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CHAPITRE XVII

Conformité du culte rendu aux pierres limitantes et monumentales , en différens temps et en différens pays.

Il est inutile de s appliquer ici à prouver que ces pierres recevaient un culte, qu’elles étaient des divinités : les Thoths de l’Egypte , les Bétjles ou Bétkels de la Syrie , de la Palestine , les Hermès des Grecs, les Termes des Romains, ne laissent aucun doute à cet égard. Il ne s’agit ici que de rappeler la nature du culte qu’on leur rendit en différens temps et dans divers pays.

L’usage le plus général, en Orient, était de répandre de l’huile sur ces pierres. C’est pourquoi Sanchoniaton donne aux Bétjles le surnom de pierres ointes. Jacob oignit la pierre de Béthel, et les habitans de Delphes oignaient tous les jours la pierre Bétjle ou Abadir , adorée près de cette ville.

a Quel était mon aveuglement , dit Ârnobe , » devenu chrétien , quand j’apercevais une )> pierre dégoûtante d’huile d’olive ; je Finvoquais, je lui adressais des louanges, des prié- » res; je l’adorais comme une divinité (i) ! » Lucien parle du Rutilianus y et , pour peindre la crédulité de cet homme, il dit : «• Au seul » aspect d’une pierre arrosée d’huile et couron- » née de fleurs , on l’aurait vu se prosterner , » l’adorer avec respect, y rester un temps cou- » sidérahle, lui adresser des vœux et lui de- » mander tous les biens (a). »

Apulée, Minutius Félix et plusieurs autres écrivains de l’antiquité, parlent de l’usage d’adorer et d’oindre ces pierres.

Les jours de fêtes on les couvrait de guirlandes et de couronnes de fleurs. Pausanias dit aussi que, lors des solennités, la pierre Abadir de Delphes était enveloppée de laine crue ou de toisons de brebis (5).

(1) Arnob. advers . g entes, lib. i, p. 22.

(2) Lucien, Alexandre, t. 3, p. 27.

(3) Lorsque le culte des figures humaines eut succédé à celui des pierres brutes, on oignit les idoles, on les couronna de fleurs , on les enveloppa. Les hommes revêtus d’une grande autorité , pour acquérir un caractère divin, se firent oindre. L’antiquité offre plusieurs exemples de telles onctions.

DES CULTES

Le président de Brosses dit, à propos de Fusa ge antique d’envelopper les pierres sacrées , « quelles rappellent les morceaux de pierre » ou de bois enveloppés de fourrures, de coton » ou de toile, que l’on trouve dans les îles de » l’Amérique et chez les sauvages de la Loui- » siane , et qu’ils tiennent soigneusement cachés » dans le sanctuaire de leurs temples, au fond » des bois (i). »

En effet, les Natchez de la Louisiane enveloppent, dans un grand nombre de peaux de chevreuils , une pierre conique qu’ils adorent.

Les Français adorèrent des pierres plusieurs siècles après l’établissement du christianisme parmi eux. Diverses lois civiles et religieuses attestent l’existence de ce culte. Un capitulaire de Charlemagne, et le concile de Leptine , de Fan 745 , défendent les cérémonies superstieuses qui se pratiquent auprès des pierres et auprès des Fans consacrés à Mercure et à Jupiter. Le concile de Nantes, cité parReginon , fait la meme défense. Il nous apprend que ces pierres étaient situées dans des lieux agrestes, et que le peuple, dupe des tromperies des démons, y apportait ses vœux et ses of-

(1) Du culte des dieux fétiches , p. 12,4*

ANTÉRIEURS a LIDOLATRIE, 3o5

frandes. Les conciles d’Arles , de Tours, ie capitulaire d’Aix-la-Chapelle, de l’an 789, et. plusieurs synodes , renouvellent ces prohibitions^).

Enfin , ce culte a subsisté en France jusqu’à nos jours. Près des rives du Lot sont, des pierres auxquelles les paysans rendaient tin culte dont les cérémonies étaient semblables à celles que pratiquaient les anciens. Ils les oignaient avec de l’huile, et les couvraient de fleurs.

