‹ Hippolyte FlandrinChapitre 58 sur 211 · février 1830. Le prix fut de 8.000 francs · texte numérisé non relu

février 1830. Le prix fut de 8.000 francs

Le projet (le décoration présenté par l’artiste fut agréé et, quelques mois plus tard, il se mettait à l’œuvre.

Le temps n’était plus où, pour orner les églises, on se contentait de suspendre aux murailles de lourds tableaux chargés de leurs cadres. On commençait à revenir aux traditions de la peinture murale. Mais ce retour était lent et timide : on n’osait pas encore, semble-t-il, confier à un seul artiste une décoration d’ensemble, on le parquait dans un coin de l’édifice, on ne lui demandait qu’un fragment. C’était peu, mais cet étroit champ clos était assez grand pour y faire ses preuves, et, plus tard, H. Flandrin devait voir s’étendre, avec sa réputation, les espaces qu’il couvrirait de son pinceau.

L’église Saint-Séverin, une des plus séduisantes pour ceux qui aiment les arts, est bâtie dans ce style gracieux qui est propre au. quinzième siècle. Peutêtre aujourd'hui le dilettante reverait-il d’y trouver des peintures dans le goût de l’époque, dans le sentiment naïf des contemporains de Charles VIII et de Louis XII, et traitées selon les procédés des miniaturistes.

Disons tout de suite que l’idée n’en vint jamais à Flandrin, qui certainement l’aurait désapprouvée. Il admirait trop religieusement l’art antique et les grands génies de la Renaissance pour leur préférer d’autres modèles, et il était trop sincère pour se plier à ces feintes et à ces hypocrisies qu’exige le pastiche.

Reproduire intentionnellement des fautes de dessin, des erreurs de perspective, pour donner l'illusion d’une autre époque, lui eût paru une fantaisie misérable. Il ne voulait imiter qu’au-dessus de lui.

Certes, il professait une vive admiration pour les

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artistes du Quattro Cento italien, il les avait étudiés avec attendrissement, il aimait à s’en souvenir et prétendait s’en inspirer, mais à condition de revêtir leurs pensées d’une forme moderne et tout à fait personnelle *.

Il faut une certaine dose de scepticisme, ou du moins un détachement d’esprit que seules peuvent donner des habitudes critiques, pour adopter ainsi à volonté un style ou un autre.

Flandrin était un homme profondément convaincu. Tout modeste qu’il était pour lui-mème, il croyait à l’excellence de son école. Bien loin de songer à emprunter la manière de tel ou tel maître, il ne se croyait pas meme permis d’en avoir une à lui. Il se faisait petit et docile devant la nature. Jamais il n’avait dessiné une ligure sans l’aide*du modèle, et, dans s«s patientes études, il se montrait d’une exigence excessive pour lui-même, ne s’épargnant aucun effort, jusqu’à ce qu'il se fût rapproché aussi près que possible de l’idéal entrevu par lui et poursuivi avec passion.

1. Il n’admettait pas qu’on prît à un artiste ou à une époque sa manière pour se l’approprier. La question de forme lui paraissait beaucoup trop importante pour qu’on eût le droit de s’en désintéresser ainsi. Voici ce que, six ans auparavant, il écrivait de Rome après une visite à l’atelier d’Overbeck. Il s'agissait d'une composition du peintre allemand, représentant la renaissance des arts et des sciences sous l'influence de la relfgicm : « Je trouve cela beau et bien pensé ; mais pour le rendre, Overbeck emploie des moyens qui ne sont pas à lui. Il se sert tout à fait de l’enveloppe des vieux maîtres. Il observe la nature : mais, de son aveu, il ne l’a presque jamais devant les yeux lorsqu'il travaille. D’ailleurs, il ne tient pas à faire de la peinture, il ne tient qu’à rendre ses idées, à les écrire. Je crois qu’il a tort ; car, s’il veut se servir de la peinture pour écrire ses idées, plus le moyen sera vrai et correct, mieux elles seront rendues. » (Lettre du 23 avril 1833.)

Gela ne l'empêchait pas de mettre dans ses œuvres autre chose quune correction purement plastique. Appelé à représenter des scènes religieuses^ il avait le bonheur d’être tout entier acquis à cette foi, dont il devait exprimer les symboles. Ses croyances intimes vivifiaient son talent.

Ah ! sans doute, nous touchons ici à une question délicate. Le domaine des consciences est un domaine réservé. La foi ne se commande pas. Il est impossible, dans un temps comme le nôtre, d’en exiger la profes- , sion de tous ceux qui concourent à la décoration de nos églises. Gomment d’ailleurs ne pas rendre justice à tant d’hommes distingués qui ont su, à force de conscience professionnelle et de naturelle élévation, suppléer dans une certaine mesure aux convictions religieuses qui leur manquaient et dont quelquefois ils étaient les premiers à regretter l’absence ? Ne soyons donc pas exclusifs et ne chassons pas de la maison de Dieu ceux qui s’y présentent avec respect et bonne volonté.

