septembre
piègne. Entre sa vie habituelle et celle à laquelle il s’efforçait de se plier en passant, le contraste est piquant.
L’empereur, on le sait, invitait successivement les hommes les plus en vue dans les diverses carrières, à passer quelques jours à la cour de Gompiègne. Cette perspective, toute flatteuse qu elle fût, eflrayait la timidité de Flandrin, mais il lui était d’autant plus difficile de refuser, que déjà on lui avait fait le redoutable honneur de lui commander le portrait de Napoléon III. Il se rendit donc à l'invitation qui lui avait été adressée. Les détails qu'il donne sur son séjour au château impérial, achèvent de le peindre dans son aimable simplicité.
L’étiquette comportait l’habit et la culotte courte. A peine arrivé, Flandrin fait avec Cabanel ses préparatifs de toilette. Les deux artistes, se sentant un peu gênés dans le costume de cérémonie, s’étudient en riant à s’asseoir et à se relever avec grâce. Enfin l’heure vient de paraître dans les salons.
« D’abord a eu lieu la présentation : l’empereur a fait le tour du cercle et, arrivé à moi, m’a demandé si son invitation ne m’avait pas arraché à quelque œuvre importante, puis donné la main et tout cela d’une manière très douce et très bienveillante. Ensuite l’impératrice, fort gracieuse, m’a demandé si j’avais travaillé au portrait de l’empereur et a paru contente de la promesse que je faisais de lui montrer bientôt un certain résultat. Au dîner, j’ai été heureusement placé auprès de M. Léon Rénier, qui est simple et charmant. Je ne sais pas trop ce que j’ai mangé, mais enfin j’ai dîné, et puis tout le monde s’est rendu dans les salons, où on a formé de petits groupes. Mais la moitié de la société étant au fumoir, j’ai eu de la peine à me caser et ça me paraissait bien long, lorsque
l’un des aides de camp est venu me chercher de la part de l’impératrice, qui était dans un autre salon.
Elle m’a fait asseoir à côté d’elle et on a causé. M. Viollet-le-Duc tenait le dé et, il faut l’avouer, d’une manière assez heureuse. L’impératrice, avec beaucoup de grâce, tâchait d’associer à la conversation tantôt celui-ci, tantôt celui-là L »
Le lendemain Flandrin suivait une chasse à courre et jouissait en artiste du pittoresque des costumes, du mouvement des bêtes et des effets de paysage. « Le cerf s’est dérobé, parce qu’il avait gelé et que les chiens ont été plus facilement mis en défaut par le pauvre animal ; je n’en ai pas été fâché : cette fête, cette belle promenade n’a donc coûté ni larmes ni sang. Le froid était vif, mais nous étions bien entortillés, bien avoisinés, enfin pour mon compte j’étais à mon aise et je n’ai eu que plaisir. Bien plus, j’ai fumé une cigarette, pour faire comme tout le monde2 ! »
« L’homme est décidément une créature très perfectible. 11 y a trois jours, j’avais horreur de la culotte : aujourd’hui je l’épouse. Le premier jour, raide comme un pieu, je n’osais faire un mouvement; le second, quelque souplesse apparaissait et le troisième, je croise les jambes, ma foi ! N’y a-t-il pas là progression et progression effrayante? car si j’allais m’accoutumer et avoir besoin de cette vie, qui ressemble si peu à la nôtre ! Qu’en dis-tu ? Ne le crainstu pas ? Non, il n’y a pas de danger : le travail, ce bon pain, est pour nous un trésor ; avec toi, ma obère femme, il fait mon bonheur et pas plus de l’un que de l’autre je ne saurais me passer3. »