Pour arrêter le cours de cette superstition, l’évêque de Cahors se vit obligé de faire détruire une de ces pierres qui en était l’objet. La pierre levée située dans le meme pays, près de Li vernon, reçoit aussi l’hommage de certains habitans. Il croyent qu’en y répandant des fleurs sans être aperçus, ils seront préservés et guéris de la fièvre (a).

Ce 11e sontpasles seuls exemples que l’on pourrait citer de la continuation de ce culte antique au sein même de la France; et les habitans de

(1) Capitulai'. Caroli Magni, t. I, p. i5o. Régi non, liv. 2 , p. 34 2, 343. Burchard , lib. 10, cap* 9 et 10. Le Glossaire deDucange , aux mots adpetram volum reddere.

(2) Histoire du Querc '.y, par Cathala Coture, t. I, Dissertation préliminaire , p. 5; et Description des principaux lieux de France , t. Tïï, p. i3 et \f\.

DES CULTES

la Bretagne paraissent n’avoir , a cet égard , rien à reprocher à ceux du Quercy. Voici comment s’exprime un écrivain qui a donné récemment le tableau statistique d’une partie de cette ci-devant province : « Si nous trouvons au mi- » lieu de nos villages , sur nos chemins, à nos » carrefours champêtres, tant d’arbres ornés » de croix et de figures de saints; si nous avons )) tant de fontaines célèbres par leurs proprié- » tés surnaturelles, et si nous affectons d’y pra- » tiquer de petites grottes pour y placer des » vierges; si certaines pierres encore reçoivent » nos hommages, c’est que nous avons con- » serve quelque chose de la vénération qu’a- » vaient nos pères, pour les pierres, les fon- » taines et les arbres (i). n

Le culte des bornes devenues sacrées ne doit pas plus surprendre que le culte des temples : il en est qui sont adorées comme des divinités. Les Tschouvasches, qui habitent entre , les fleuves du Volga et de l’Oural, nomment leurs temples ou leurs lieux consacrés, Kérémet . Ils en font une triple divinité; car, outre le dieu Thor , qu’ils révèrent comme l’Etre Su-

(i) Recherches économiques et statistiques sur le département de la Loire-Inférieure , p.

prême, ils adorent aussi Kérémet le père, Kérémet la mère , et Kérémet le fils (i).

Si la généralité, et sur-tout Puniformité du culte de certaines espèces de pierres monumentales, dans des pays très-distans les uns des autres, ont de quoi surprendre; s’il restait à cet égard quelques doutes, je les dissiperais en rapportant des pratiques religieuses maintenues depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, et qui se trouvent en vigueur sur des points du globe diamétralement opposés.

Les anciens peuples de l’Europe, lors des éclipses de lune, croyaient qu’un dragon attaquait cet astre pour le dévorer. Afin d’empêcher ce malheur, ils poussaient de grands cris, encourageaient la lune à bien se défendre, par ces mots, vince > Lima ! et faisaient un bruit horrible avec des instrumens de plusieurs espèces. La même croyance, les mêmes pratiques subsistent encore au Japon, en Chine, dans le royaume de Siam et du Tunquin, dans l’Inde, en Tartarie , en Valachie, chez les Curdes, les Lapons, et les Nègres de l’Afrique qui habitent les bords du Sénégal, et dans le Pérou (a).

(1) Voyages de P allas, t. I, p. 160 et suiy.

(2) Yoy. Traité des Superstitions, de l’abbé 7 'hiers,

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Le même véhicule, le même moyen de commimication qui a répandu sur une grande partie de la surface de la terre cette croyance , cette pratique superstitieuse, a pu y répandre aussi le culte des pierres brutes. Mais quel est le peuple chez lequel ces erreurs antiques ont pris naissance ? Quelle est l’époque où ce peuple en a infecté le genre humain ? Ces questions curieuses et difficiles ne peuvent être résolues que par suite des nouvelles acquisitions que le temps procurera à l’histoire des peuples. Elles sortent de mon sujet : je ne m’y arrête point.

t. I, préface ; — le Glossaire de Ducange , aux mots vince, luna ; — Voyage à la Chine, par Hiïttner , p. /\6 ; — Relation de V ambassade hollandaise en Chine , t. I, p. 3i8; — Voyage dePocoke, t. ÏIÏ,p. 4&i; — Fragment d?un Voyage en Afrique, par Golberry, 1. 1, p. 123, etc., etc.

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