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TEMPS CHEVALERESQUES

La chanson, cette forme populaire de la poésie, a présidé à l'enfance de toutes les sociétés. La parole fut chantée avant d'être écrite. Comme

tous les pays, l'Allemagne eut ses bardes dont la mission a toujours été de raconter les hauts faits des guerriers, les tournois, les fêtes des châteaux, les légendes si fréquentes et si palpitantes de poésie dans les forêts de l'Allemagne. Les Edda, recueil de chants Scandinaves et germaniques, contiennent des morceaux achevés de cette poésie primitive.

On ne doit pas s'attendre à retrouver des chefs-d'œuvre dans la première période de la littérature allemande, période qui embrasse les temps compris entre l'établissement du christianisme et la rénovation du haut allemand par Luther. Ce qui a beaucoup nui à l'avancement des lettres fut la division des petits états de l'Allemagne. Les lettres n'ont point trouvé d'appui dans l'Etat. Mais cette indépendance et cette variété ont donné un cachet d'originalité aux productions littéraires. On a vu, dit Schiller, la poésie, dédaignée par le plus grand des fils de la patrie, par Frédéric, s'éloigner du trône puissant qui ne la protégeait pas ; mais elle osa se dire allemande ; mais elle se sentit fière de créer elle-même sa gloire. Les chants des bardes germains retentirent sur le sommet des montagnes, se précipitèrent comme un torrent dans les vallées ; le poëte indépendant ne reconnut pour loi que les impressions de son âme, et pour souverain que son génie.

Avant l'introduction du christianisme en Allemagne il n'existait point de littérature proprement dite, et le peuple passa immédiatement d'une sorte de barbarie à la société chrétienne. On remarque la Glose de Malhtrg^ le texte des anciennes lois en langue franque et une traduction, en langue allemande, des livres saints par l'évêque Ulphilas : ce sont les plus anciens monuments littéraires de l'Allemagne.

A l'avènement de Charlemagne les lettres prirent un nouvel essor. Ce grand génie, aidé des Alcuin, des Eginhard, des Warnefreid, donna une impulsion avantageuse au génie poétique de ces peuples encore peu civilisés. Grâce au zèle du généreux successeur de Pépin, des académies furent fondées dans les diverses parties de ses domaines. On remarquait même dans son propre palais une école allemande, et Charlemangne composa, pour l'avancement de ce nouvel athénée, une grammaire qui détermina les premières règles de la langue allemande.

Cette impulsion produisit d'heureux résultats. A quelques temps de là Ottfried fit paraître un poëme intitulé le Christ^ destiné à remplacer par sa gravité les sujets par trop frivoles que la chanson introduisait. La chanson de Hildebrand et de Haduhrand est un fragment poétique digne de remarque.

Henri I'''', surnommé le Constructeur des villes, réveilla l'esprit chevaleresque de ses sujets par l'établissement des tournois. Ce qu'il y avait de beau en Allemagne, dit Mme de Staël, c'était l'ancienne chevalerie, sa force, sa loyauté, sa bonhommie, et la rudesse du Nord qui s'alliait avec une sensibilité sublime. Ce qu'il y avait aussi de beau, c'était le christianisme enté sur la mythologie Scandinave ; cet honneur sauvage que la foi rendait pur et sacré ; ce respect pour les femmes, qui devenait plus touchant encore par la protection accordée à tous les faibles; cet enthousiasme de la mort, ce paradis guerrier où la religion la plus humaine a pris place.

On a parlé sQuvent d'un poëme intitulé la Vie et les Miracles de Saint Gall. Ce livre contient des beautés dignes de l'attention du critique. Hélène de Rossow (980) composa des comédies morales destinées à supplanter les pièces licencieuses de Plante et de Térence. On a encore de cfet auteur spirituel une Vie d'Othon I"') des légendes et diverses pièces de poésie.

MINNESINGERS ET MEINSTERSINQERS.

Les chantres de l'amour parurent en Allemagne vers 1136, époque où la maison de Hohenstaufen monta sur le trône impérial. Ces bardes chantaient à la façon des troubadours et répandaient un charme poétique Sur les thèmes variés de leurs chants : ce fut l'âge d'or de la poésie romantico-che valeresque .

