CHAPITRE XVI
Des pierres branlantes , et des rangs de pierres de
Carnac,
Après avoir classé les pierres adorées d’après leurs différentes formes; après avoir indiqué quels étaient les monumens anciens et modernes auxquels chaque classe de ces pierres avait servi de type, il me reste à parler de deux autres dispositions de pierres qui font exception aux règles établies , dont il n’est, guère facile d’expliquer le motif et la destination, et qui ne fournissent aucuns matériaux à l’histoire du progrès des arts.
Je m’occuperai d’abord des pierres branlantes, Strutt, d’après Borlase et Carnden, et M. le Grand d'Aussy, d’après Strutt, en ont parlé l’un et l’autre très-brièvement. Voici ce qu’en dit le premier :
« Les pierres branlantes sont composées de » grandes pierres, mises les unes par dessus
DES CULTES
» les autres, dans un équilibre si juste, )) qu elles pouvaient être remuées très-aisé- » ment. îl en reste bien peu en Angleterre, » et on ne sait à quel usage étaient desti- » nés ces mono me ns anciens. Les uns ont dit » qu’ils étaient consacrés à des cérémonies » religieuses, et les autres les ont regardés » comme des monumens funéraires (1). »
On trouve de ces pierres en Chine , dans la province de Fokien , sur les côtes de la mer. « Elles y sont disposées, dit un moderne, de » manière à se mouvoir par le seul contact de » l’air. Dans la partie occidentale de l’Angle- » terre, il y en a que le doigt d’un enfant peut » agiter sanseifort. 11 en existait de cette espèce )) en Phénicie, en Grèce, en Espagne (2). »
Si les monumens de cette espèce paraissent rares, c’est peut-être parce qu’ils ont été peu observés.
A West-Hoad-Lev, dans le comté de Sussex, est une pierre branlante que le peuple nomme Great upon Utile , grand sur petit; sa hauteur est d’environ vingt pieds. Le coteau de Golcar, dans le Yorkshire, et les environs des marais
(1) Tableau des Mœurs et Usages des Anglo-Saxons , des Danois , etc., par Joseph Strutt, t. I, p. iÔ2.
(2) Recherches sur V origine p Vesprit et les progrès des arts de la Grèce , par M. d’Hancarville ; Préface
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de Stanton-Moor, offrent encore des pierres branlantes, mais moins considérables (i).
Outre celles qui se trouvent en Angleterre , il en est d’autres en France. On en voit sur la route de Concarneau, en Bretagne, dans la paroisse de Sainte-Pazane , sur les bords d’une petite rivière appelée Tenu ; on en voit dans les Pyrénées une qui , lorsqu’on la met en mouvement , produit , suivant l’opinion populaire , le tonnerre et des tempêtes ; on en voit dans la vallée de la Romanche, près la nouvelle route de Grenoble, en Italie, et du torrent de Riou-Peypeirou (3). La pierre de Livernon > dans le ci-devant Quercy, et dont j’ai déjà parlé, a la faculté de se mouvoir à la moindre pulsation. Il suffit de la presser avec le pouce pour la mettre en mouvement.
Je connais deux autres pierres branlantes dans la ci-devant province d’Auvergne : l’une est sur une montagne, à l’est de la ville de Thiers, et sur le chemin qui conduit de cette ville à Vollore : c’est une pierre volumineuse
(3) Monumens celtiques , par M, Cambrj , p. 88 , 9°, 92.
(2) Idem , p. 88, et 200,239, 267,
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et longue, sur laquelle devait être posée en équilibre une autre pierre qui a disparu. On la nomme la pierre qui danse.
L’autre pierre branlante se voit au sud , et a un quart de lieue de Rochefort , à quelque distance de la ferme dite chez Barra y et à Fex- ? ré misé d’un plateau qui domine le vallon dit le Gros. C’est une pierre informe , longue de vingt-deux pieds, haute de seize, et large d’environ huit. Elle est posée sur une autre pierre d’un volume moins considérable. Vue du côté où elle présente sa plus grande longueur, elle paraît solidement assise sur sa base ; mais, en la regardant dans un autre sens, le point de contact entre les deux pierres, beaucoup plus rétréci, fait croire qu’il serait facile de renverser et de précipiter cette masse au fond du vallon. On la met en mouvement en appuyant son épaule vers une de ses extrémités. Ses oscillations sont alors très-sensibles. Il est évident qu’on a fait éclater quelques parties de cette pierre, afin delà mettre en équilibre.
M. Baraillon , dans son Mémoire sur les ruines et les monumens d’une ancienne ville , appelée Toul, a vu, sur les frontières du Bern et de l’Auvergne, une pierre posée en équilibre sur une autre qui lui sert de base. Il ajoute
avoir connaissance de plusieurs autres monumens de cette espèce (1).
Ces pierres branlantes ne sont point un jeu de la nature, un effet du hasard; elles ont été évidemment érigées par la main des hommes; et leur érection avait un motif.
