PÉTRARQUE
François Pétrarque, fils d'un Florentin exilé comme Dante, naquit à Arezzo, en 1304.
(1) Cantu : Histoire Universelle,
174 HISTOIEE DE LA LITTÉRATUEE.
Après avoir étudié avec fruit aux écoles de Pise, d'Avignon, de Montpellier, de Boulogne, il se consacra à l'étude du droit et des belles-lettres. Il fut un des premiers à préconiser le réveil majestueux de la Renaissance. Il aimait l'antiquité. Les siècles de Périclès et d'Auguste étaient pour lui l'idéal du progrès intellectuel. Il débuta dans la poésie par un poëme intitulé, V Afrique, sujet déjà traité par Silius Italiens. Les vers en sont charmants, mais l'ensemble est vicieux. Ses Egloguts sont de beaucoup supérieures.
Pétrarque était un homme de goût. Il avait fait une étude si approfondie des classiques que ses vers pèchent rarement, sous le côté de l'art et de l'arrangement. Il fut, à bon droit, le modèle et le régulateur de son siècle. Il passa la plus grande partie de sa vie à voyager et à visiter les savants. C'était un des hommes les plus éruditsde son temps. Personne ne se jouait aussi habilement que lui des difficultés de la versification: son astre en naissant V avait fait poète.
Sous la soutanelle de l'éclésiastique, battait le cœur d'un amoureux. Laure de Nove, qu'il a chanté toute sa vie, lui apparut pour la première fois à Avignon. Il consacra, par la suite, pas moins de 300 sonnets à cette chaste passion. Du fond de sa retraite de Vaucluse, il inondait l'Europe du bruit de son nom et de celui de Laure, la Dame de ses pensées.
Le 23 août 1340, il reçut une lettre du Sénat de Kome et une autre de l'Université de Paris, l'invitant à venir se faire couronner au Capitol ou à l'Université ; il se décida pour le C apitoie.
Pétrarque, comme toutes les âmes passionnées, aimait et désirait fortement. Dans son dialogue avec St. Augustin, il confesse ses agitations, ses combats et ses peines.
C'est fort heureux pour les lettres que cet amour chaste et platonique fut sans cesse renaissant dans le cœur de Pétrarque : la Canzonière en fut le résultat.
Cet ouvrage est divisé en deux parties. Dans la première, il chante les perfections de Laure, avec une expression rêveuse et extatique. Dans la seconde, il parle de son amie avec un accent pénétrant et solennel. On a encore de lui les Triomphes, songes allégoriques et erotiques où il célèbre les triomphes de l'amour sur son cœur, de la chasteté de Laure sur l'amour, de la mort sur l'âme, de Laure sur la mort, de la renommée sur le cœur du poëte, qu'elle partage avec l'amour ; et à la fin,
le Temps anéantissant les trophées de l'amour, et l'Eternité ceux du Temps.
Il composa, en outre, un recueil intitulé, Memorahilia ; un livre, de Ma 'propre ignorance et de celle â^ autrui ; un ouvrage, Des démons et des vertus en général ; des traités sur le Gouvernement d'un Etat, sur la Vie d'un solitaire, et quelques autres recueils qui n'ont pas, ainsi que les précédents, le mérite des Triomphes et de sa Canzonière.
Pétrarque s'inspirait de l'amour, de la philosophie et de la dévotion. Son style, en général, est doux, coulant et imagé ; il préfère les passions douces. C'est le Fénelon de la poésie. On lui reproche un peu d'affectation, ce qui ne l'empêche pas d'être l'homme le plus célèbre de l'Italie, au XI Y siècle.
Il mourut à Arqua, près de Padoue, le 18 juillet 1371.
Le mérite de Pétrarque, c'est d'avoir réuni, à une poésie toute moderne, l'érudition antique.
Sa poésie est idéaliste. Il imprima un caractère nouveau à la poésie italienne. Ce n'est plus l'inspiration spontanée et hardie que l'on remarque dans la Div'ina Comedia ; non, la muse de Pétrarque sera plus douce, plus coulante, plus harmonieuse, mais aussi plus recherchée. Il aimait Cicéron et il recherchait sa phrase. Son amour pour l'antiquité lui inspirait un zèle digne d'éloge. Il cherchait et copiait sans cesse les manuscrits. On lui apporta, un jour, un manuscrit récemment trouvé et inconnu jusqu'alors ; c'était un ouvrage de l'orateur de Rome. Transporté d'admiration et pénétré de reconnaissance, il s'écrie avec des larmes aux yeux: enfin sur le bord de ma tombe je connais Cicéron.
