenseurs de la cité. A quelque temps de là, pendant l’époque de la Terreur, il profitait de ce que le modeste emploi qu’il occupait à l’hôtel de ville lui permettait de voir les listes des suspects, pour prévenir les victimes dont il connaissait le nom, au risque de se compromettre lui-même. Il fut assez heureux pour sauver ainsi un certain nombre de ses compatriotes.

Sous la Restauration, il avait conservé, avec une vive admiration pour Napoléon, certaines tendances libérales. Sa religion, sincère et profonde, se traduisait quelquefois par de naïves et touchantes prières qu'il composait lui-mème et gardait par écrit.

Il épousa en 1803 Jeanne Françoise Bibet, sans autre dot que ses vertus et son aiguille, avec laquelle elle avait élevé ses trois sœurs. De ce mariage naquirent sept enfants LIl fallait une forte dose d’ordre et d’économie pour supporter avec un maigre revenu des charges si lourdes : ainsi, dès ses premières années, Flandrin fut formé par de salutaires exemples aux habitudes d’une vie sévèrement réglée, qui n'échappe au besoin que par le sacrifice continuel de toutes les satisfactions superflues.

Jean-Baptiste Flandrin n’exerçait pas de profession, mais très adroit et industrieux, né dans une époque où l’apprentissage d’un métier faisait partie de toute éducation, il était toujours au travail et passait en se jouant des occupations d’un forgeron à

1. Auguste (1804-1842), Pauline (1805-1800), Jules (1806-1820), Caroline (1808-1820), Ilippolyte (1809-1864), Paul (1811-1902), Victor, né en 1818 et mort en bas-âge.

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celles (l’un menuisier, de celles d’un armurier à celles d’un tourneur. Ilippolyte Flandrin se rappelait avoir fait plus d’une fois la lecture à son père, tandis qu’il forgeait à son enclume, et que les étincelles rejaillissaient jusque sur le livre de l’enfant.

Mais c'était pour les arts que Jean- Baptiste Flandrin éprouvait le goût le plus vif. 11 avait reçu dans sa jeunesse quelques leçons d’un artiste de passage, et il s’adonnait à la miniature avec autant de succès que de plaisir. Les petits portraits qui sont sortis de sa main, attestent une rare dextérité et un réel sentiment artistique. 11 regrettait vivement de n’avoir pu suivre dans sa jeunesse l'attrait qui le sollicitait de ce côté et ce n’est pas lui qui eût jamais entravé la vocation de ses lils. Il était heureux de les voir doués pour le dessin et commençait leur éducation en les conduisant au musée.

D'ailleurs ce digne homme tenait à honneur d’ètre lui-même l’instituteur de ses enfants et Ilippolyte Flandrin n’eut pas d'autre maître que lui pour le français, le calcul et les autres notions élémentaires. Sans doute cet enseignement était modeste. Les cahiers et les exercices qui en portent témoignage, feraient sourire par leur naïveté les élèves de nos écoles normales. Du moins cette éducation familiale avait de grands avantages. Exempte de tout pédantisme et essentiellement pratique, elle atteignait son but, qui était de former une base solide, sur laquelle on pourrait construire plus tard, et, sans donner l’illusion décevante du savoir, elle stimulait le goût de la lecture et de l’étude.

L’excellente mère d' Ilippolyte Flandrin n otait pas en état de contribuer beaucoup à son instruction, et, cependant ce fut le modèle vivant d'après lequel son

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cœur se forma, nourrissant pour elle un respect, une admiration qui ne firent que croître avec les années.

Ce qui brillait d’abord en elle, c’étaient sa foi et sa piété, sans aucun alliage de pratiques mesquines ou d’humeur revêche. Bien au contraire, sa religion était aimable autant que forte, on sentait qu elle était le principe de ses vertus. Toujours à l’œuvre, toujours vaillante, se sacrifiant toujours, elle était dans son milieu la personnification de la femme forte dont parle l’Ecriture. La gaîté bien française et l’étonnante vivacité dont elle ne se départissait jamais, la petite pointe de malice qui perçait dans sa conversation, ajoutaient un charme nouveau à ses qualités.