Le dialecte de Souabe, préconisé par la nouvelle dynastie, plus coulant, plus varié, plus poétique que le dur et incorrect langage franck, a donné à la littérature allemande l'élan qui lui était nécessaire. L'Occident s'était levé à la voix d'un moine pour se transporter dans l'Orient. La muse du Minnesingtr ne devait pas rester muette à la vue de ce t ébranlement général. La harpe du chanteur devait résonner de ses plus doux sons pour célébrer l'élan patriotique qui transportait les civilisations naissantes à la conquête d'un tombeau. Les croisades ont grandement contribué au développement des littératures modernes.

La littérature allemande commence donc, à proprement parler, avec l'époque des Minnesingtrs. Cependant, il serait absurde de chercher dans les œuvres de ces bardes la perfection classique. Il ne faut point oublier que la littérature nationale était encore à ses débuts; et c'est déjà

beaucoup de la voir avec les marques d'un véritable début. L'inspiration, la simplicité, l'imagination : voilà ce que l'on rencontre à son origine. Ces marques seraient parfaites si nous pouvions y ajouter une entière originalité. Mais trop souvent les Minnesingers ont copié les Trouvères du Nord.

L'époque des Minnesingers ne nous fournit pas moins de trois cents noms qui méritent d'être cités, mais parmi lesquels on distingue surtout Henry de Waldeck (1180) qui, le premier, se servit du dialecte souabe ; le gracieux Martmann d'Ane (1212) surnommé le Sage ; le fécond Walfram d'Eechenbach, lyrique distingué qui laissa des poëmes intitulés, h Roi Arthur, la Tahle Ronde, la Guerre de la Wartbourg et bon nombre d'autres ; le délicieux lyrique Walther de Vogelweide, Henry d'Ofterdingen, Reinmar le Vieil, Bitterhold, et surtout le docte maître Klings' Ohr dont le nom nous est parvenu entouré d'une auréole éclatante.

Les conquêtes rapides d'Attila excitèrent les bardes allemands. Aussi, voyons-nous apparaître des œuvres de génie, comme le livre des Héros et les Nièhelu7igs ; ces productions ont les caractères d'un poëme épique. Les grandes actions du héros de l'Allemagne du Nord, Sigefroi, assassiné par un roi Bourguignon, la vengeance que les siens en tirèrent dans les camps d'Attila, et qui mit fin au premier royaume de Bourgogne, sont le sujet de ce poëme. Cette production littéraire du XlIIe siècle retrouvée au XVIIIe, se place à côté des Komanceros et du Cid en Espagne. Il a quelques ressemblances avec les romans de chevalerie de la France au moyen-âge, comme les Paladins de la cour de Charlemagne et V Orlando furioso de l'Arioste. Ceci prouve que les Allemands ont eu, comme la plupart des nations de l'Europe, au temps de la chevalerie, des troubadours et des guerriers qui chantaient l'amour et les combats. On voit dans ce poëme, dit Mme de Staël, l'héroïsme et la fidélité qui distinguaient les hommes d'alors, lorsque tout était vrai, fort, et décidé comme les couleurs primitives de la nature. L'allemand, dans ce poëme, est plus clair et plus simple qu'à présent, les idées générales ne s'y étaient point encore introduites ; et l'on ne faisait que raconter des traits de caractère. La nation germanique pouvait être considérée alors comme la plus belliqueuse de toutes les nations européennes, et ses anciennes traditions ne parlent que de ses châteaux-forts> et des belles maîtresses pour lesquelles on donnait sa vie.

474 HisToms de la littérature.

, L'époque des Minnesingers fat encore celle des légendes. Le temps nous en a épargné quelques-unes. Parmi les plus célèbres, on remarque celle de la Vit de la Sainte Vierge Marie, par le père Werner (1050) ; la Vie de Sainte Marguerite, celle de Saint Ulric, évêque d^Augshourg, St-Jean et la Ste Vierge, les Aventures des Saints Rois Mages, et une complainte, le Crucifié.

Une faut pas passer sous silence les noms de Maître Grottfreid (1250) et de Maître Conrad de Wurtzbourg, le plus célèbre peut-être des bardes allemands par sa fécondité admirable, par son enthousiasme soutenu et par la dignité de son style. Son Ode à la Ste Vierge est un cbef-d'œuvre qu'il se plait à appeler V Ode forgée dor.

A cette époque reculée, où l'enfance de la littérature se trahit à chaque instant, les vers sont plus communs que la prose. Les licences de la rime semblent cacher les défauts de faiblesse et d'incapacité. C'est ainsi que nous voyons l'histoire ou les anciennes chroniques emprunter le langage de la poésie. Le Livre des princes, la coutume de Souabe, celle de Saxe, la fondation de l'ordre teutonique, etc, sont écrites en vers.

