DÉMOSTHÈNE
Le plus puissant des orateurs comme l'appelle Plutarque naquit dans un bourg de l'Attique, l'an 385 avant J. C. Enfant, il perdit son père qui était un riche armurier. Ses tuteurs dilapidèrent sa fortune. Résolu de les poursuivre un jour devant les tribunaux, il lut la rhétorique d'Isocrate et étudia pendant quatre ans sous la direction d'Isée. A dix-spet ans il composa cinq plaidoyers pour défendre ses droits mis en danger par la malhonnêteté de ses tuteurs.
"Lorsqu'il essaya, dit Villemain, de parler dans l'assemblée publique, il s'aperçut de tout ce qui lui manquait encore : deux fois il fut repoussé par des huées. Les Athéniens, peuple instruit et railleur, se moquèrent de son style pénible et de sa prononciation naturellement embarrassée. L'acteur Satyrus le ranima et lui donna des leçons. Démosthène mit en usage une obstination infatigable et ingénieuse pour former sa voix, fortifier sa poitrine, corriger ses gestes, et acquérir ce grand art de l'action, qu'il estimait le premier de tous, sans doute en proportion des efforts qu'il lui avait coûté. Il ne poursuivait pas avec moins de zèle l'étude du style et de l'éloquence. Les anciens nous parlent de ce cabinet souterrain, dans lequel il demeurait enfermé plusieurs mois, la tête à demi rasée, copiant Thucydide, s'exerçant à tout exprimer en orateur, préparant d^s morceaux pour toute occasion, sans cesse déclamant, méditant, écrivant."
Il reparut à la tribune à l'âge de vint-cinq ans, et obtint un brillant succès contre Leptine, citoyen puissant, auteur d'une loi qui défendait qu'aucun Athénien, excepté les descendants d'Harmodius et d'Aristo-
giton, fût exempté des magistratures onéreuses. Il écrivit ensuite beaucoup pour le barreau. Ces travaux, étaient, après son patrimoine, la source principale de sa fortune. On ne peut douter qu'il n'ait composé beaucoup de discours que nous n'avons plus. On remarque, dans le grand nombre de ceux qui nous restent, que presque aucun n'est apologétique. Le caractère âpre et violent de Démosthène le portait au rôle d'accusateur, si pénible pour Cicéron; il le remplit plus d'une fois en son nom et pour ses propres injures.
La principale gloire de Démosthène lui est venue de ses discours politiques. La force de son génie lui assura la plus grande influence pour gouverner Athènes; Athènes, démocratie imprudente, avide de procès et de scandales de tribune, usant le reste de ses forces à applaudir aux délations apportées chaque jour à des milliers de juges passionnés, ou perdant, par les indiscrétions inséparables de ses délibérations tumultueuses, autant que gagnait Philippe de Macédoine, adversaire maître de ses secrets comme de ses soldats ; démocratie brave encore, mais trop vaine de ses anciens exploits pour croire qu'elle eût besoin de se signaler sur de nouveaux champs de bataille ; remettant à des mercenaires, qui la ruinent et la trahissent, cette épée de Marathon, qu'elle sera bientôt réduite à faire passer, par une humiliante et périlleuse nécessité, dans la main de ses esclaves, vingt fois plus nombreux que leurs maîtres ; démocratie spirituelle, mais énervée et languissante, qui, à la voix de son plus grand orateur, rallie à grand peine quelques membres de cette nation grecque, née divisée, et poussée à un dernier combat à coups d'éloquence, n'y saura pas plus vaincre que n'avaient fait, un siècle et demi plus tôt, les barbares d'Asie lancés par le fouet de leurs chefs sur les lances immobiles des soldats de Miltiade et de Thémistocle ; démocratie envieuse, préférant les généraux avides et inhabiles qui la flattent, à Phocion, qu'elle récompensera bientôt de ses services et de ses vertus par la ciguë ; démocratie mendiante, qui, aux fêtes solennelles, ne sait plus que s'enivrer de spectacles, après avoir tendu la main aux aumônes du trésor ; démocratie, enfin, assez dégénérée pour exiger que l'éloquence déploie toutes ses ressources, pas assez pour être sourde à cotte grande voix qui la retiendra un moment sur le bord de l'abîme. (1)
(1) Stieveiiart : Œuvres de Démosthène,
Ce fut donc la chut3 imminente de la liberté grecque, menacée par le conquérant macédonien, qui éveilla toute la sollicitude de Démosthène. Il puisa ses inspirations dans le patriotisme le plus élevé et le plus pur. Sa politique avait sa source dans les plus intimes affections de son cœur.
Depuis le moment où Démosthène résolut d'arrêter, avec les seules ressources de la parole, la Macédoine débordant sur la Grèce, sa carrière publique n'eut plus qu'un seul objet : guerre à Philippe. Pendant quatorze années, le rusé conquérant ne put faire un pas sans se retrouver en face de ce redoutable adversaire, qu'aucune tentative de sa part ne réussit à corrompre.