Enfin, chez cette femme, si bonne chrétienne à la fois et si bonne ménagère, il y avait une sensibilité délicate, un feu d'enthousiasme, capable de s’enflammer non seulement pour le bien, mais même pour le beau, et si, pour suivre sa vocation, ilippolyte Flandrin eut d’abord à triompher de l'opposition de sa mère, plus tard il trouva en elle un cœur toujours prêt à comprendre et à partager ses émotions d’artiste. Ce fut à elle plus qu’à tout autre qu’il dut cette foi sincère et sereine qui devait donner un jour à ses œuvres un caractère chrétien si élevé. La pieuse femme ne prêchait jamais que d’exemple, et cependant elle avait sur ses enfants une autorité que beaucoup de mères eussent pu lui envier.

Ilippolyte avait treize ans et il fallait songer à lui donner un gagne-pain : la sollicitude maternelle y veillait, mais ne voulait pas s’embarrasser du désir souvent exprimé par l’enfant de se faire peintre. Cela avait-il le sens commun ? Est-ce un métier qui fasse vivre son homme ? Le proverbe ne dit-il pas : gueux

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comme un peintre ? D’ailleurs, c’était bien assez que l’aîné de la famille, Auguste, se fût engagé dans cette mauvaise voie. « La maman », comme on l’appelait, avait fait son choix pour Hippolyte, ses petites négociations étaient terminées : il devait entrer chez un fabricant de soie, et Paul chez un tailleur. Les deux enfants désolés ne savaient comment fléchir une volonté si arrêtée. « Va trouver la maman, disait Hippolyte à Paul, dis-lui que tu m’entends, la nuit, rêver tout haut du bonheur que j’aurais, si je pouvais un jour être peintre. » Mais comment espérer que « la maman » se laisserait émouvoir par un rêve ?

Heureusement une intervention inespérée se produisit en faveur des deux petits frères. Le sculpteur Poyatier, de passage à Lyon, fut conduit dans la famille Flandrin par un ami commun. On lui montra leurs dessins : il les trouva pleins de promesses. Son avis avait d’autant plus de poids que ses débuts à lui-même n’avaient pas été sans quelque analogie avec ceux de ces enfants. Fils d’un paysan, mais attiré vers l’art par une vocation irrésistible, il s’était formé tout seul. Après avoir commencé par sculpter d’humbles statues pour de pauvres églises de village, de progrès en progrès, au prix d’elforts incessants, il s’était élevé jusqu’à une célébrité incontestée.

Il faut dire, à l’honneur de la maman, qu’elle se rendit immédiatement et sans arrière-pensée à la sentence d’un arbitre si autorisé. Non seulement elle laissa ses enfants libres d’étudier selon leurs goûts, mais jamais, dans la suite, devant les sacrifices qu’exigea leur carrière, elle ne fit la moindre récrimination.

Foyatier lui-même présenta les frères Flandrin à

deux de ses amis, le sculpteur Legendre Uéral et le peintre Magnin, qui venaient justement d'ouvrir un atelier pour les débutants. Magnin, de santé délicate, mourut peu après, dans un voyage en Italie. Mais Hippolyte et son frère trouvèrent chez Legendre Héral un maître éclairé et bon, qui s’intéressait beaucoup à eux. Sous sa direction, ils s’exerçaient le matin et l’après-midi à copier des gravures ou des plâtres. Bientôt Legendre Héral lui-même les mit en relations avec son ami Duclaux, peintre paysagiste et animalier. Celui-ci les traitait presque comme ses enfants. Il les faisait venir travailler dans son atelier, dont en son absence il leur laissait la clé.

C’est sous son impulsion que Flandrin multiplia, dès ses premières années, les croquis d’après nature études consciencieuses et fidèles, soit de paysages, soit d’animaux. Les nombreux dessins au crayon qu’il a laissés de cette époque, et qui représentent, tantôt un site pittoresque, tantôt un coin d’étable ou d’écurie, n’annoncent guère, il faut l’avouer, les œuvres que l’artiste fit plus tard, mais elles dénotent, avec une habileté de main remarquablement précoce, un respect absolu de la vérité, une humble et naïve docilité devant le modèle, une absence complète de chic. 11 pratiquait déjà cette probité artistique dont Ingres, alors inconnu de lui, devait faire à ses élèves une loi impérieuse.

En 1827, Hippolyte entra avec son frère à l’Ecole des Beaux-Arts de Lyon, alors dirigée par Artaud. De la seconde classe, où l’on dessinait d’après la bosse, il passa bientôt dans la première, où l’on travaillait d’après nature. C'étaient les élèves eux-mêmes qui tour à tour tenaient lieu de modèles, sauf les jours de concours.