La dynastie des Hohenstaufen s'éteignit avec Conraden, en 1268- C'est alors que commença une époque de malheur pour la littérature allemande. Les dissentions qui suivirent ébranlèrent cette gaie science dont les racines n'étaient pas encore vivaces. Vainement quelques années plus tard, en 1273, Rodolphe de Hasbourg tenta-t-il de réveiller la muse nationale. Le nombre des lettrés était restreint et la belle époque de la poésie romantico-chevaleresque des Minnesingers était disparue pour faire place à la poésie didactique des corporations, dites Meinstersinger.

Les Meinster singer s, ou maîtres-chanteurs, étaient d'honnêtes artisans qui voulurent rendre un culte aux belles-lettres, La poésie de ces nouveaux bardes porte un caractère didactique très prononcé. Il était convenu qu'on ne devait écrire que d'après les règles contenues dans ce qu'on appelait communément Tahulature ou Tablature. Toute pièce de poésie devait passer par la filière de la critique. La droiture et la gravité s'y font surtout remarquer. La rime est toujours scrupuleusement observée. La forme l'emporte toujours sur le fond ; cela leur enlève le mérite d'une inspiration hardie, capricieuse et spontanée.

Les chants des Meinstersingers et les épopées allemandes cessèrent lorsque les princes n'eurent plus d'oreilles pour les entendre, ni de mains

pour les récompenser. Après s'être fortifiées, les maîtrises et les communes eurent leurs poëtes dans les maîtres-chanteurs qui transportèrent la poésie de la cour dans l'atelier, et aux simples inspirations de leurs prédécesseurs substituèrent un art compassé et glacial. Les Méinstersingers se réunirent plus tard en corporations ; ils s'associaient dans les différentes villes pour cultiver le chant et la poésie, avec des statuts, des lois, des insignes, et, ce qui est plus étrange, des théories dont il n'était pas permis de s'écarter, pour composer et chanter. Leur institution se propagea à mesure que les villes s'enrichirent ; elles avaient des armoiries particulières comme les princes et les chevaliers, et leur existence se propagea jusqu'au XVIIe siècle. Dépourvus de vigueur et d'invention, ils s'appliquaient uniquement aux formes, mais ils contribuèrent à l'éducation d'une classe aussi nombreuse que négligée, car ils admirent des artisans et des marchands auxquels ils imposaient la probité comme première condition. A l'exemple des cours et des maîtrises, le peuple avait ses poëtes, éloignés tout à la fois de la recherche des Minnesingers et de l'affectation des maîtres-chanteurs. Chaque profession, chaque métier eut ses chants appropriés à son genre de vie, différents pour le pâtre, le tisserand, le laboureur, et transmis de pères en fils avec le soin que l'on apporte à la conservation des privilèges ; les mineurs surtout exaltaient en vers leurs inspirations ingénues et sauvages. Ce sont souvent des mélodies puissantes, empreintes de couleurs vigoureuses et pleines de cette vitalité que l'on cherche en vain dans les compositions de cabinet. La guerre, un forfait, un supplice, les croyances religieuses, des amours heureuses ou infortunées, des historiettes mélancoliques, tels sont les sujets les plus ordinaires. (1)

Ces chants se rapportent souvent aux Danses des morts ou Macahres, traditions bizarres du moyen-âge. Le vulgaire attachait je ne sais quelle idée ridicule à ce qu'il y a de plus sérieux au monde, comme on peut s'en convaincre par un grand nombre de locutions populaires aussi bien que par les peintures qui se sont conservées. On y voit des squelettes agitant leurs jambes et leurs bras décharnés, dont la bouche grimaçante simule un sourire railleur, qui paraissent animés à la danse, et traînent après eux des vivants de toute condition, qu'ils précipitent dans la tombe. On peignait souvent ces représentations sur les murs des cloîtres et dans les cimetières ; celles de Bâle, qui furent faites après la terrible

(1) César Cantu. Histoire Universelle.

peste qui désola cette ville, sont généralement connues ; reproduites ensuite par le burin de Vahlgemiith et d'Albert Diirer, par la peinture dans les palais, sur les ossuaires, sur les verrières, elles vulgarisèrent cet étrange spectacle. (1)

Henri de Mueglen, Conrad Harder, Altschwerb, Bartbel, Regenbogen et Muxablut sont les noms qui brillent le plus parmi les partisans de cette école. Hans Borenplut, appelé la Langue sans frein, composa des Mascarades remarquables pour l'époque.

