CHAPITRE XVIII
Les pierres monumentales , sépulcrales et divines, quelle que soit leur forme , sont toutes placées sur des frontières, et n’étaient, dans leur origine, que des bornes.
On a vu que les montagnes adorées faisaient partie des frontières; on va voir que les pierres monumentales, sépulcrales et adorées , y étaient aussi placées.
Je commence par le dieu Terme , qui fut constamment une pierre érigée sur les frontières des héritages et des territoires, dont la nature et la destination , bien connues, bien attestées , ne laissant aucun doute , doivent servir de base aux raisonnemens que je ferai sur les autres pierres adorées comme lui (1). Cette divinité pierre , malgré les vicissitudes des re~
(1) Numa limita le territoire de Rome, et plaça des bornes qu’il fit adorer sous le nom de dieu Terme . {Pluturque, OEuvres morales , Questions romaines.)
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ligions anciennes , resta toujours ce qu elle avait été ; les honneurs divins quelle reçut ne firent jamais oublier son origine obscure : Terme y quoique dieu, ne cessa point d’être une borne.
Il n’en fut pas de même de Mercure , dieu des bornes, et borne lui- même. Il sembla rougir de son humble naissance; et, tout en continuant ses fonctions de dieu des frontières, il en réunit un grand nombre d’autres, et remplit à la fois des emplois brillans et honteux, qui dérivèrent, comme je le prouverai bientôt, de la diversité des institutions établies sur les frontières.
Hermès y chez les Grecs, était la divinité homogène de Mercure , et du dieu Terme . Plusieurs exemples , déjà cités, prouvent que son nom signifie borne, et que cette divinité n’était , comme Terme et Mercure , qu’une pierre limitante et adorée.
Les thoths ou theuths des Égyptiens, les thaouts des Phéniciens, les theut ou theutates des Celtes, étaient aussi des pierres ou des colonnes limitantes. Les Grecs ont toujours traduit le mot thoth par celui d Termes, La pierre thoth et la pierre kermès furent, l’une et l’autre, chargées d’inscriptions relatives aux sciences
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et aux arts; Tune et l’autre furent adorées; l’une et l’autre n’étaient que des colonnes (i).
Lucien atteste que les colonnes inscrites étaient sur des frontières (2).
Il est probable que la pierre nommée béthel, érigée par Jacob , avait , dans l’origine , la meme destination ; qu’elle était une borne de frontière; car ce fut en sortant de son pays, et en entrant dans la terre de Chanaan, que ce patriarche la rencontra, la plaça debout, et l’oignit. Lorsqu’on sort d’un pays et qu’on entre dans un autre, on est sur une frontière. D’ailleurs, l’espèce de culte que Jacob rendit à cette pierre, en y répandant de l’huile, l’assimile aux pierres de borne qui recevaient le même genre de culte. Apulée place les pierres ointes sur des limites (3).
La Bible nous offre d’autres exemples de pierres dressées sur des frontières.
(1) Jablonsky , Panthéon égyptien, liv. 5, p. 180 ; — - Court de Gebelin , Allégories orientales , Histoire de Mercure , p. 125, 126; et les Notes sur Lactance , de falsâ Religione, lib. 1, p. 1 1 3 .
(2) Lucien , Traité des Hommes qui ont vécu longtemps.
(3) Negant se vidisse , qui ibifuere, unum saltem in finibus ejus , aut lapidem unctum , aut ramum corona— tum . (ApuL, Apologia, p. 5o4«)
Le même Jacob, faisant alliance avec Laban , érigea un amoncellement de pierres qui fut nommé le Monceau du témoignage. Cet amoncellement était placé dans le lit du Jourdain et sur une frontière; car ce fleuve formait la limite des Samaritains et des Amorréens.
C’est aussi sur la frontière du pays de Chanaan, et près des rives du Jourdan, que les enfans de Ruben, ceux de Gad, réunis a la demi-tribu de Manassé , en se rendant à Galaad, pays qui leur avait été promis par Moïse , élevèrent un monument de pierre , d’une grandeur colossale, que la Vulgate désigne sous le nom d’ autel. Ce monument, à cause de sa ressemblance avec ceux qu’érigeaient les nations idolâtres, faillit causer une guerre entre ces tribus et leurs voisins (i).
