BOCCACE
Giovanni Boccacio de Cutaldo, naquit en 1313, d'une mère inconnue. Il mourut en 1375. Son amour pour les belles-lettres se manisfesta de bonne heure. Après s'être vainement adonné au commerce et à l'étude du droit canon, il se laissa guider là où ses inclinations le portaient. Après avoir étudié Horace et Yirgile, il brûla du désir d'imiter ces deux maîtres par des essais qui marquent un talent précoce.
Il avait pris Dante en grande admiration. Il l'appelait son maître^ Itjiamhecm de qui, disait-il, /e tiens tout ce que f ai de bien, sHl en est en moi. Il laissa sur la Divine Comédie des commentaires estimés et une vie du grand poëte.
Il étudia le latin et composa quatre ouvrages en cette langue : lo. La généalogie des dieux. 2o. Les montagnes, forêts, lacs, fleuves, marais, les noms des mers. 3o. Les infortunes des hommes et des femmes illustres. 4o. Les femmes célèbres. Sa versification latine est, en général, inférieure à celle de Pétrarque.
Boccace composa un grand nombre de poésies en langue nationale. Outre sa Théséide, épopée en douze chants sur l'amour d'Archias et de Palémon pour l'Amazone Emélie, au temps de Thésée, on a encore Philostrate,suY les amours de Troïle et de Briseis. On cite encore de lui la Vision amoureuse, la Thébaïde ou Amazonide, et le Nymphal
(1) César Cantu, Histoire Universelle^ XII. p. 569.
Fierolano. Ces épopées pèchent sous plusieurs rapports. Outre le défaut d'ordre, il y a encore le mauvais goût de la versification, des peintures obscènes et des propos lascifs. Boccace s'était proposé d'obtenir le second rang dans la poésie italienne et de marcher sinon l'égal de Dante, au moins d'être son digne rival ; mais son illusion fut grande, lorsqu'il eut pris connaissance des vers de Pétrarque. Dans un moment de dépit, il jeta au feu, sonnets, épitres, vers lyriques, pour se consacrer uniquement à la prose.
Son grand mérite est d'avoir donné à la prose l'art qui lui manquait. Aussi, l'appelle-t-on avec vérité le père, ou plutôt le créateur de la prose italienne. Jusqu'alors, les écrivains en prose n'avaient fait que raconter bien simplement. Sans tomber dans la recherche, Boccace donna à la période une perfection, un nombre, une harmonie, une éloquence, une richesse qu'elle n'avait pas avant lui.
Filocopo, récit prolixe d'aventures chevaleresque s ; Fiammetta, roman plus estimé que le premier; le Carbaccio ou Lahyrintlie d' amour ^ diatribe violente contre les femmes ; VAdmète, pourparlers de nymphes, et surtout le Décaméron sont les principaux ouvrages en prose de Boccace. Son Décaméron est de beaucoup son meilleur ouvrage, du moins sous le rapport du style et de la variété. C'est là que se trouve l'histoire si populaire et si touchante de GriseKdîs Ce recueil de nouvelles, où malheureusement le génie de l'écrivain s'abaisse à des récits licencieux, est une attaque continuelle et une déclamation outrée contre la fidélité conjugale et la charité monastique. La charité et la morale s'en trouvent également exclues. Ce livre, fort goûté par la société corrompue, et rejeté des hommes de goût et des honnêtes gens, fut répudié plus tard par l'auteur qui écrivit des vers sacrés pour en condamner la théorie et en défendre la lecture. Mais les vers sont oubliés et le livre est resté.
Tel qu'il est, c'est un des monuments les plus précieux qui existent de l'art de conter et de l'art d'écrire. Cet ouvrage, dit M. Denina, quoique moins grave que la Comédie du Dante, et moins poli que les poésies de Pétrarque, a fait cependant beaucoup plus pour fixer la langue italienne. Les écrivains du XVIe. siècle n'en parlent qu'avec un enthousiasme presque religieux. Mais en mettant à part ce qu'il y a peutêtre d'exagéré dans leurs éloges, on ne peut s'empêcher de reconnaître, qu'outre l'artifice dans la conduite et dans la composition générale qui
est merveilleuse, et qui n'a été égalée par aucun autre auteur de Contes ou de Nouvelles, soit italien, soit étranger, on y voit encore fidèlement représentés, comme dans une immense galerie, les mœurs et les usages de son temps, non-seulement dans les caractères et les personnages de pure invention, mais encore dans un grand nombre de traits d'histoire qui y sont touchés de mains de maître.
