er juillet
fond des cœurs. Auguste, toujours extrême, avait écrit à ses frères pour leur faire jurer de ne jamais se risquer dans ces trains maudits. Doucement Hippolyte le calmait et lui citait l’exemple d’ Ingres qui, huit jours après l’accident, s’était rendu à Dampierre par le chemin de fer de la rive droite. Auguste protestait à son frère qu’il était jaloux de lui comme une maîtresse et qu’il voulait avoir une place privilégiée dans son cœur.
Tout d’un coup, au mois d’août 18/|2, Auguste si fort, si robuste, est terrassé par un refroidissement à la suite d’une de ces imprudences dont il était coutumier. Un jour qu’il avait bien chaud, il s’était assis à la fraîcheur en disant moitié sérieusement, moitié pour rire : Je sens que je prends le mal de la mort. Ce n’était que trop vrai.
Dès le premier jour il se sent perdu. Hippolyte et Paul avertis accourent auprès de leur frère : celui-ci est si faible que les médecins se consultent pour leur accorder la permission de le voir. Enfin on les laisse approcher, ils embrassent le malade qui par ses larmes témoigne qu’il les reconnaît. Cependant on fait pour le sauver les plus grands efforts, tous inutiles. Au bout de quelques jours, Auguste expire entre les bras de ses frères.
11 n’avait pas eu le temps de tenir toutes les promesses de son pinceau. Il laissait cependant des œuvres de valeur, dont plusieurs sont au musée de Lyon1, des élèves qui le pleuraient avec de vraies larmes, une réputation dont le cercle s’étendait chaque jour. Il était aimé à Lyon et bien connu dans le monde des artistes.
1. Entre autres Une Prédication de Sauonarole dans l'église de San Miniato à Florence.
I1IPP0LYTE FLANDRIN
Ilippolyte Flandrin perdait en lui l’homme qui, après son frère Paul, l’aimait le plus. Il sentait désormais un vide à ses côtés. Il lui était si doux auparavant de marcher dans la vie entouré de ses deux frères, artistes comme lui. « Nous étions si bien à trois ! s’écriait-il; et à deux, mon Dieu ! on est si près d’être seul ! »
Les sentiments les plus délicats et les plus purs ont leur pudeur ; ils craignent le grand jour comme une profanation. C’est en tremblant que nous soulevons le voile qui recouvre l’intimité de Flandrin, pour le surprendre à son foyer auprès de sa femme et de sa mère. Nous avons l’impression d’entrer dans un sanctuaire : il le faut cependant, c’est là que brillent les lampes mystérieuses et sacrées, à lu lumière desquelles l’artiste travaillait. C’est à la clarté de ses sentiments personnels qu’il traçait sur nos églises les célestes images. Entrons dans son cœur, nousle trouverons toutrempli de deuxgrands amours, nobles et doux, voués à sa mère et à sa femme.
Il eut le bonheur de conserver pendant de longues années sa mère, à laquelle il put donner les plus touchants témoignages de piété filiale.
Il avait conscience de lui devoir avec la vie ce qu’il avait de meilleur, sa foi et ses plus belles qualités morales. N'étaient-ce pas les exemples de sa
mère, qui, en lui offrant un idéal admirable de conduite, l’avaient préservé de ces défaillances, si communes chez tous les hommes et en particulier chez les artistes ? N’était-ce pas elle qui, par sa tendre sollicitude pour la foi, pour la pratique religieuse de son fils, l’avait doucement amené à redoubler de vigilance sur lui-même ? La pensée constante de sa mère avait été comme une lumière bienfaisante, toujours éclairant la route devant lui.
C’est lui-même qui a rendu à cette femme vénérée ce témoignage glorieux : « Elle a été notre mère en tout, écrivait-il peu après l’avoir perdue. Avec la vie elle nous a donné l’exemple du bon, l’amour du beau1. » C’était dire que même l’artiste, chez lui, non seulement l’homme et le chrétien, était l’œuvre de sa mère. Elle était la source, humble et délicieuse, d’où le fleuve avait jailli. Mais, tandis que les fleuves ne remontent jamais vers leur source, lui ne cessait de se retourner avec une tendre déférence vers sa mère.
Il voyait cette vaillante femme toujours active, toujours bonne, toujours gaie. Il contemplait par la pensée son cher visage, au regard si doux et pourtant si vif, la suivait dans ses menues occupations, déployant dans un petit cadre, une grande âme, toujours dominée par la pensée de Dieu, toujours prête à se dévouer, insensible à la douleur jusqu’à l’héroïsme. Un jour qu’elle était tombée d’un tabouret en rangeant une armoire, elle s’était retourné un doigt dans sa chute. Son mari et son fils accouraient au bruit ; mais elle, redressant de sa propre main son malheureux doigt, disait avec énergie : « Ce n’est rien ! »