La pierre monumentale qu’Hérodote dit avoir vue dans la Palestine de Syrie , et qu’il croit être une de celles que Sésostris éleva dans le cours de ses conquêtes, me semble , d’après l’indication de cet historien , avoir été placée sur une frontière. En effet, ces mots Palestine de Syrie désignent un lieu qui participe de l’un et de l’autre pays : la Palestine et
(i) Josué, chap. 22.
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la Syrie , et qui ne peut être qu’un pays intermédiaire, limitant ces deux régions.
Les pierres appelées bétjles eurent la même destination que celles de béthel. Leur nom, semblable, a la même signification, et exprime demeure de Dieu. On leur rendait le même culte en y répandant de l’huile. Les bétyles du mont Liban étaient sur une frontière; car cette montagne est la borne naturelle qui sépare la Palestine de la Syrie.
La pierre adorée dans le voisinage de Delphes, sous le nom d 'Abadir ou de j Betyle > devait être placée sur une frontière , sur celle du territoire de cette ville; ou, ce qui est plus vraisemblable, Delphes était elle-même située sur une frontière : celle des Phocéens , dont elle est très-voisine. La célébrité de son oracle y attira un grand concours de dévots ; et cette affluence religieuse aura donné naissance à cette ville : plusieurs autres doivent leur origine à la même cause. Quoi qu’il en soit, on rendait à cette pierre divine le meme culte qu’aux pierres placées sur les frontières: on l’oignait tous les jours avec de l’huile. Elle avait de plus un grand rapport avec la pierre appelée Terme , puisqu’on lui donnait la même origine. Le Bétjle de Delphes et le Terme des Latins étaient , l’un et l’autre f
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cette pierre enveloppée de langes que Saturne, trompé, avala, croyant dévorer son fils Jupiter (i).
Les pierres monumentales furent également placées sur les frontières. Le Monceau du témoignage ^ les pierres ou colonnes érigées par Sésostris , les colonnes inscrites placées sur les frontières de la Perse, dont parle Lucien, en sont des preuves.
L’abbé Anselme, dans sa Dissertation sur les monumens qui ont servi de mémoires aux premiers historiens, parle des pierres monumentales ou colonnes, et déclare qu’elles servaient à marquer les limites des héritages, des provinces et des États : « Témoin, ajoute-t-il, » la fameuse colonne que Thésée fit ériger » dans l’isthme de Corinthe, pour distinguer » l’Ionie du Péloponnèse. Cyrus en mit une sur » les frontières de la Phrygie et de la Lydie 5 » et les Perses en firent autant pour marquer » le territoire de la ville de Magnésie (2). »
Les pierres sépulcrales étaient également placées sur les frontières. J’en fournirai bientôt des preuves surabondantes (3).
(1) Xactant., de Falsâ Religione, lib. 1, p. 1 1 1, 1 12.
(2) Mémoires de V Académie des Inscriptions, t. VI,
(3) Voyez ci-après, chap. XX, p. 327.
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Ainsi les Thoths des Égyptiens, les Thaouts des Phéniciens, les Theuts ou Theutates des Celtes, les Bétjles et les Béthels de la Palestine, de la Phénicie et de la Syrie; les Hermès des Grecs, les Termes des Latins, les Marcs y Mères ou Mercure des Gaulois, toutes ces divinités se rapportent à une seule, la divinité des bornes; toutes se rapportent aux frontières où elles étaient placées; et la plupart même , comme il a été remarqué , en tirent leur dénomination. Le terrain inculte qui terminait, hermait (i), margeait ou marquait , ( pour me servir d’expressions dérivées des noms primitifs des frontières) les régions limitrophes, étaient un terrain consacré , puisqu’il était la résidence des divinités tutélaires des propriétés.
Voilà ce que la tradition des anciens m’a fourni sur la position de cesmonumens.Voyons maintenant si ceux qui ont résisté aux ravages des temps gisent encore sur des frontières.
Keysler, dans ses Antiquités septentrionales,
( i ) Un juriconsulte du i6e siècle emploie le verbe her~ mer pour exprimer rester inculte : de crainte, dit-il, que leurs terres ne hermassent sans labourage ne culture, etc. (Des Fiefs et de leur Origine, par Jean de Basmaison „ p. 3.)
