février
Quand la mort et les nécessités de carrière eurent fait le vide autour d’elle, dans son petit intérieur, si propre et si bien rangé, elle resta courageuse à son poste, fidèle aux souvenirs comme aux habitudes fortes et pieuses. Assise dans ce que ses enfants appelaient son confessionnal (c’était un fauteuil protégé d’un côté par une planche de bois), elle travaillait en pensant à ses chers absents, dont les portraits, dus au crayon de ses fils, l’entouraient de toutes parts, ou elle priait pour eux. De fréquentes visites à l’église, chez les pauvres, ou chez les membres de la famille qui demandaient le plus de soins ou de consolations, rompaient seules la monotonie de ses longues heures de travail. Meme après avoir dépassé quatre-vingts ans, elle ne se ménageait pas, elle refusait de se reposer, disant que le jour où elle prendrait le lit, elle ne le quitterait plus.
Les rapports d’Hippolyte Flandrin avec sa mère sont empreints d’une simplicité charmante. Elle resta toujours pour lui « la maman », continuant de l’appeler, lui et son frère Paul, « ses chers petits. » Il reprenait sa place d’enfant vis-à-vis d’elle et, s’il se souvenait de ses succès et de ses titres, ce n’était que pour en faire tendrement hommage à celle qui en jouissait avec tant de cœur.
Il ne voyait sa mère que de loin en loin pendant les quelques jours d’un rapide passage à Lyon. Le reste du temps il entretenait avec elle une correspondance régulière, pleine de déférence et de bonhomie et qui forme comme le journal de sa vie intime. La maman répondait comme elle pouvait, par des petits mots pleins de cœur, presque indéchiffrables pour d’autres yeux que ceux d’un fils comme Hippolyte. Quelquefois elle recourait à la plume d’une cou-
sine obligeante, qui se faisait son secrétaire bénévole. Et de part et d’autre, on passait sa vie à attendre ces lettres, qu’on lisait et relisait, après les avoir reçues.
Mais dès que Flandrin apprenait que sa mère était souffrante, rien ne le retenait plus à Paris. Sa présence ne manquait jamais de faire du bien à la malade, qui, avec son extraordinaire énergie, se reprenait, se relevait; et son fils, en partant, la laissait toute réconfortée par les marques de sa tendresse.
A côté de l’amitié filiale, Flandrin avait fait place dans son cœur à une autre affection.
Son mariage ne fut ni un roman, ni une affaire. Il éprouvait le besoin d’aimer et il jugeait que l’amour est chose trop grave pour en faire l’objet d’un caprice ou d’un entraînement. Il cherchait une âme sœur de la sienne, sur laquelle il pût s’appuyer en toute confiance et pour toujours : il sentait tout ce qu’il y avait de solennel dans ce choix. Trop sérieux d’ailleurs et trop sage pour s’attacher à ces rêves chimériques, d’où l’on retombe ensuite si durement, il voulait avant tout trouver dans la future compagne de sa vie « ces vertus usuelles, comme il disait, ces vertus de tous les jours et de tous les instants » qui sont la plus sûre garantie du bonheur.
Elles s’offrirent à lui dans la personne de M1,e Aimée Ancelot, petite-cousine de M. Gatteaux, qui, disait Flandrin, « se retrouve toujours dans tout ce qui m’arrive d’heureux ». La famille était des plus honorables. La jeune fille avait vingt et un ans, des traits distingués, un joli talent de pianiste. Fille unique, élevée par sa mère, elle était fort entendue dans toutes les choses du ménage. Surtout sa religion solide, ses tendres sentiments pour ses parents,
WÊÊÈÊÊÊtÊtltÊtÊtÊKÊ
TÏIPPOLYTE FT.ANDRIN DANS SA FAMIT.LE
son caractère doux et énergique promettaient une épouse aimante et dévouée.
Flandrin, qui déj à avait reçu dans la famille Ancelot l’accueil le plus encourageant, écrivit à sa bonne mère pour lui exposer et lui soumettre son cher projet. Il ne pouvait être qu’approuvé et le mariage fut décidé.
« Je vois approcher ce bonheur bien désiré avec confiance en Dieu et dans mes bonnes intentions. Puisse cet événement apporter quelque joie à votre’ cœur, ce pauvre cœur si éprouvé et cependant resté si jeune et si aimant1 ! »
Parlant de sa fiancée à sa mère, il disait : « Je sens que mon cœur, mon esprit, toutes mes forces enfin s’appliqueront à la rendre heureuse2 ! » et dans une autre lettre il ajoutait : « Plus elle vous aimera, plus je l’aimerai3. »
La bénédiction nuptiale fut donnée aux nouveaux époux le 10 mai 1 8/i3 , dans l’église Saint-Pierre-de- Chaillot. Ilippolyte Flandrin avait la joie de sentir tout près de lui sa pieuse mère qui, cédant aux instances de son fils, avait fait, malgré son âge, le voyage de Lyon à Paris. Aux parents de la jeune fille, à Paul, qui certainement pleurait, à M. et Mm* I ngres, s’étaient joints les nombreux amis d’Hippolyte. Ambroise Thomas tenait l’orgue.
La plupart des lettres échangées entre Flandrin et sa femme, et qui aujourd’hui nous permettent de pénétrer dans son intimité, ont été écrites pendant les voyages qu’il faisait à Lyon, appelé par ses devoirs de fils auprès de sa mère âgée et malade.