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Flandrin eut pour professeur Revoil, élève de David, qui parlait toujours de beau idéal et dont l’enseignement n’était pas exempt de convention. Mais notre jeune artiste, tout docile qu’il fût, en corrigeait inconsciemment l’excès par le souvenir qu’il gardait des vivantes leçons de Duclaux et de Legendre lléral et par un contact incessant avec la nature.

Chaque année, il retournait avec ses frères passer quelques semaines dans son cher Bugey, dont le charme poétique l’enivrait. 11 parcourait, le carnet à la main, ces vallées sauvages, ou, comme dit le paysan, ces creuses , dont le sol du Bugey est labouré, escaladant ces sommets dénudés, d’où l’on salue les neiges de Savoie et de Suisse1. 11 trouvait une société originale dans ces vieux soldats qui avaient pris part aux guerres de la République et de l’Empire. Ils étaient plusieurs qu’on appelait les Egyptiens, parce qu’ils avaient fait la campagne d’Egypte et de Syrie. L’un deux se vantait d’être entré le premier dans Jaffa. « Je n’étais pas grand, disait-il, mais mon plumet avait dix-huit pouces de haut ! » Et tous ces vieux braves, heureux de sentir vibrer à leurs récits les âmes enthousiastes de leurs jeunes amis, évoquaient l’épopée grandiose dans laquelle ils avaient eu leur petite part.

Le rêve de Flandrin était de devenir un jour peintre de batailles ou de scènes militaires, comme Horace

1. Les frères Flandrin descendaient à Ilauteville, dans la maison même où Paul avait été élevé jusqu’à l’âge de sept ans. Au château de Lompnès, où habitait la famille d’Angeville, ils trouvaient bon accueil pour eux-mêmes et encouragements pour leurs petits dessins. Ils étaient aussi fort bien reçus au presbytère du village et chez le bon abbé Collet, vieux prêtre de l’ancien Régime.

Vernet ou Charlet L En attendant, il fallait gagner quelque argent pour diminuer les charges si lourdes de la famille. Chaque jour le courageux enfant employait une partie de son temps à tenir les comptes dans une boulangerie. Mais combien il préférait vendre quelques dessins ! Il avait occasion de travailler pour des éditeurs qui lui commandaient de petites vignettes, voire pour des confiseurs qui voulaient des rébus. Un ancien officier faisait venir chez lui Hippolyte et Paul et prenait plaisir à leur voir dessiner les scènes de guerre auxquelles il avait assisté et qu’il leur racontait. La guerre de l’Indépendance venait d’éclater, les sympathies philhellènes se faisaient jour de toutes parts : aussi les petites compositions représentant des Grecs se battant contre les Turcs étaient-elles très demandées.

Cependant les progrès d’ Hippolyte Flandrin à l’Ecole des Beaux-Arts avaient été rapides. Dès la première année (1827), à peine habitué au pinceau et n’ayant fait qu’une dizaine d’études préparatoires, il avait remporté le prix de peinture appelé le Laurier ci or. L’année suivante, il obtenait le premier prix de la première classe, et ses maîtres eux-

1. En dehors des petites compositions militaires dont nous avons déjà parlé, et qui occupaient fort les frères Flandrin, ils avaient créé pour jouer une armée en miniature, véritable chef-d’œuvre d’enfants artistes. Avec autant de talent que de patience, ils avaient dessiné, découpé et peint sur les deux faces une foule de petits soldats, hauts de deux pouces, et qui se tenaient debout, grâce à une bande de papier placée sous leurs pieds. Ces braves faisaient la joie de leurs jeunes auteurs, mais ils auraient fait l’étonnement d’un artiste pour la justesse de leurs proportions, et celui d’un militaire pour l’exactitude de leur équipement. On remarquait surtout un régiment de ligne d’une tenue parfaite, quoiqu’il ne comptât guère que deux bataillons. Chacun des deux frères avait fait le sien.

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mêmes lui conseillaient de quitter l’École lyonnaise, qui avait épuisé pour lui son enseignement et ses récompenses et d’aller chercher à Paris, avec des concours plus difficiles, des leçons plus autorisées.

Dans les premiers jours d’avril 1829, les deux frères se mirent en route. Ils avaient vingt ans et dix-huit ans. Encore enfants par la candeur du cœur et de l’esprit, ils étaient déjà hommes par le sérieux du caractère et l’énergie de la volonté. Paul suivait son aîné avec une confiance touchante, et, bien que les responsabilités fussent plus lourdes pour celui-ci, n’était-ce pas pour lui une force de sentir toujours auprès de lui un cœur alîectueux, heureux de partager ses épreuves et qui rendait en tendresse dévouée tout ce qu’il recevait en protection ?

