TENNYSON
Alfred Tennyson naquit en 1810, et fit ses études à l'Université de Cambrido-e où il remporta un prix de poésie. Il écrivit en collaboration avec son frère Charles, le Poëme des deux frères, et des Foésies lyriques (1830) qui lui appartiennent en propre. En 1833 il fit paraître un second volume de poésies, et en 1842 il en publia deux autres, contenant des poëmes de différents genres ; on y trouve des légendes et des récits chevaleresques comme la Mort d'Arthur, Go diva ; de touchantes histoires comme la Reine de Mai et Dora, et des poëmes d'amour, comme la Fille du jardinier, la Fillt du Meunier, le Chêne qui parle, Locksley Hall, etc., ce dernier récit est peut-être son chef-d'œuvre. En 1847, parut la Frincesse, poëme charmant et original, et en 1850, In memoriam volume composé d'élégies et de poëmes très courts, adressés à Arthur Hallam, le fils de l'historien. Cet ouvrage produisit une grande sensation en Angleterre.
Tennyson succéda à Wordsworth, en qualité de poëte lauréat, c'està-dire officiel, et c'est en cette qualité qu'il écrivit en 1852 une ode sur la mort de Wellington. Les autres poëmes sont: Maud et autres poëmes, les Idylles des rois, Enoch Arden (1864), une de ses œuvres
les plus parfaites, Elaine, Geneviève, Saint Graal et autres poëmes, etc., Tennyson est très honoré en Angleterre; en 1865 il refusa le titre de baronet; il l'accepta en 1884.
Tennyson passe pour un des plus grands poëtes de l'Angleterre contemporaine ; mais sa souveraineté poétique, reconnue dans le monde élégant, est souvent contestée par les lettrés et les penseurs. On trouve sa poésie, si admirée par les jeunes lords, par les blondes ladies et par la reine Victoria, un peu trop féminine, trop soucieuse du joli et du gracieux, souvent obscure, trop tournée à l'idylle, trop minutieusement préoccupée de la couleur locale, trop maniérée, surtout dans ses premières œuvres.
Otez à ses vers, dit M. Forbes, leur mélodie voluptueuse, leur mérite d'archaïsme savant, vous leur faites déjà un tort irréparable ; et cela parce que Tennyson n'est créateur que dans les détails de style. Trouveur de mots plutôt que d'idées, il emprunte volontiers et sans trop de choix, le thème vulgaire sur lequel il aime à développer la richesse de ses combinaisons harmoniques. Scit impuissance, soit dédain véritable, préoccupé par-dessus tout de l'effet lyrique, il laisse à peine entrevoir le drame intime, le fait humain duquel émanent, tristes ou riantes, sympathiques ou méprisantes et amères, les effusions de sa pensée. La réalité s'amalgame, se confond chez lui avec le rêve ; elle en prend les proportions flottantes, le caractère surnaturel. Rien de précis, de palpable. Dans ses poésies éoliennes les femmes sont des sylphes ; les passions, des entités à l'allemande, des abstractions musicales ; la description souvent admirable, un mirage prêt à s'évanouir. De temps à autre, il est vrai, le réalisme anglais se fait jour dans ce chaos vaporeux, et d'une façon assez bizarre. Le feu-follet errant devient une lanterne d'omnibus ; à côté de la rêverie qui chante on entend l'oie qui glapit, et vous avez à peine quitté la terre fantastique, l'Ile enchantée des Lalophages, que vous vous retrouvez sur une route de traverse, en compagnie de simples voyageurs à pieds, pour attendre le passage de la malle-poste ; discordances énormes qui ne laissent pas de jeter un certain enbarras dans l'esprit du lecteur.
M. Scherer est un peu moins sévère à l'égard du célèbre poète. *' Tennyson, dit-il, manque évidemment de la fibre dramatique. Il n'est pas proprement créateur. Il n'invente pas ses sujets ; il les emprunte au premier venu, à l'antiquité ou au moyen-âge, à un conte de fée, à
une tradition populaire, puis le motif trouvé, il l'analyse, il le creuse, il le poursuit à travers une multitude de variations, il y réveille toutes sortes de motifs nouveaux, il le transporte dans toutes sortes d'associations imprévues, il en tire toutes sortes de ressources étranges, et découvrant ainsi les aspects, multipliant les traits, évoquant les détails, il finit par donner à l'image qu'il peint, à l'émotion qu'il chante, un relief extraordinaire et une intensité poignante."
Possesseur d'une fortune qui le rendit de bonne heure indépendant, Tennyson s'est attaché à ne publier que des œuvres longuement travaillées et auxquelles il donne la forme qui lui semble la plus parfaite.
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
Depuis cinquante ans la poésie anglaise se divise en trois écoles bien marquées, la poésie chevaleresque et courtoise de Walter Scott, pour laquelle le goût s'est déjà un peu refroidi ; la poésie sombre et sceptique, mais puissante et pathétique de Lord Byron, qui a expiré avec l'auteur ; et enfin ia poésie contemplative et philosophique de Wordsworth, qui est souvent animée par une grande tendresse et soutenue par une élévation morale dont les autres écoles ne sauraient se vanter. Quoique son influence ait été plus lente, elle promet de conserver sa popularité pendant plus longtemps. Campbell seul paraît avoir été peu influencé par le génie des trois grands poètes que nous venons de citer : il s'est frayé une route indépendante. Dans les autres poètes vivants, l'influence de l'une ou de l'autre de ces trois grandes écoles est trop palpable pour s'y méprendre.