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a donné la description, et a fait graver la figure de plusieurs espèces de monumens celtiques qui se trouvent dans le pays appelé les Marches de Brandebourg ; et l’on se rappelle que le mot marche est synonyme àe frontière. C’est dans le pays appelé les Vieilles Marches > et dans le canton de Neilingen , que, suivant le même auteur, se trouvent plusieurs espèces de ces pierres monumentales. Olaüs Magnus en a vu un grand nombre qui étaient chargées d’inscriptions , et qui s’élevaient sur le bord de la mer : c’est pourquoi il les nomme pierres littorales (i); îes bords de la mer, comme on l’a déjà observé, tenaient lieu de frontières aux peuples maritimes. D’autres pierres étaient situées sur des chemins, sur des carrefours, sur des montagnes; et ces lieux faisaient le plus ordinairement partie des frontières.
C’est aussi sur les bords de la mer et dans les îles voisines de la côte que sont, en Bretagne, plusieurs monumens de la même espèce dont j ai cleja parle.
Le monument brute que Pocoke a vu entre Lunebourg et Hambourg, et dont il a été cidessus fait mention, se trouve sur les frontières de la Saxe. Les monumens de pierres ac-
(i) OlaïMagni historiæ Breviarium, lib. i, cap. i8.
cumulées, appelés motte, comble , etc. , sur lesquels l’abbé Lebeufa composé unMémoir^, se trouvent en grand nombre dans la province de la Marche, frontière antique du Berry, de l’Auvergne et du Limosin. Il existe plusieurs de ces mottes , ainsi que des pierres-levées, sur les frontières particulières de FAuvergne et du Limosin. Le Mémoire de M, Baraillon, dont je parlerai bientôt, en est une preuve. De pareils monumens de diverses formes se trouvent sur la rive du Lot , qui séparait les Arvernes des Ruthéniens. La galerie couverte, appelée la Roche-aux-Fées , autre espèce de monument du même genre, gît encore aujourd’hui, suivant la Sauvagère et Caylus, sur les frontières des paroisses du Theil et d’Essé.
Les exemples sont nombreux, et le seraient bien d’avantage, si le petit nombre d’écrivains qui ont donné des détails sur ces monumens grossiers n’eût pas négligé de parler de cette circonstance, et si les lieux où ils se trouvent eussent gardé leur ancien état de frontières.
Pour éviter la longueur d’une nomenclature sèche et fastidieuse, pour ne point fatiguer le lecteur par des preuves déjà surabondantes, je me bornerai à citer le passage très-concluant d’un écrivain qui habitait un pays où les pierres monumentales sont encore très-nombreuses.
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Olaüs Magnus , après avoir parlé des rochers ou pierres érigées en forme d’obélisque ou de pyramide rustique , qui abondent dans les contrées du Nord, prouve d’une manière positive, leur situation sur des frontières, lorsqu’il dit : « C’est à la présence indicative de ces » pierres élevées qu’on s’en rapporte pour dé- » terminer l’étendue des possessions ancien- » nés , pour reconnaître celles des provinces , » des contrées, des communautés et des autres » propriétés appartenantes tant aux nobles » qu’aux plébéiens ; ce sont ces pierres qui , » sans lois, sans procès, sans jugemens, de- » viennent les juges suprêmes du pays. C’est » un exemple à opposer à la conduite des au- » très nations , que celui de ce peuple simple » et grossier, chez lequel des pierres et des » rochers élevés sur des frontières tiennent » lieu de tribunal et de jurisprudence ; tandis » qu’ailleurs des hommes , plus savans , plus » civilisés, sont obligés d’avoir recours h une » infinité de livres rie droit (i). »
Cette preuve acquise , le gisement des pierres monumentales sur les frontières étant reconnu comme un usage généralement établi dans l’an-
(i) Olaüs Magnus, de Ritu gentium septent., lib. i, cap. 18.
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tiquité, on peut en induire des conséquences avantageuses à la science géographique et à l’histoire ^ et parvenir, d’après la situation de ces pierres existantes, à fixer les limites des anciens États; car, là où se trouvent des pierres monumentales, était une frontière.
S’il se rencontre souvent de pareils nioiiiimens sur les anciens chemins, c’est parce que les chemins communs , comme je le prouverai bientôt, étaient autrefois pris sur le terrain des frontières.
Je prouverai aussi qu’il existait sur les frontières , près des monumens grossiers consacrés au culte , des monumens sépulcraux dont les formes étaient pareilles, et qui reçurent également un culte; que là était le Forum, où se traitaient les affaires de nation à nation, et où se vidaient les querelles particulières ; que là se faisaient les échanges entre les peuples voi*» sins, et que là étaient ce qu’on appelle les foires et les marchés.
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