Leur voyage de Lyon à Paris fut pittoresque, car par économie et par goût ils ne voulaient pas recourir aux diligences. Après avoir remonté la Saône en bateau à vapeur jusqu’à Chalon, ils prirent bravement la route à pied. Leur tenue était des plus modestes : une casquette en toile cirée, semblable à celles que portaient alors les douaniers et qui pour cette raison les avait fait souvent regarder de travers par les paysans du Bugey, une longue blouse, un sac sur le dos, des guêtres jusqu’au genou et un bâton à la main. Les hôteliers, qui jugent les gens sur la mine, ne leur faisaient pas toujours un accueil empressé, et le premier soir nos voyageurs frappèrent sans succès à la porte de deux auberges.

La première lettre qu’Hippolyte ait envoyée de

•rj*, r.V,

Paris à ses parents contient, un récit naïf de son voyage gaiment illustré de petits dessins. L'un représente les deux frères blottis contre un arbre, sous une pluie violente, avec cette légende : « Ah ! si la maman nous savait là ! » Un autre, intitulé: «A défaut d’arbres », nous montre les voyageurs en rase campagne, assis sous un meme parapluie. « Là, dit Hippolyte à ses parents, nous attendions patiemment la fin de forage, car nous parlions de vous. »

D’étape en étape, les deux jeunes gens gagnèrent successivement Montbard, Tonnerre, La Roche, où ils arrivèrent le sixième jour après leur départ de Lyon. Là, ils tentèrent de prendre une diligence, mais Hippolyte 11e pouvant supporter le mouvement de la voiture, ils continuèrent leur route à pied. En passant à Fontainebleau, ils saluèrent la Cour des Adieux, théâtre de « la scène qu’ Horace Vernet a si bien représentée ». Le lendemain, après avoir couché à Ris, à six lieues de Paris, les deux petits lyonnais s’avancèrent émus, s’attendant à chaque instant à voir se dérouler devant eux le panorama de Paris. Enfin, des hauteurs de Bicêtre,ils découvrirent la grande ville qu’ils venaient chercher de si loin.

A peine arrivé, Hippolyte Flandrinprit une grande décision. Il devait entrer dans l’atelier d’Ilersent, pour qui il s’était fait donner une lettre de recommandation. Mais c’est chez Ingres qu’il entra. La rencontre fortuite d’un ancien camarade de Lyon, Guichard1, eut sur lui, en cette occasion, une influence décisive.

1. Guichard fut depuis professeur de peinture à l'École des Beaux-Arts de Lyon. C’est après avoir vu au Salon les œuvres d'Ingres qu’il s’était décidé à entrer dans son ateiier, où d’ailleurs il avait été déjà précédé par un autre lyonnais, Sébastien Cornu.

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Écoutons-le exposer à son père les motifs de son changement d'idée et solliciter respectueusement une approbation : « Voici les raisons : d’abord, à Paris, M. Ingres passe pour avoir de plus grands talents que M. Hersent. Ensuite, son école est beaucoup mieux réglée et plus tranquille : il ne souffre pas qu’on y fasse ces mauvaises farces qui font souvent que le meilleur jeune homme ne peut y rester. Ensuite, je t’avouerai que M. Révoil m’ayait plutôt conseillé M. Ingres; mais j’étais un peu prévenu en faveur de M. Hersent, sans trop savoir pourquoi. Ainsi, papa, tu vois qu’il y aurait d’assez bonnes raisons pour aller chez M. Ingres, mais je neveux rien faire sans ton assentiment, car le choix d’un maître est une chose assez importante... »

La réponse du père de famille ne se lit pas attendre : elle laissait toute liberté aux jeunes artistes. Ceux-ci, de leur côté, avaient été consulter sur cette question Foyatier, qui sans hésiter leur avait recommandé l’atelier d’Ingres.

Ils se présentèrent donc chez celui qui devait exercer sur leur carrière une si profonde influence. Ingres *, toujours si vif et quelquefois peu facile, se montra doux et encourageant. Peut-être la timidité des deux petits lyonnais le prévint-elle en leur faveur. Et puis, ils avaient apporté quelques-unes de leurs compositions, qu’ils montrèrent au maître : « Il en a été bien étonné et en même temps très content. Nous lui en avons offert quelques-unes, qu’il a acceptées avec plaisir ». Aussitôt, les deux frères entrèrent à l'atelier d’Ingres.

Quinze jours après, le maître donnait à Hippolyte

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