Même lettre
ENFANCE ET PREMIÈRE JEUNESSE
Neuf. Les deux frères achetaient là quelques cornets qu’ils allaient manger discrètement, en se promenant, non loin de la statue d’Henri IV.
Quant au logis, c’était une petite mansarde, située tout près de l’atelier d’Ingres, rue Mazarine, n° 47, au sixième étage L
Quelle que lut l’économie des deux frères, les dépenses indispensables excédaient encore leurs maigres ressources. Quelques chiffres nous aideront mieux que tout le reste à les suivre dans leur lutte héroïque contre la misère.
On a beau se contenter d’un franc par jour pour la nourriture, la dépense n’en va pas moins pour deux à 60 francs par mois et à 720 francs par an. Ajoutons-y lfyO francs de loyer. Puis viennent les inévitables frais de blanchissage, d’entretien, d’éclairage. . . L’atelier d’Ingres était payant. Gomment les deux jeunes artistes pourraient-ils prélever à ce titre AO francs par mois sur leur pauvreté ?
Encore, s’ils avaient pu exécuter quelques-uns de ces modestes travaux, qui à Lyon leur rapportaient quelques pièces de monnaie ! S’ils avaient trouvé quelque enseigne à peindre ou quelque vieux portrait a réparer ! Mais rien ne se présentait et ils n’étaient pas même payés de quelques ouvrages de ce genre, qu’ils avaient faits avant de quitter Lyon. Foyatier avait fait montrer quelques-uns de leurs petits dessins au duc d’Orléans, bien connu pour sa sympathie toujours acquise aux artistes ; mais on s’y était
1. Les deux frères s’étaient d’abord installés quai de la Cité, n° 13. Mais ils n’y restèrent que peu de temps. Les premiers jours qui suivirent leur arrivée à Paris, ils avaient profité de l’hospitalité d’une famille excellente à laquelle ils avaient été recommandés.
HIPPOLYTE FLANDR1N
pris à un moment défavorable : le prince n’était pas de bonne humeur.
Force était donc à Flandrin de recourir à la bourse de ses parents, ce qui, pour sa délicatesse, était une torture. Il se promettait bien d’intervertir les rôles plus tard.
Grâce à un document de famille, nous savons exactement à quelle somme s’élèvent les subsides qu’il reçut pendant trois ans et quelques mois. Jean- Baptiste Flandrin était un homme soigneux. A mesure qu’il recevait une lettre de ses enfants, il la résumait sur un cahier spécial, avec la date exacte du jour de réception et celle de la réponse. Il consignait aussi les réflexions que lui suggérait sa correspondance, ici un souhait, là une prière, parfois une exclamation. On pense bien qu’il n’omettait pas la mention des sommes envoyées à ses fils soit par lui, soit par d’autres personnes de la famille. Les chiffres en sont portés dans une colonne à part, avec indication de la provenance des fonds. Ce tableau accuse donc les chiffres suivants :
1829 (depuis juin) 400 francs.
1832 (jusqu'en août) 450 »
Total 2.790 francs.
Soit une moyenne de 900 francs par an, pour deux ! Il serait difficile de trouver une pension d’étudiant aussi modique.
Et cependant cette faible somme était une lourde charge pour la famille de l’artiste. Jean-Baptiste Flandrin était aidé par sa sœur, Mme Martin, qui en fournissait près de la moitié, par envois successifs
ENFANCE ET PREMIERE JEUNESSE
de 200 francs ; le plus souvent, Jean-Baptiste Flandrin, qui était obligé de se saigner pour subvenir à ces dépenses, n’envoyait que 100 francs à la fois, et quelquefois moins. Ajoutons qu’une part des subsides en question provenait du frère aîné d'Hippolyte, Auguste, et de son cousin, Félix Martin.
Cependant Ingres fut informé par Foyatier de la gêne de ses deux élèves. Il fit venir Hippolyte, et, après l’avoir encouragé, il réduisit de moitié les frais de ses leçons. « Pense comme je l’ai remercié, écrivait plus tard le jeune homme à son père. Mais il m’a dit de n’en parler à personne, personne, ou que je le fâcherais beaucoup ; j’allais sortir et il m’a encore rappelé pour me recommander avec insistance de ne le dire à qui ce soit. Il y a longtemps de cela et cependant je ne l’ai pas dit, mais c’est la promesse que je lui ai faite qui m'a retenue. Mais je succombe à la tentation de te faire plaisir h »
Plus tard Ingres donna même aux frères Flandrin la gratuité complète.
L’hiver de 1829-1830 fut exceptionnellement rigoureux. Nos deux artistes en souffraient cruellement. « Dans notre chambre au sixième étage, enfin touchant les toits, il règne un froid à peu près de lh degrés. Notre eau est gelée presque tout de suite. L’huile de notre lampe se fige et devient très dure1 2. « Aussitôt après leur dîner, ils se réfugiaient dans leur lit, mais pour ne pas perdre leur soirée, ils installaient leur lampe au-dessus de leurs têtes et attendaient philosophiquement les beaux jours en lisant quelque roman de Walter Scott ou de Feni-