LUTHER — HUTTEN — MÉLANCHTON — ERASME
Martin Luther naquit le 10 novembre 1483 dans la haute Saxe. Il était encore bien jeune lorsqu'il partit un beau matin, un bâton de pèlerin à la main, un sac sur le dos, le cœur gros de larmes, pour mendier comme il le dit poétiquement le pain du bon Dieu, le grain de millet du pasaereau, la manne de F Israélite dans le désert, en chantant un cantique à Marie aux pieds des fenêtres qui s'ouvraient sur son passage pour laisser tomber quelques groeschen dans sa casquette de cuir. Plus tard, Luther était devenu un lévite du Seigneur et sa piété était exemplaire. Ses connaissances lui valurent bientôt les degrés de docteur en Théologie. Sa réputation commença à s'étendre dans toute l'Allemagne. Sa traduction de la bible en langue nationale marqua une ère nouvelle dans la littérature allemande.
Luther a consigné sa doctrine dans un petit livre intitulé De libertate christiana, œuvre excentrique où il proclame des choses absurdes, comme l'esclavage du moi, l'assujettissement de la créature au démon, l'infusion du sacerdoce dans l'humanité.
Pendant trois longues années, l'Allemagne fut le théâtre des combats théologiques. Albert, évêque de Mayance, Eckius, Staupitz, Spalatin et l'érudit Cajetan qui connaissait si bien la somme théologique de St-Thomas qu'on disait alors que si elle venait à se perdre, on la retrouverait dans le cerveau de son disciple, tous ces jouteurs entrèrent en lice avec le réformateur.
Ces disputes théologiques, auxquelles le peuple prenait une part active, favorisèrent la prose en fixant les termes, en précisant les mots et en habituant les esprits à l'exercice du raisonnement.
Luther avait un fidèle allié. En 1488 naissait, en Franconie, une de ces organisations excentriques dont le moyen-âge est si prodigue. Ce n'était pas Salvator Rosa, mais un être qui lui ressemblait. Cet extravagant, on le voit peint dans ses œuvres, la tête couverte de lauriers, la poitrine couverte d'acier, la main armée d'une longue épée fabriquée à Nuremberg. Il est en même temps poète, orateur, théologien et guerrier. Ses vers brillent comme le phosphore enflammé au contact de l'air. A table, il boit comme un tire-larigot, au salon il courtise les dames, dans sa chambre il se plaît en compagnie des muses, sur les champs de bataille il frappe d'estoc et de taille. Il sait donner à son style une foule de
joyeusetés, de lazzi, de concetti ; c'est le Rabelais de l'Allemao-ne et jamais Pentagruel n'usa du mot propre avec plus de dâice. On°nesait SI, en Usant DeGuaiaciMedlcina, il faut rire ou rougir de cette confession de lépreux, ^ Quoiqu'il en soit, l'auteur vante le bois de Gayac parce qu II 1 a gueri d une maladie inconnue des honnêtes gens. Ulrich de Hutten, c'est le nom de cet exentrique, était un poëte satyrique dont la verve caustique est intarissable; c'est le Lucien du m«yeu-â..e Ses dialogues sont piquants, pleins de sel, mais bouffis de mensonoes d'obs cénités et d'erreurs. ° "
Mélanchton,jeune homme plein de beauté, de grâce et de sensibilité un véritable artiste, qui aima tout ce qui embellit la vie, charme lé cceur, agrandit l'intelligence, Mélanchton était un véritable poëte un autre Dow dans la peinture, un musicien consommé. Il coopéra avec Luther au i«rf«s adversm mcrilegiam sarhoniam et avec Hutten aux excentriques caricatures du Pape-âne, et les autres bouffonnes nudités de JNureniberg.
Dans le même temps vivait encore en Allemagne un illustre personnage. Au nom d'Erasme l'ironie reconnaît son roi. Ennemi Lrré des moines, cet homme décochait contre eux les traits les plus mordants es pointes les pus aiguës. Lavater eût trouvé dans le nez aux C; nflexions, dans la lèvre plissée, dans l'œil clignotant du piulosophe le signes caractéristiques de la médisance, de la morgue vaniteuse d' pédant de collège. Nul ne savait parler un langage p^s fla te r qlt
Sa haine contre les moines se manifeste jusque dans ses Not.s sar le Nou.eaa TeUara^at. Il faut lire son bvre De E.eo^io Morue 'on veut se convaincre du curieux tableau des misères cérébrales qu'il rlce avec une verve si bouffonne. Son m,e de la folie, ainsi que tu! autres ouvrages, sont écrits avec un style que Cicéron ;'eatpas déu" ni s. croyait appelé par la Provideuce à faire renaître la laague X Il aima trop 1 antiquité au aétriment de la langue nationale^ son tort c est de n avoir pas compris l'avenir de l'idiome national. 0^ a de lui une nouvehe édition des œuvres de St-Jérôme. Erasme féconde plutot Idée d autrui que la sienne propre. En philosophie comme eu ! éra ture. Il a une personnalité fort suspecte Les querelles théologiques avaient imprimé un nouveau cachet à la
littérature. Les pièces mystiques, les chants symboliques furent en honneur. Quand on s'aperçut que l'événement ne répondait point à l'attentij du philosophe Erasme, du démocrate Hutten et du professeur Agricola pour la résurrection de la langue de Cicéron, l'ardeur des esprits se modéra insensiblement. On trouva meilleur d'étudier la langue nationale et de l'enrichir de nouvelles productions.