Les honneurs qui furent rendus à Pétrarque après sa mort, dans presque toute l'Italie, et ceux qu'il avait reçus de son vivant, l'exemple que la faveur dont il avait joui auprès des Grands offrait de la considération où les lettres pouvaient prétendre, contribuèrent puissamment à en répandre le goût. Ses ouvrages et le soin qu'il prit constamment à ramener les gens de lettres et les gens du monde à l'étude et à l'admiration des anciens y contribuèrent encore davantage. Supérieur à tous les préjugés nuisibles qui subjuguaient alors les esprits, il combattit sans relâche, dans ses traités philosophiques, dans ses lettres, dans ses entretiens, l'astrologie, l'alchimie, la philosophie scolastique, la foi aveugle dans Aristote, et dans l'autorité d'Averroès. Sa compassion et son mépris pour les erreurs de son temps le remplissent d'admiration pour la
saine et vénérable antiquité. Il se réfugiait parmi les anciens pour se consoler de tout ce qui blessait ses yeux chez les modernes. C'est par tous les moyens, non moins que par son exemple, qu'il exerça une si puissante influence sur l'esprit de son siècle et sur la renaissance des lettres, (1)
Pétrarque, dans notre siècle, a été éclipsé par Dante, sur qui se sont portées presqu' exclusivement la curiosité et l'étude. Pétrarque avait été au contraire plus en vue aux siècles précédents, et tous les grands travaux dont il avait été l'objet remontent déjà assez loin. Philosophe littérateur et savant, il joua un rôle important sur le théâtre du monde et compte parmi les plus grands hommes de son siècle.
La poésie de Dante et de Pétrarque fut modifiée par le caractère de leur époque et leurs propres inspirations. Dante vécut avecles derniers héros du moyen-âge, cœurs énergiques, tout entiers à la patrie et jaloux de sa liberté, qui avaient grandi au milieu des luttes de parti des exils, des émigrations et des massacres ; il avait vu dans les républiques, déjà prêtes à tomber dans la tyrannie, les passions s'affranchir des lois et briser l'opinion ; aussi, les hommes sentaient toute la puissance individuelle excitée par les grandes choses. Il suffisait donc de regarder autour de soi pour trouver des caractères poétiques, avec lesquels il était possible de peupler les trois mondes. L'époque de Pétrarque était affligée d'autres misères causées par les manèges d'une politique astucieuse; ce n'était plus à la pointe de l'épée que se consommaient les vengeances, mais à l'aide d'ambassades insidieuses de guet-à-pens et de poison ; siècle d'inertie, de lâches méfaits, de molles vertus, et de malheurs sans gloire et sans intérêt. Pris de dégoût pour son temps, Pétrarque se retira dans la solitude, ou se plongea dans l'étude de l'antiquité. Dante promenait son regard sur le monde entier afin de recueillir partout ce qui tournait au profit de ses méditations. Tous deux furent les hôtes des petits seigneurs d'Italie, et reprochèrent aux Italiens leurs haines fraternelles ; Dante fut plus naturel il ne négligea jamais l'idiome italien ; il pressentait que l'avenir était là • Pétrarque, même après ce grand exemple, crut que l'idiome italien ne convenait qu'aux inepties vulgaires : ce fut sa faute, ce fut son grand tort. Pétrarque chante l'amour avec une harmonie pleine de douceur :
(1) Ginguéné, Histoire littéraire d'Italie.
Dante les passion fortes ; le premier versifie avec cette élégance et cette politesse qu'il met dans son langage ; le second, rude et dédaigneux, ne se laisse jamais entraîner par la rime. L'un et l'autre eurent toutes les connaissances qu'il était possible d'acquérir de leur temps, la poésie fut pour Pétrarque un amusement, une distraction ; c'était surtout un érudit, tandis que Dante fit de la poésie l'étude de toute sa vie.
Dante est l'interprète du dogme et de la foi morale, comme Orphée et Musée ; Pétrarque, l'interprète de l'homme et de sa nature intime, comme Alcée, Simonide, Anacréon. Le premier représente, comme le fait toujours l'épopée, une race entière, un âge de l'humanité et l'ensemble des choses dont se compose la vie; le second dépeint l'existence individuelle. Aussi, Pétrarque est-il compris en tout temps, tandis que l'admiration envers l'autre éprouve des interruptions et des crises. (1)