Je hasarde mes conjectures. Ces pierres étaient des bornes ; il fallait distinguer la borne des pierres environnantes, lui donner un caractère particulier, qui empêchât de la confondre avec elles. On posa un rocher sur un autre. Le rocher superposé 11e fut pas toujours si bien assis sur le rocher inférieur, qu’il n’éprouvât quelque mouvement lorsqu’on venait à le pousser. Le hasard fit que quelques pierres superposées éprouvaient, par la moindre pulsation, une oscillation très-sensible. Cette circonstance donna un nouvel intérêt à la pierre limitante. Des oscillations de cette pierre on tirait peut-être des augures, comme les Grecs et les Romains en tiraient de petites figures, de guirlandes de fleurs, des phallus qui, suspendus à des arbres ou à des colonnes, étaient mis en mouvement, et qu’ils nommaient oscillæ. Enfin on chercha à imiter, par le moyen de
(i) Mémoires de L’Institut de France, partie de Littérature et Beaux-Arts, t. Y.
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Fart, ce que le hasard avait produit ; on tâcha, pour tirer des augures, ou pour détourner les malheurs, de mettre ces pierres en équilibre et en mouvement sur celles qui leur servaient de base. Voilà ma conjecture.
Je passe au monument de Carnac , dont la destination paraît aussi fort embarrassante à expliquer.
Sur la côte sud du Morbihan, près du bourg de Carnac , se voyent onze rangs de pierres plantées et alignées. Ces rangs parallèles sont diversement espacés ; le plus grand intervalle qui se trouve entre eux est de six toises deux pieds , et le plus petit de deux toises. Les pierres du même alignement sont plantées à des distances inégales; elles s’éloignent l’une de l’autre de dix-huit à vingt-cinq pieds. 11 en est qui ne surpassent pas en hauteur les bornes ordinaires , tandis qu'aux extrémités elles s’élèvent jusqu’à la hauteur de dix-huit à vingt pieds. Elles sont brutes; et la plupart sont plantées de manière que la partie la plus aiguë est en bas , tandis que la partie la plus large forme le sommet. Ces onze rangs de pierres occupent une superficie de terrain longue de sept cent soixante toises , et large de quarante-sept. Ils avaient une étendue bien plus considérable : les traces qui indiquent leur prolongement prouvent
que la totalité de leur longueur était de mille quatre cent quatre-vingt-dix toises (i).
On ne peut douter que ces pierres n’aient été disposées en alignement par la main des hommes. La difficulté est d’expliquer leur destination. La Sauvagère pense que le long espace qu’occupent ces onze rangées de pierres était un camp romain. Caylus combat avec succès cette opinion : jamais camp romain ne fut ainsi hérissé de pierres. « Elles donnent , ajoute-t-il, » l’idée d’un culte bien établi. » Je le crois ; mais je ne pense pas, comme lui, que ces monumens de culte aient appartenu à des peuples étrangers établis sur cette côte. Les Gaulois, et notamment les Bretons, comme les autres peuples qui n’étaient pas plus qu’eux avancés en civilisation, érigeaient des pierres pour honorer leurs dieux ou leurs morts. Les environs de Carnac, ainsi que les îles qui avoisinent la côte, en offrent de nombreux témoignages. Ce n’est donc que la disposition particulière des pierres de Carnac qui a pu faire penser à ce savant, qu’ elles avaient été érigées par un autre peuple que les Gaulois. Mais pourquoi cette disposition appartiendrait-elle plutôt à un peuple étranger, qu’aux habitans de l’antique Ar-
(i) Antiquités de Caylus, t, YI, p. 33 1 , et pf ni,
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morique ? Et quel est le peuple étranger auquel cette disposition est propre ? Ces questions sont difficiles, mais nécessaires à résoudre pour appuyer l’opinion de Caylus. Il ne les a point résolues ; ainsi son opinion reste sans fondement.
Je propose aussi mon opinion , et ne la donne que comme une conjecture. L’arrangement régulier de ces pierres annonce qu elles ont été dressées dans le même temps, et pour des hommes morts à la même époque et par le même événement. Je crois donc que les pierres de Carnac sont des monumens sépulcraux élevés après une bataille , pour en perpétuer la mémoire et honorer celle des braves morts en cette occasion. Ce n’est pas le seul exemple de tombeaux anciens soumis à un alignement.
M. Le Chevalier a vu, en Angleterre, plusieurs barrows funèbres qui avaient cette disposition ; et Sparrnann observa chez les Cafres et chez les Hottentots, plusieurs alignemens parallèles fort longs , composés de rangs de monceaux de pierres diversement espacés (i).
J’ajouterai une observation qui a échappé aux savans qui ont disserté sur ce monument
(1) Voyage au Cap de B onne- Espérance , par André Sparrnann, t. IIT/p. i63.
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singulier. Il a donné son nom au bourg de Cornac y qui est voisin. Il est, en conséquence, plus ancien que ce bourg ou que sa dénomination. Le mot Carnac signifie évidemment assemblage de pierres, puisque, comme je l’ai déjà remarqué , les monumens sépulcraux ,
composés de pierres amoncelées, étaient nom-
més en Irlande et en Ecosse, karne , kairne , carnan (i).
Ce rapport de nom fortifie ma conjecture, et me persuade que chacune des pierres de Carnac marque la sépulture d’un guerrier^ et que les pierres les plus élevées, qui sont à une extrémité , indiquent celles des chefs. Cette opinion ne m’éloigne pas de celle de Caylus , qui pense que ces pierres étaient un objet de culte. On sait que les anciens rendaient un culte aux tombeaux, et que plusieurs modernes suivent cet exemple.
( 1 ) Voyez ci-devant, chap. XI \ , p. 2-5 1 .
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