Albert Durer (1475) ouvre la liste des quelques écrivains célèbres qui apparurent successivement. La peinture, l'architecture, la gravure et la poésie passionnèrent de bonne heure le jeune Durer ; c'est le Vauban de l'Ailemagne. Personne ne sait mieux que lui trouver la solution d'une théorie, dresser des fortifications, trouver les proportions anatomiques du corps humain. Il écrivit une relation de ses nombreux voyages. Son style est pur comme les traits de son pastel, régulier comme les incrustations qu'il opère avec la lame de Piiidias, mesuré comme les proportions géométriques de ses chefs-d'œuvre d'architecture. Il est peut-être moins savant que Sébastien Munster (1489), mais il ne lui en cède pas en délicatesse et en invention. La Cosmographie^ résumé des connaissances géographiques et historiques de l'époque, ainsi que le Lexique hébreux, assurent à Munster, ce Sfcrabon de l'Allemagne, une place distinguée dans la galerie des savants. A ces noms se mêle celui du guerrier à la terrible main de fer, Groetz de Berlichingen (1562), qui laissa sa propre biographie, véritable tableau des mœurs de son temps. Groetz est le type du condottiere au moyen-âge.
Le botaniste Conrad Gressner (1516) fixa, le premier, la nomenclature de l'histoire naturelle, ce qui lui valut le surnom de Pline de l'Allemagne. Il se distingua encore comme médecin. Burkard Waldis (1504) laissa cent trente fables et contes ainsi qu'une traduction d'Esope. Il ne manque pas de naïveté quoiqu'il n'atteigne pas toujours la finesse. Greorge Bollenhagen (1542) imita Homère dans un poëme burlesque sur les grenouilles. Son contemporain Jacob Ayrer s'essaya dans le genre dramatique. On a de lui plus de cinquante pièces théâtrales et autant de Mascarades, farces pour le carnaval. Il se distingue par uq esprit caustique et railleur qui le fait exceller surtout dans les comâdies. Le cordonnier J. Boëme (1575) s'illustra par son livre, V Aurore, dans lequel il cherche les voies qui peuvent le conduire le plus sîirem3at à son créateur. Il est le premier peut-être des écrivains allemands qui ait parlé le langage du cœur.
A côté de ces œuvres sérieuses, on remarque encore quelques chants populaires, plus ou moins mystiques. La poésie lyrique a toujours joué un grand rôle en Allemagne. " Les Allemands, réunissant tout à la fois, ce qui est très rare, l'imagination et le recueillement contemplatif, sont plus capables que la plupart des autres nations de réussir dans la poésie lyrique. Les modernes ne peuvent se passer d'une certaine profondeur d'idées dont une religion spiritualiste leur a donné l'habitude ; et si cependant cette profondeur n'était pas revêtue d'images, ce ne serait pas de la poésie ; il faut donc que la nature grandisse aux yeux de l'homme, pour qu'il puisse s'en servir comme l'emblème de ses pensées. Les bosquets, les fleurs et les ruisseaux suffisent aux poètes du paganisme ; la solitude des forêts, l'Océan sans borne, le ciel étoile peuvent à peine exprimer l'éternel et l'infini dont l'âme des chrétiens est remplie." (1)
La guerre de trente ans, guerre de religion et de fanatisme, eut pour jeffet d'effacer ce mysticisme dans les chants pour le remplacer par la ovialité du soldat et l'humeur grivoise du corps de garde. Les chansons du Cavalier, du Compagnon, du Chasseur, etc. marquent une révolution dans l'art, une protestation contre les rigidités des Meistersaengers. Les légendes populaires, les contes, les satyres facétieuses de l'époque étaient contenus dans le Rusé et joyeux soldat, V Etudiant, le Jardin delà société, les Courses du Juif éternel, etc.