Après ce jugement, observe M. Gringuéné, on ne doit pas cesser de regretter que Boccace ait gâté un si délicieux ouvrage par des détails qui défendent de le laisser entre les mains de la jeunesse ; mais à l'âge oii il est permis de tout lire, on peut faire du Décameron une de ses lectures favorites, une étude utile pour la langue, pour la connaissance des mœurs d'un siècle, et des hommes de tous les siècles. On peut, à l'exemple du sage Molière, y apprendre à représenter ou les vices, les ridicules et les travers : on en peut tirer des sujets de tragédies touchantes, de comédies gaies, de satyres piquantes, d'histoires agréables et utiles, de discours éloquents et persuasifs : on i ut, enfin, en passant quelques endroits qui n'offrent plus aucun attrait à ceux pour qui ils n'^ont plus aucun danger, jouir d'une production variée, amusante, attachante même, entremêlée de descriptions, de narrations, de dialogues ; pleine de verve, d'imagination, d'originalité, de naturel, et d'une élégance de style qui, si l'on en excepte un petit nombre d'expressions et de tons, que le temps a fait vieillir, est à l'abri des critiques comme au-dessus de tous les éloges.
La description de la peste à Florence est un des meilleurs morceaux de cet ouvrage.
Boccace a été imité à l'étranger par Molière, Lafontaine, Dryden, Chaucer, et une foule d'autres écrivains.
L'art de Boccace, comme on le remarque dans tous ses écrits, est essentiellement païen. Ce qu'il veut, ce qu'il recherche, ce qu'il démontre, c'est le matériel dans l'idée, dans l'expression et dans le langage. Avec son ami Pétrarque, il rêvait ces âges anciens et croyait trouver l'avenir dans le passé. C'était la négation du progrès et du travail des siècles améliorant l'humanité. Dante pensait différemment. En homme de génie, il avait mesuré d'un coup d'œil tout ce que l'avenir renfermait de trésor.
Boccace trouva beaucoup d'imitateurs, mais peu d'émulés. Ils tombèent bientôt dans l'enflure, et la perte du naturel entraîna d'autres défauts pernicieux à la littérature italienne.
Boccace écrivit en vers ; mais il n'était pas né versificateur. Cependant, on lui doit V Octave, dont la Sestina moderne n'est qu'une mutilation. La prose de Boccace provoqua les talents littéraires. On vit apparaître une foule d'hommes lettrés tous envieux de graver leur nom au temple de la Renommée.
Parmi ses imitateurs, on remarque Dominico Cavalca (1247), qui laissa quelques traductions, surtout les Vies des Saints Pères ; le vénitien Marco Polo (1251), qui raconta les nombreux voyages entrepris par plusieurs membres de sa famille ; l'historien Giovanni Villani (1300), quia raconté les événements de son temps jusqu'à l'année 1348. Cette histoire, continuée par son frère Matteo, et ensuite par le fils de ce dernier, Filippo, se prolonge jusqu'à 1364. Elle ne jouit pas d'une grande autorité. Cinocla Pistoïa (1270), s'est fait une belle réputation comme poëte et comme jurisconsulte. Le poëme Dittamondo (relation ou description du monde), quoique qu'inachevé, a cependant grandement contribué à la gloire de Fazio degli Uberti. Cette espèce d'encyclopédie, qui résume les connaissances naturelles de l'époque, est calquée sur le poëme de Dante. L'évêque Frezzi (1416), a aussi imité la Divina Comedia dans son Qiiadrlrigio, ou les quatre règnes de l'amour, de satan, des vices, et des vertus. Les chroniques rimées de Boezio di Binaldo et de Sinoguardi, n'ont qu'un mérite historique, mais les poésies légères d'Antonio Pucci (1373), ne manquent pas de piquant.
Le style clair, concis, élégant du dominicain Jocopo Passa vanti (1357), l'en a fait le digne rival de Boccace. Son Miroir de la pénitence est le résumé de ses prédications. Enfin, Giovanni Florentino et le Florentin Sacchetti (1335), ferment cette période de la littérature italienne. Le style de leurs Nouvelles est généralement pur, et s'ils n'ont pas le mérite de l'invention et de la variété, ils rachètent ce défaut par l'é légance de leurs compositions.