Le caractère public de Démosthène n'est pourtant pas sans tache. Guerrier, il montra peu de courage à la bataille de Chéronée ; ambassadeur à la cour de Macédoine, peu de dignité et de présence d'esprit. Il fut aussi conva-incu d'avoir accepté de l'or de la Perse: mais dans quel but? pour contrebalancer l'effet désastreux de l'or de Philippe, et susciter à ce prince de nouveaux adversaires.
Démosthène succomba dans cette lutte contre l'ennemi de l'indépendance nationale. Philippe mort, il se hâta de former des ligues nouvelles; mais le jeune Alexandre, après avoir livré Thèbes aux flammes, vint demander la tête de plusieurs orateurs, au nombre desquels était Démosthène. Athènes aurait obéi, si Démade, orateur aimé du nouveau monarque, n'eût obtenu grâce pour les proscrits. Cependant Démosthène reçut la plus belle récompense que, dans les mœurs grecques, la patrie reconnaissante pût accorder à un citoyen vertueux : Athènes lui décerna une couronne d'or. Ce prix lui fut contesté par Eschine : le combat d'éloquence qui s'éleva alors entre les deux plus célèbres orateurs attira dans la capitale de l'Attique un concours immense de curieux. Démosthène l'emporta, et son antagoniste partit pour l'exil. A peine descendu de la tribune, rorat:;ur victorieux accourut vers son ennemi, et lui offrit une partie de sa fortune.
L'orateur d'Athènes mourut en essayant de soulever une fois encore le patriotisme de ses concitoyens contre la Macédoine ; cette dernière ligue, vaincue par Antipater, la mort de l'orateur fut ordonnée. Démosthène sortit d'Athènes avec quelques amis. Sur le point d'être saisi il se donna la mort en portant sur ses lèvres un stylet empoisonné^ Il avait plus de 60 ans.
Depuis le moment où il paraît sur la scène du monde, jusqu'à celui où il avale le poison dans le temple de Neptune, nous le voyons dans une lutte cont nuelle contre son destin, qui semble se jouer de lui avec cruauté. Le destin le terrasse à diverses reprises, jamais, il ne le dompte. Quels mouvements tumultueux cette alternative perpétuelle d'espérance tour à tour conçues et trompées n'a-t-elle pas dû exciter dans cette âme forte ! Combien il était naturel que ce visage grave fût, ainsi que nous le voyons dans son buste, sillonné par le chagrin et l'indignation.
Les Œuvres de Démostbène, telles qu'elles nous sont parvenues, doivent être classées ainsi :
SAzi discours du genre délibératif, ou harangues politiques. Quinze plaidoyers politiques.
Trente plaidoyers civils, ou pour causes privées, que l'on peut ranger sous sept chefs, d'après les divers genres d'affaires auxquels ils se rapportant ;
Deux discours d'apparat, mis sous le nom de Démosthène ; soixantecinq exordes, et six lettres.
L'antiquité tout entière applaudit aux chefs-d'œuvre oratoires de Démosthène. Denys et Longin sont, chez les Grecs, les échos enthousiastes de cette admiration, accueillie sur parole par nous autres modernes, poar tout ce qui tient aux beautés de style. Selon le rhéteur de Palmyre, il est plus facile de regarder d'un œil indifférent les foudres tombant du ciel, que de n'être pas ému des passions violentes qui partout éclatent dans les ouvrages de Démosthène. " Lorsque je prends un discours de cjt orateur, dit le critique d'Halicarnasse, je suis, il me semble, possédé d'un dieu ; je cours ça et là, emporté par des passions opposées, la défiance, l'espoir, la crainte, le dédain, la haine, la colère, l'envie ; je reçois toutes les émotions qui peuvent maîtriser le cœur de l'homme, et je ressemble aux Corybantes, aux prêtres de la Grande Déesse célébrant les mystères, soit que la vapeur, ou le bruit, ou le souffle des dieux agite leur âme, et la remplisse de mille images diverses."
