‹ Hippolyte FlandrinChapitre 97 sur 211 · Louis Lamothe · texte numérisé non relu

Louis Lamothe

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terme est venu de tous ces dérangements, que bientôt, enfermé dans votre atelier, tout entier au travail du jour, à la musique et au repos du soir, vous trouverez le calme que vous cherchez. La belle Madone n’est-elle point partie ? Pourrons-nous encore la saluer et l’admirer ? Avez-vous pu retourner à Dampierre ? Etes-vous content des changements effectués ? Cette dernière question m’intéresse bien vivement, car je voudrais de tout mon cœur qu’aucun nuage ne vînt diminuer le plaisir que vous avez à faire ce travail et j’ose espérer qu’il en sera ainsi. »

Ailleurs, dans une lettre à Auguste sans se permettre une critique expresse, il regrettait pour son maître la féconde tranquillité de sa retraite à Rome.

« Le duc de Luynes, maintenant de retour de son voyage dans la Haute-Égypte, a été aussitôt visiter sa galerie. 11 a été très content de ce que nous y avons fait. Les paysages de Paul sont là d’un excellent effet. M. Ingres, malheureusement, n'a encore rien commencé, (entre nous soit dit). Il a des portraits qu’il aurait bien dù refuser et qui viennent l’entraver d’une manière déplorable. Cependant espérons qu’une fois commencé, il trouvera dans ce travail un refuge contre la vie agitée qu'on lui fait mener. »

Les espérances des amis d’Ingres n’aboutirent sur ce point qu’à une cruelle déception. On sait que l’artiste, après plusieurs années de séjour à Dampierre, se brouilla avec le duc de Luynes et laissa ses peintures inachevées.

Le chagrin que Mme Ingres ressentit de cette 1. 1er juillet 1842.

défaillance fut peut-être une des causes de sa mort prématurée. Elle fut enlevée à l’affection de son mari le 27 juillet 1 8â9. Ce fut un coup terrible, dont ceuxlà peuvent mesurer la violence, qui savent l’admirable dévouement et les soins quasi-maternels dont elle ne cessait d’entourer la personne d’Ingres. On se demandait comment le pauvre grand homme, véritable enfant au milieu des réalités matérielles, pourrait se passer d’une pareille providence.

Flandrin, dans les terribles moments qui précédèrent la séparation, se partagea de son mieux entre la mourante et l’infortuné qui allait lui survivre, songeant en chrétien aux intérêts éternels de l’une, s’employant comme un fils auprès de l’autre, qu’il fallait guider et piloter comme un aveugle, dans l’abime de son malheur.

« Mon cher Paul,

Tu ne peux guère te figurer les douloureuses scènes que nous avons vues tous ces jours-ci.

« Depuis mercredi à midi le mal de la chère malade se précipita tout à coup. Tourmenté comme par un pressentiment, je fus la voir. Ilélas ! quel changement déjà ! Je restai jusqu’à minuit. Le lendemain, à cinq heures du matin, j’y retournai pour veiller sur ce pauvre Monsieur Ingres, qui voulait toujours espérer. Nous étions surtout préoccupés de l’idée de la faire confesser. A force de courir après M. Deguerry, nous l’amenâmes. (M. Ingres en ce moment était dehors, pour prendre un peu l'air). Cette courageuse femme le reçut avec joie, se confessa et, une demi-heure après, communia et reçut l’Extrême-Onction. A ce moment M. Ingres rentra,

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je courus au devant de lui, l’emmenai chez M. Gayrard1, où eut lieu une scène déchirante, car il commençait à entrevoir la vérité. Enfin il eut le courage de revenir, la revit, lui demanda pardon à genoux et reçut sa bénédiction. Jusqu’au dernier soupir la chère et digne femme nous a reconnus. Cruel spectacle, mais qui a aussi ses consolations !

« Puis, tu le sais, nous avons, M. Reiset et moi, conduit ce bon maître, dans un état affreux, à Enghien, où il est soigné comme par ses enfants, et où nous allons le voir tous les deux jours. 11 m’a chargé de te dire qu’il t’embrasse de tout son cœur.

a Je commence moi-même à me remettre un peu ; mais j’ai bien souffert de tout cela. Elle nous aimait bien, cette chère Mmc Ingres. Sa mort a fait une véritable sensation2. »

Ingres ne pouvait se résigner à rentrer seul dans la maison qui lui rappelait tant de souvenirs et il éprouvait le besoin de s’éloigner, de s’enfuir à une grande distance. Dans l’affolement du premier moment il avait parlé d’un voyage à Londres, ou à Nice. Il se contenta d’aller à Châlons-sur-Marne, dans la famille de sa femme, où il passa quelques jours. Au retour, il accepta l’hospitalité que lui offrit Flandrin Là, il avait la consolation de se sentir encore en famille. N’avait-il pas traité autrefois les frères Flandrin comme ses fils ? N’était-il pas naturel que, sous le coup du malheur, il se réfugiât, quelque temps du

1. Sculpteur, logé à l’Institut, dans un appartement voisin de celui d’Ingres. Il était le père de M. l’abbé Gayrard, qui fut longtemps curé de Saint-Louis-d’Antin.

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