Il se produisit au XVe siècle un spectacle bien singulier. Une fièvre générale d'érudition s'empara de toutes les populations, à la vue de l'antiquité qui se révélait à elles par les manuscrits, la découverte de l'imprimerie et la restauration des lettres grecques et latines. On poussa le culte des anciens au point que les lettrés voulurent mettre dans l'oubli
l'idiome national pour faire revivre celui d'un autre âge. Le cardinal Bembo disait qu'il aimait mieux parler comme Cicéron que d'être Pape, et qu'une Tusculane valait un royaume. On trouvait le latin de la bible trop grossier pour le lire. Les manuscrits se vendaient des millions. On ne pouvait être bomme de mérite sans avoir la phrase cicéronienne, le goût de l'art païen, le sentiment du sensualisme, l'amour du naturalisme. Cette époque étonnante, ce phénomène bizarre s'appela : la Renaissance.
Essayons de nous transporter par la pensée dans ces temps éloignés. Voyons l'activité qui règne dans les ports, sur toute la côte de l'Italie méridionale. Que veut donc cette foule qui accourt au-devant des navires qui y déballent leur marchandise ? Ce qu'elle veut ? Elle veut des manuscrits arabes, chaldéens, syriaques, hébraïsans, latins que les Juifs et les Musulmans trafiquent. Constantinople, Alexandrie, Smyrne et d'autres villes s'enrichirent à ce commerce. Jamais un tel besoin de livres ne s'était fait sentir. Il fallait trouver un moyen plus expéditif, moins dispendieux, plus en rapport avec les exigences populaires. Alors, l'imprimerie fut découverte, justement parce qu'elle était nécessaire. Jamais on ne vit pareil enthousiasme ! Jamais invention humaine ne fut plus hautement préconisée, plus magnifiquement récompensée, plus rapidement propagée. Jamais époque ne fut plus féconde en contentements intellectuels ! Songeons à ces savants hébraïsants, hellénistes, latinistes, syriaques, dont les cheveux avaient blanchis à déchiffrer les manuscrits ; songeons aux bienfaits que va leur fournir la nouvelle découverte ! Songeons à ces jeunes populations avides d'apprendre et de connaître ces âges antiques qu'ils idolâtraient ! Songeons à la jubilation générale, surtout à la joie des classes pauvres, à l'empire des idées et du droit qui allait dorénavant supputer l'empire de la force et de l'injustice, et nous trouverons légitime cet enthousiasme général, cette joie universelle qui transporta pour un moment les peuples civilisés vers un passé que la poussière de dix siècles n'avait pu ensevelir entièrement !
Il faudrait ici faire le tableau politique de l'Italie au XV siècle pour bien comprendre la grande époque de la Renaissance. Le XVe siècle a été une époque de décadence politique en Italie. Toutes les constitutions, monarchiques ou républicaines, avaient été essayées, mais sans jamais durer. Divisée en une foule de petits états, la Péninsule tombait en lambeaux aux mains des princes et des petits tyrans, incapables de
constituer un pouvoir stable. Désabusée de toutes choses pour avoir abusé de tout, à quel principe l'Italie se serait-elle rattachée ? Elle avait eu toutes les amours; maintenant, elle était en proie à tous les désenchantements ; elle avait eu toutes les passions, elle éprouvait tous les dégoûts. La papauté, l'empire, ses anciens dieux, idoles ! La liberté, mirage trompeur ! La gloire militaire, duperie ! Les papes, les empereurs, elle les raille ; la liberté, elle en fait litière ; la gloire, elle la laisse aux condottieri ou aux mains des usurpateurs qu'elle paye pour la défendre, au risque de se faire voler son argent et même sa liberté. Plus de Guelfes et de Gibelins, si ce n'est de nom ; plus de partisans de la monarchie et de la république !
L'Italie en était là, quand la muse antique, lui apparaissant tout à coup au milieu de ces misères, comme une fée des anciens jours, vint l'appeler à une vie nouvelle. La vie nouvelle, la vita nuova, a toujours été l'idéal et le tourment de l'Italie.