Démosthène semble avoir posé, dans la Grèce encore libre, les bornes de l'art. Ce n'est pas que d'autres n'aient eu des qualités qui lui manquaient; mais ks plus éminentes, il les possédait toutes, et toutes à un degré qu'on n'a point égalé. Quel que soit son sujet, il l'agrandit naturellement et sans effort. A mesure qu'il se dessine, vous y voyez l'em-
preinte d'une puissance extraordinaire : on dirait le torse d'Hercule. Dans tous les membres de ce corps on sent couler une vie énergique. Ses mucles tendus se gonflent et palpitent; un souffle plus qu'humain bruit profondément dans sa large poitrine. Le colosse se meut, lève le bras, et, avant même qu'il ait frappé, nul ne doute un instant que la victoire puisse être indécise. Ce qui domine dans Démostbène, c'est une loo'ique sévère, une dialectique vigoureuse, serrée, un étroit enchaînement d'oii résulte un tout compact et indissoluble. Ne cherchez point en lui la souplesse élégante, la grâce flexible et molle, l'insinuation craintive, la ruse qui s'enveloppe et fuit pour revenir : il va droit à son but, renversant, brisant de son seul poids tous les obstacles. Sa diction est nerveuse, concise, et cependant périodique. Pas une phrase oiseuse dansée discours ; pas une mot oiseux dans la phrase. Il force la conviction, il entraîne à sa suite l'auditeur maîtrisé ; et, s'il hésite, ouvrant une soudaine issue à la tempête qu'il retenait en soi, il l'emporte comme les vents emportent une feuille sèche. (1) Démosthène possédait le secret de cette chaleur d'argumentation, de ce don du ciel, si rare et si grand, qui transforme le raisonnement en passion, et fait de la dialectique une arme irrésistible. Ses reproches sont terribles, ses exhortations pressantes, son ironie amère. Chez lui, la force de l'action oratoire, cette vie de l'éloquence, était prodigieuse. Surtout, à part la chaire chrétienne, jamais orateur ne sut, comme Démosthène, s'adresser à tout ce qu'il y a de grand et de beau dans le cœur de l'homme, non par de vaines déclamations, mais par des appels énergiques à des sentiments que l'on rougirait de ne point partager. Digne élève de Platon, il avait pris de la philosophie de son maître ce qu'elle a de plus sublime et savait faire aimer la vertu pour sa seule beauté.
POÉSIE DRAMATIQUE
Avant que la tragédie fut devenue un genre particulier à Athènes, l'épopée et l'ode avaient eu leurs glorieux représentants. Les récits d'Homère et les chœurs de Pindare de Thèbes étaient connus et admirés. Le drame naquit de ces deux genres. Il emprunta le récit des événements au genre épique et le chant des chœurs au genre lyrique.
L'origine de cette poésie est, en outre, essentiellement nationale et
(1) Lamennais, Esquisse d'une philosophie, 2e partie, liy. IX, chap- III.
religieuse. Les fêtes des dieux et les réjouissances publiques consistaient surtout en des chœurs qui se faisaient l'écho du peuple en prononçant des paroles appropriées aux circonstances. Quelquefois, on ajoutait la danse au chant et pour mieux représenter les sentiments qui animaient les chanteurs on joignait le geste aux paroles.
Le chœur fut donc longtemps toute la tragédie grecque et la poésie lyrique son seul langage. Mais Thespis, contemporain de Selon et de Pisistrate, adjoignit un acteur chargé de débiter quelques récits ou de représenter une action relative au chant du chœur. Thespis, dit Horace, inventa le genre inconnu de la tragédie et promena sur des chariots les acteurs qui chantaient ses poëmes.
L'objet de la tragédie était une fête religieuse, morale et politique donnée par les magistrats. Ce but moral donna au chœur un caractère particulier. C'était dans sa bouche que le poëte plaçait presque toutes les moralités de son sujet. Il se tenait toujours sur la scène en sorte que la tragédie n'était qu'une représentation continuelle jusqu'à la fin. Après quelques intervalles, les acteurs se retiraient mais le chœur restait et continuait à chanter ; ainsi, il n'y avait ni acte, ni entr'acte comme chez les mordernes.
Le disciple de Thespis, Phrynichos, continua l'œuvre de son maître. Il devint remarquable par sa pièce, la Prise de Milet. On le fit mettre à l'amende parce qu'il avait trop vivement ému la sensibilité des spectateurs. Chorillos, contemporain d'Eschyle, ajouta du relief au nouveau genre en donnant au costume des acteurs une plus grande magnificence. Il eut l'honneur de voir Athènes entière assister à ses représentations et déterminer cette ville à bâtir le premier théâtre.
Eschyle est appelé le père de la tragédie parce que le premier il donna au drame une forme régulière. Il fut l'inventeur du dialogue en ajoutant un second acteur au premier. Il réunit au chœur la fable qui jusque là n'était qu'une partie secondaire. Le héros de la pièce devint un acteur et ainsi le chœur vit son rôle diminué.
Par la suite, Sophocle introduisit un troisième et un quatrième acteur et Eurypide en fit autant. Sophocle porta la tragédie grecque à son plus haut degré de perfection. A vingt-neuf ans, il avait remporté le prix sur Eschyle.
Eurypide, se rappelant les leçons de Socrate, d'Anaxagore et de Proticus, dont il avait été l'élève, transporta sur la scène les idées et le lan-
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gage de la philosophie sans négliger pourtant la rhétorique et les mouvements passionnés.