Mais celui que l'on peut considérer comme le premier de Meistersaengers est un cordonnier du nom â,e Hans Sachs (1494) ; son Ode à la Trinité renferme des beautés que Klopstock n'eut pas dédaignées. Sa légende du Pai/s de Cocrtgne offre des tableaux d'un naturel exquis. Jamais poëte peut-être ne fut plus fécond ; le nombre de ses pièces en tous genres s'élève à 6048. Parmi toutes les beautés littéraires dues à ce cordonnier, de génie, on remarque surtout des drames religieux dont l'un est intitulé îes enfants d'Eve.

A côté de la société des Meistersaengers il s'en éleva une autre, les Spruchsprechers, ou faiseurs de sentences. On les surnommait poètes à Vétrier, parce que, contrairement à leur titre, ils improvisaient à la hâte, amusaient les passants et faisaient le métier de bouffons chaque fois qu'une fenêtre s'ouvrait pour laisser tomber un groeschel dans leurs casquettes. Wilhelm Weber (1450) fut le plus célèbre d'entre eux.

Parmi les chants populaires de cette époque se trouvent la ballade des Princes enlevés, et celle de Jean de Magshourg.

La satyre joua un rôle assez important. Sébastien Brand flagella vertement les vices et les ridicules de son siècle dans son poëme, la Langue des fous.

Les pronostics de l'ermite Johann de Lichtemberg ; les satyres de Thomas Murner, le poëme spirituel de Maître Renard, par Henri de Ackmar, deux recueils de proverbes, de sentences et de moralités : le Carquoi et les Priameln, sont les productions littéraires les plus accréditées de la première période.

Les chants guerriers, religieux et nationaux qui apparurent aux premiers âges de la littérature allemande, à l'époque chevaleresque des temps gothiques et francks, sous le soufle inspiré des Meistersaengers, reparut vers la fin de la première période. L'inspiration, un moment

(1) Peignot. Recherches sur les danses des morts.

étouffée par les Meistersaengers à cause de leur amour pour la forme devait nécessairement reparaître, mais cette imagination neuve fut mieux guidée, mieux ordonnée, plus régulière que par le passé. Les aspirations didactiques avaient produit ce résultat. Parmi les nombreux chantres de batailles, on remarque celui que la renommée a appelé le Tyrtbée de l'Allemagne : Veit Weber.

A cette époque le latin était la langue des lettrés. Ce fut une des causes qui retardèrent si longtemps le progrès de la poésie nationale. La Renaissance avait porté ses fruits. Le monde lettré dévorait avec avidité les quelques manuscrits que les siècles avaient épargnés. Erasme, Agricola, Hutten, Neuchlin, Wimpfeting, Celtes et d'autres non moins doctes, furent les plus ardents admirateurs de la Renaissance des lettres grecques et latines en Allemagne. Il s'en suivit un relâcîiement dans la poésie. La harpe nationale ne vibrait plus qu'à de rares intervalles, et ses mâles accents ne réveillaient plus le même enthousiasme. Mais ce que l'on perdit d'un côté on le gagna de l'autre. La prose fit des progrès. A la tête de ce mouvement on remarque le moine Jean Tauler dont les sermons produisirent un grand effet. Par sa parole en thousiaste il réussit à former des associations littéraires connues sous le nom de Confréries de la sagesse éternelle.

Malgré les efforts constants de quelques hommes de mérite, malgré le^ beaux résultats obtenus par J Rotlie, qui composa une Chronique de Thuringt ; de Diebold, auteur du récit de la guerre de Bourgogne ; de Johangeiler, de Kaisersberg, dont la voix éclatante faisait retentir les voûtes de la cathédrale de Strasbourg ; de Jean Gansbeim, chroniqueur du Limbourg, la prose n'obtint pas le degré de perfection désiré. Trop longtemps on avait toléré les dialectes provinciaux. Les efforts d'un état paralysaient ceux de l'état voisin ; l'unité ne fut jamais sauvegardée. Il manquait un point de départ, des principes, des règles, une grammaire, en un mot, commune à toute l'Allemagne; ou encore, il fallait un livre écrit avec assez de pureté et d'élégance pour être acceptable à tout le monde, un livre qui pût exciter l'intérêt, un écrivain qui s'imposât à son pays, à sa langue : cet écrivain fut Luther et ce livre la Bible.

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