Il faut remarquer que le génie des modernes Sapho ne resta pas insensible à l'influence des causes que nous venons d'assigner. Les noms de Miss Baillie, de Madame Hemans, d'Anna Moore, de Miss Landdn, de la comtesse de Blessington et de Madame Norton, doivent se distinguer de la foule.
Il y a pourtant un genre de poésie, le drame, qui n'a point partagé le succès dont nous venons de parler ; au contraire, il a été presque étouffé. Sheridan, Knowles, Talsfour, et Bulwer luttèrent en vain pour l'arracher à cette destinée. Le théâtre n'est plus qu'un amusement, et son influence a disparu avec sa destination primitive. La presse périodique tient maintenant le rang que tenait le drame au temps d'Elizabeth. La civilisation à exercé une influence délétère sur la poésie dramatique.
FF
Le rôle que joue la presse périodique, en littérature et en politique, forme un des traits caractéristiques du siècle. Les Revues, les Magazines, et les journaux déploient à l'envie un mérite du plus haut ordre. Cet état de choses répond à la soif de lecture qui s'est emparée de toutes les classes. Les pauvres du jour peuvent se procurer une éducation solide, aussi aisément que les plus riches de la génération qui s'est écoulée.
L'histoire, qui n'était qu'une vaine répétition de ce que les autres avaient déjà dit, appelle maintenant la critique à son secours. Au lieu de s'attacher servilement à la lettre, les écrivains actuels examinent les faits, comparent les documents et sondent les motifs qui purent porter les anciens historiens à déguiser la vérité. Macauly, Lingard, Chalmers, Hallam, Southey, Turner, McKintosh et Oarlyle se sont .tous distingués par leur érudition et leur sagacité à discuter les faits. Cependant, on peut dire que l'école qu'ils ont fondée est encore dans son enfance. La critique périodique a remplacé la critique et la philosophie proprement dite. Warton, Johnson, Biair et lord Kames guidèrent la généra, tion passée en matière de goîit ; les Anglais uut rejeté leur autonoé et souvent les principes adoptés dans leurs principales œuvres. Berkeley, Hume, Beid, Dugiad, iStewart et Brown furent les derniers grands métaphysiciens anglais. Ce qu'on demande aujourd'hui c'est quelque cnose de positif et qui conduise principalement à de grands résultats. L'économie politique et la statistique sont plus à la mode que la science piiiiosopliique : Maithus, KioUardo, Bentnam, iVliils eu sont les meilleurs interprètes. Dans les sciences, quelques taienos d élite ono lait leur marque, entr' autres Airy, Ivory, f^eacock, Hamilton, Hersclieii, Watt, Ai-Kwnght, Compton, Davy, Daiton, Jj'erraday, »SmiGù, Buckiand, Sedgewicke, Darwin, Tynaall, Huuter, Beil. Ces noms sont surtout des célébrités bien connues dans l'astronomie, la géologie, la médecine, les matiiématiques et la mécanique.
De nos jours, le roman est cultivé par des hommes qui jouissent d'une céléorité incontestable. Outre DxCkens, Tuakeray, Lyton-Bulwer et d'Israëli, Antony Trollope, Mademoiselle 1^'rances Burney, Mme d'Arblay, Sopnie Lice, Charlotte ^Smitn, Anne Badclitfo, Amena Opie et Jane Austin, qui sont morts, Ouida, Coilins, et un grand nomore d'autres que nous ne voulons pas juger parce qu'ils n'ont pas encore donné toute la mesure de leurs talents, et pour qui la postérité n'est pas
encore ouverte, remplissent de leurs écrits les revues et les publications littéraires de leur patrie.
Nous terminerons donc ici ce résumé rapide de l'histoire littéraire de l'Angleterre en faisant seulement remarquer que, dans ce pays comme dans tous les autres, le roman et l'histoire sont les deux formes sous lesquelles la plupart des écrivains aiment surtout à manifester leurs idées et leurs sentiments. Le roman moderne, en Angleterre, n'est pas, comme en France, une peinture de l'invraisemblable, mais bien une peinture de la vie, de la vie comme elle se passe tous les jours. Thackeray, le Balzac de l'Angleterre, a peint l'aristocratie anglaise ; l'inimitable Dickens, la bourgeoisie et le bas peuple ; George Elliot a fait l'anatomie du cœur humain ; après eux, il reste peu de chose à dire. Le roman peut se mettre entre les mains de la jeunesse dont il ne fausse pas l'esprit, et, tel est le ton moral de la grande majorité de ces ouvrages, que peu de parents s'occupent de savoir quels romans lisent leurs enfants.
La littérature des Etats-Unis est fille de la littérature anglaise ; il convient d'en dire un mot.