A vrai dire, le souvenir de la littérature latine, et même de la grecque, l'art ancien surtout, n'avaient jamais été aussi complètement perdus en Italie que dans le reste de l'Europe du moyen-âge. La langue italienne était le plus proche rejeton de la latine. Elle n'était pas une autre plante. Unie à la Grèce par des liens de voisinage, de race et de mœurs, l'Italie n'avait pas, non plus, cessé tout commerce avec elle. Sur ce sol jonché des débris de l'art païen, dans cette atmosphère imprégnée des souvenirs de l'antiquité, le christianisme n'avait pu faire triompher sans mélange la théologie scolastique et l'architecture gothique. La muse antique avait même été entrevue dans l'Italie du XlVe. siècle, et donna aux sombres et splendides romans du moyen-âge, à ses chroniques, à sa galanterie chevaleresque, la première touche de l'art. Mais quelle rénovation complète dans les lettres et dans les arts lorsque les Grecs, fuyant devant les Turcs vainqueurs, apportèrent à pleines mains les chefd'œuvres anciens, comme autant de dieux lares, et les offrirent à l'admiration de l'Italie ! On s'empresse, on se précipite, on se jette à genoux. La poésie, l'histoire, la philosophie ancienne, échappent à la poussière des couvents, aux surcharges des palimpsestes ; les dieux et les déesses mêmes, dans leurs formes majestueuses ou aimables, sortent des décombres et des ruines. La sombre église du moyen-âge et la scolastique ardue sont oubliées ; la pensée mystique, l'art héraldique tombent, l'idéal chétien s'envole ; la poésie pure, la beauté sans voile, le paga-
nisme paraissent illuminer le monde d'un jour nouveau. L'Italie avait une langue, et déjà parfaite ; elle la désapprend pour une langue morts, mais plus parfaite encore. Elle avait une architecture composite : elle l'oublie pour revenir tout à fait à la grecque et à la romaine. La sculpture était encore une dépendance de l'architecture, une simple ornementation des édifices. Le Christ, les saints et les saintes avaient leurs physonomies consacrées, leurs lourds revêtements ; la vue de ces richesses antiques mises en pleine lumière, et tous ces beaux corps formés par la gymnastique et la plastique émancipent la sculpture et animent le pinceau. On commence une vie nouvelle ; c'est un renouveau de l'esprit humain, c'est la Renaissance. (1)
Au milieu de cet ébranlement général, Rome ne devait pas rester en arrière. Loin de là ; nous la voyons constamment à l'œuvre dirigeant le mouvement, lui imprimant une direction plus noble, plus chrétienne. L'action de la papauté a été ce qu'on devait attendre d'elle, en tout digne de son passé. Comme fille du Christ et comme une puissance temporelle, nous voyons ces deux représentations ressuciter les lettres, fonder des gymnases, élever des chaires aux diverses sciences, fouiller la terre pour y chercher des statues à la contemplation desquelles l'art revêtira une nouvelle forme ; appeler les Glrecs chassés de Constantinople et les loger splendidement à l'Esquilin, favoriser le mouvement des imaginations vers Platon ; donner pour toile les murs de la Sixtine aux grands peintres de l'époque, loger dans un couvent de pauvres ouvriers allemands apportant en Italie le bel art de l'imprimerie que Léon X appelait une lumière nouvelle descendue du ciel ; bâtir un palais pour les livres, un autre pour les statues, un troisième pour les tableaux ; chercher au-delà des mers les manuscrits d'écrivains antiques, réveiller la langue de David, d'Homère et de Virgile, afiranchir la pensée, donner à la parole une liberté dont elle ne jouissait nulle part, et quand elle y est forcée, se servir de l'épée pour fonder les libertés nationales et arracher les peuples du continent italien au joug de l'étranger. (2)
La Renaissance est surtout une époque classique et enseignante. L'honneur et la gloire étaient la récompense des professeurs qui, dans les différentes villes de l'Italie, occupaient des chaires d'enseignement. Jean
(1) Zeller. Italie et Renaissance, p. 10.
(2) Audin j Siècle de Léon X,
de Ravenne (1397), Emmannuel Chrysoloras, Guarino de Vérone (1370-1460), Jean Aurispa (1369-1460), illustrèrent tour à tour le professorat, laissant des traductions de quelques manuscrits anciens. Ambroise Traversari (1386-1439), fut un des fondateurs de l'école littéraire et philosophique de Florence. Léonard Arétin (1369-1444), secrétaire apostolique et chancelier de la République Florentine, laissa plusieurs traductions et surtout une histoire de Florence jusqu'en 1404, dans laquelle il voulut trop imiter Tite-Live. Cette histoire fut continuée par le célèbre Poggio Barcrolini, communément appelé le Pogge (1380-1459), On a encore de ce dernier un livre de Facéties^ malheureusement trop obscènes. François Fililfo (1398-1481), illustre professeur d'éloquence ; Victorin de Fijtro (1379-1447), fondateur du lycée connu dans l'histoire sous le nom de La maison joyeuse, et Laurent Valla (1457), qui écrivit plusieurs ouvrages de critique, de philosophie, de dialectique, particulièrement V Histoire de Ferdinand d'Aragon et les Elégances de la langue latine, rendirent tous des services signalés aux lettres italiennes. On a d'Agnolo Pandolfini (1365-1446) un Traité du gouvernement de la famille, écrit en langue vulgaire.
Les villes de l'Italie, aidées des familles princières, rivalisèrent ensemble ; c'est à qui accorderait plus de protection aux lettres. En premier lieu il faut placer Florence.