‹ Hippolyte FlandrinChapitre 94 sur 211 · septembre · texte numérisé non relu

septembre

HIPPOI,YTE FLANDRIN ET SON MAÎTRE

grès était précisément ce qui l’empêchait de jouer le rôle qu’on attendait de lui. Disciple, il ne pouvait prendre la place du maître ; surtout quand le maître était encore là. De deux choses Tune en effet, ou il eût parlé autrement que l’auteur de Y Apothéose d' Homère et alors son enseignement lui eût paru une hérésie à lui-méme ; ou il eût répété de tout point ce que le grand homme avait dit avant lui et alors il n'eût été qu’un écho. Non décidément, si, comme artiste, il pouvait être original, et il l’a montré, il ne pouvait l’être comme directeur d’atelier. Il n’avait donc qu’à s’effacer ici devant la puissante figure d’Ingres. La route lui était barrée sur ce point, non, comme il l’avait cru d’abord, par une question de personne, mais par la logique même des choses.

Revenons en 1839. Quelques passages des lettres échangées alors entre le maître et l’élève, nous montreront, en même temps que le ton de leurs rapports, l’affection et la confiance qui les unissaient l’un à l’autre.

Malheureusement la plupart des lettres de Flandrin à Ingres n’ont pas été conservées. Mais l’artiste, dans ses lettres à son frère, parle de sa correspondance avec Ingres, dont il cite quelquefois de longs fragments.

Le maître, attristé par le départ de quelques-uns dé ses plus chers élèves, était malade et découragé. 11 écrivait :

« Je ne puis vous rien dire de nous : c’est trop triste. La fièvre ronge ma femme; et moi, mes nerfs me tuent plus que jamais. Voilà notre vie ! Oh ! oui, depuis vous et les Baltard, tout a changé. J’aspire, pour tout remède, à avoir ma tête pour travailler, car j’ai besoin de grandes distractions. Ma bonne

HTPPOLYTE FLANDRIN

femme, plus courageuse que moi, supporte son mal avec une admirable résignation. Je l’admire et la chéris d’autant. Elle vous embrasse, vous et le cher Paul, avec le cœur et l’amitié d’une mère L »

Ingres, si intrépide à poursuivre l’idéal, montrait une étrange nervosité dans les luttes de la vie réelle. La contradiction l’irritait jusqu’à l’exaspération. Point n’était besoin qu’elle s’affirmât au grand jour. L’artiste, ingénieux à se tourmenter, la devinait où elle-se cachait, et la supposait au besoin si elle n’existait pas. Son esprit ombrageux voyait alors partout des ennemis, des insulteurs. Il se cabrait avec orgueil, mais s’effarouchait aussi. Souvent il s’emportait, quelquefois même il lui est arrivé de se dérober. Ses rapports avec les autres artistes, en particulier avec ses confrères de l’Institut, devenaient par là fort difficiles. Certes il eut à livrer de nobles combats, mais souvent le moindre malentendu prenait avec lui les proportions d’une querelle homérique.

Le rôle d’H. Flandrin fut plus d’une fois d’apaiser le maître frémissant, en opposant à ses plaintes amères les succès qui devaient lui donner confiance. « J’ai reçu hier une lettre de M. Ingres, qui commence par ces mots : <( Mon bien cher et fidèle ami », elle continue ainsi sur ce ton d’affectueuse bonté, de confiance et d’estime. Ces bons sentiments, qui me pénètrent de reconnaissance, il les partage entre nous trois. Mais qu’il est triste et malheureux! Sa querelle avec l’Institut (gardons cela pour nous), va toujours s’envenimant. Il est plus que jamais blessé du

1. Lettre d’Ingres citée dans une lettre de Flandrin, 12 avril

peu de cas que Ton fait de son dévouement et des services qu’il rend à l’art et au pays. Sa lettre est une longue plainte, dont il s’excuse ; mais il veut la dire à quelqu’un et il nous choisit ! Je vais lui répondre de suite et serais bien heureux, si je pouvais ramener un peu de calme dans son esprit, en lui montrant le véritable état des choses, c’est-à-dire son nom toujours plus glorieux et admis comme une autorité que l’on n’ose plus contester, son influence toujours croissante, sa doctrine mise en honneur, même par ceux qui ne la comprennent pas l. »

Ingres, un moment si abattu, se releva plus glorieux que jamais. Flandrin partagea les joies du triomphe comme les alarmes delà lutte.

En 1840, Ingres achevait avec une amoureuse sollicitude, ce petit tableau qui devait avoir une si grande réputation, Stratonice. Nous n’avons ici ni à le décrire, ni à le louer ; mais nous ne sortirons pas de notre cadre en disant que, si l’apparition de cette toile fut dans le monde des artistes un événement, nulle part elle ne produisit un contre-coup plus vif que dans le cœur de Flandrin.

« Je te gardais pour la bonne bouche de te parler du tableau de M. Ingres. Il y a trois semaines qu'il est ici; mais, comme il a fallu refaire un cadre et le vernir, personne ne l’a encore vu que M. Gatteaux, Raymond 2 et moi. Nous l’avons lavé à grande eau. Il èsf arrivé sans la moindre avarie et vraiment c’est une merveille. Avec tout ce que nous lui connaissions, il a gagné en tout sens, expression, beauté, couleur, harmonie, grandeur. J’ai écrit à M. Ingres

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