Mais quand, à des aptitudes artistiques cultivées par une éducation exceptionnelle, vient s’ajouter une foi sincère et spontanée, quelle belle rencontre pour l’art religieux ! Hippolyte Flandrin ne faisait pas étalage de ses sentiments ; sans les cacher, il les renfermait dans son cœur avec une prudente réserve. Mais ils s’en échappaient naturellement, lorsque l’artiste interprétait les pensées habituelles du croyant. « Mon Dieu, vous m’avez inondé de joie par le spectacle de vos ouvrages et je serai ravi en célébrant les œuvres de vos mains1. » Ge verset de l’Ecriture,

1. « Quia delectasti me, Domine, in factura tua, et in operibus manuum tuarum exultabo. » Ps. CXI. v. 4.

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que Flandrin avait écrit sur le mur de son atelier à Rome, domine et éclaire toute sa vie. Les œuvres de la main divine, ce sont sans doute les beautés de la nature qui charment tous les artistes, mais ce sont aussi et plus spécialement les opérations de la grâce, se manifestant dans la vie du Christ et de ses saints, œuvres magnifiques dont l’artiste chrétien cherche à saisir et fixer la beauté.

La chapelle qu’il s’agissait de décorer est étroite et haute dimensions peu favorables au déploiement de personnages et de scènes. Flandrin prit le parti franc de peindre de chaque côté deux compositions superposées. Les sujets furent empruntés à la vie de saint Jean, à qui la chapelle est consacrée : à gauche, en bas, la Cène , où le disciple bien-aimé occupe une place d’honneur; au-dessus, l’apôtre écrivant l'Apocalypse, sous la dictée d’un ange ; à droite, en bas, le Martyre du saint vieillard, qui, jeté dans une chaudière, est miraculeusement préservé ; au-dessus, la Vocation de Jean et de son frère Jacques, qui abandonnent leur barque pour suivre Jésus. Cette disposition en compartiments, et pour ainsi dire en étages, ne va pas sans inconvénients : l’œil et l'esprit hésitent entre ces quatre tableaux si rapprochés. Mais, s’il y a là un défaut, il n’ôte rien au mérite de chacune des compositions, qui toutes, d’ailleurs, s'harmonisent entre elles1 2.

1. La surface à décorer était haute de 3 m. 15 et large de 1 m. 90.

2. Disons nettement que ces peintures ne sont pas des fresques, comme on les appelle souvent à tort, non plus que les peintures plus tard exécutées par Flandrin. Toutes sont faites à la cire , suivant un procédé qui avait d’abord effrayé l’artiste, mais pour lequel il se décida à cause de l’aspect mat qui en

H'IPPOLYTE FLANDRIN

Le ton de la peinture est d’une austérité indéniable. Mais n’oublions pas que la peinture murale a ses exigences, entre autres l’atténuation systématique des tons. De nos jours, Puvis de Chavannes, M. Henri Martin et d’autres ont fait prévaloir dans ce genre des partis pris de tonalités encore plus blanches.

11 faut évidemment que l’artiste qui décore un monument renonce à ces reliefs qui trompent l’œil et lui font voir plusieurs plans sur une meme surface. Faute de ce sacrifice, la muraille paraît percée ou bosselée, les lignes de l’architecture brisées. Pareil désintéressement était facile à Flandrin, qui attachait beaucoup moins d’importance à la couleur qu’au dessin, à l’ordonnance, au sentiment.

Sur ces derniers points, si difficile qu’on fût, comment ne pas se trouver satisfait ? Voyez le tableau de la Cène. A la gravité des attitudes, à la tristesse répandue sur les visages, on sent que l’heure est solennelle. Jésus vient de prononcer les paroles accusatrices : « Un de vous me trahira. » Judas s’est levé et se retire. Le disciple bien-aimé repose sur le sein de son Maître,

L’œil s’arrête avec complaisance sur ce geste plein d’abandon et d’amoureuse adoration, inspiré par l’étude du texte évangélique1 et qui, pour le chrétien, symbolise les douces effusions de la communion. Ne pourrait-on aussi voir dans ce bel adolescent, dont la grâce est illuminée d’un reflet divin, un autre em-

résulle. « Ça a mille difficultés et longueurs, mais ça ne brille pas, c’est là sa plus éminente qualité. » (Lettre à Auguste, 21 novembre 1839). Flandrin est resté fidèle à ce procédé pour ses peintures murales, mais il s'en est plaint souvent.

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